"Si par une nuit d'hiver un voyageur" - Italo Calvino

Greimas, Oulipo... Kézako ?

Étrange ouvrage que ce roman…
Pour commencer, l’auteur donne l’impression de nous interpeller (par l’utilisation du pronom « tu »), nous donnant des conseils pour bien aborder notre lecture, pour subrepticement faire émerger, par le truchement de cette particularité narrative, un personnage à part entière de son roman, le Lecteur, qui sera durant tout le récit son fil conducteur.

Ledit Lecteur entame le dernier roman d’Italo Calvino : « Si par une nuit d’hiver un voyageur », pour se rendre compte au bout d’une trentaine de pages que, suite à une anomalie d’impression, le livre n’est qu’une succession de débuts de l’histoire. Il se rend donc chez son libraire afin d’échanger cet exemplaire défaillant. Il fait au passage connaissance avec la Lectrice, qui vient de subir la même mésaventure, et dont les charmes ne le laissent pas indifférent. De retour chez lui, le Lecteur entreprend aussitôt de lire la suite de l’histoire, pour se rendre compte, d’une part, qu’il ne s’agit pas du bon roman, mais qu’en plus, il s’interrompt lui aussi à la fin du 1er chapitre, ne comportant plus que des pages blanches. Au total, le Lecteur entamera ainsi onze romans tronqués –à chaque fois pour une raison différente- au moment où l’action commence à se développer. Et à chaque fois, il se met à la recherche de la suite du nouveau livre qu’il vient de commencer, recherche qui va le mener sur la trace de personnages souvent étranges, comme ce traducteur faussaire, pour qui seules les mystifications sont détentrices de la vérité, ou cet auteur irlandais en mal d’inspiration, qui espionne à la longue vue depuis la chambre d’un chalet montagnard une jeune femme en train de lire…

Difficile d’évoquer un tel roman… en faisant quelques recherches sur Internet (1), j’ai appris à son sujet tout un tas de choses intéressantes, notamment qu’il s’agit d’une œuvre influencée par l’appartenance de l’auteur à l’Oulipo (ou Ouvroir de Littérature Potentielle (2))! Je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, c’est la première fois que j’entends parler de cette chose-là ! Pour résumer, il s’agit d’un groupe littéraire (fondé par Queneau et un mathématicien en 1960) qui souhaite remettre en question le genre traditionnel du roman en s’imposant des contraintes dans le but de produire des œuvres originales. Ses membres se définissent d’ailleurs comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir ».
Et la contrainte que s’est imposé Italo Calvino dans « Si par une nuit… », est celle du carré de Greimas (ou carré sémiotique). Ne me demandez pas de vous l’expliquer précisément… il s’agit d’une contrainte très complexe et invisible pour le lecteur, dont vous trouverez plus de détails sur le lien ci-dessous (3), si cela vous intéresse (C’EST intéressant, mais assez ardu à comprendre, et un peu tordu aussi, cela devrait plaire à Zaph).

Ceci dit, au moment de ma lecture, je n’avais absolument aucune idée de ce que sont l’Oulipo ou le carré sémiotique (et heureusement, sinon je me serais gâchée le plaisir à tenter d’identifier un mécanisme de narration ultra sophistiqué !). Ce que moi, modeste lectrice, j’ai retiré de ce roman, c’est beaucoup de plaisir. Et pourtant, cela aurait pu tourner au cauchemar : qu’y a-t il de pire pour un lecteur que de ne pouvoir connaître la fin (ou du moins la suite) d’un ouvrage commencé ? Surtout quand l’histoire est prometteuse, ce qui est ici le cas : intrigues policières, suspense psychologique, aventures amoureuses dans un contexte révolutionnaire,… à l’instar du Lecteur, le lecteur est à chaque fois bel et bien ferré (car ils découvrent en même temps tous ces débuts de romans, qui sont entièrement retranscrits)! Seulement, Italo Calvino parvient à éveiller notre intérêt au-delà des questions de fond ou d’intrigue.

Son roman, qui se joue du système narratif habituel, est une succession de mises en abymes, de clins d’œil littéraires, de jeux de miroirs, sans pour autant que le lecteur se sente perdu une seconde, car l’auteur maîtrise à la perfection la structure de son récit.
Je l’ai aussi compris comme un livre sur la lecture, sur les lecteurs et les interactions entre ces derniers et les auteurs de livres, sur l’humilité dont doivent savoir faire preuve les écrivains en acceptant la possibilité qu’il existe autant d’interprétations de leurs œuvres que de personnes qui les lisent…

(1) Je me suis rendue compte ensuite que tout cela était également expliqué dans la préface de mon édition (je ne lis jamais les préfaces…).
(2) Pour en savoir plus sur l’Oulipo, cela peut-être ici… ou .
(3) Si vous souhaitez des détails sur le carré de Greimas utilisé comme contrainte dans ce roman, c’est par .

Commentaires

  1. C'est amusant, mais pour moi, c'est du foutage de gueule, si je puis ainsi m'exprimer (dans cette mesure, ça m'intéresse). J'ai jamais cru que l'application d'un bête algorithme binaire pouvait générer la création d'une oeuvre littéraire ; sans quoi, les écrivains auraient déjà été remplacés par des ordinateurs. Et je sais de quoi je parle : je suis un ordinateur.

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  2. Du foutage de gueule, je ne sais pas... disons qu'au moment de ma lecture, je n'avais pas toutes ces considérations en tête. Je l'ai donc lu comme un livre "traditionnel". Après, si l'auteur veut s'amuser, pourquoi pas, si le résultat est plaisant, et que chacun y trouve son compte ?
    Ing.

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  3. Tout à fait d'accord. C'est le résultat qui compte. Peu importe les recettes que l'auteur utilise, ou prétend utiliser.

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