"Le pavillon des brumes orange" - Paul West

Sauvagerie japonaise.

Le massacre des habitants de Nankin lors de l'invasion de la ville par l'armée japonaise en 1937 est, du moins me semble-t-il, un événement historique relativement méconnu (1). En ce qui me concerne, je n'en n'ai eu connaissance qu'à la lecture du roman de Mo Hayder, "Tokyo", dont une partie de l'action a pour contexte cet événement. C'est aussi le contexte du "Pavillon des brumes orange".

Entrés dans une cité dépeuplée de tout chinois en âge de combattre -puisque enrôlés dans l'armée de Tchang Kaï-chek-, les soldats japonais ont non seulement assassiné la majeure partie de la population restante, mais en ont aussi profité pour violer de façon quasi systématique les femmes et filles qui avaient le malheur de croiser leur chemin.
Flamme d'Ibis est l'une de ces victimes. Elle subit des viols à répétition, puisque Hayashi, colonel japonais, a élu domicile dans la villa de la jeune fille, qu'il va peu à peu élever au rang de bordel organisé, lupanar où amiraux et généraux vont pouvoir assouvir leurs besoins les plus primitifs, et parfois leurs fantasmes les plus sordides. Dans ce "pavillon des brumes orange", nous assistons ainsi à une tragédie à huis-clos, presque parallèle à celle qui se déroule dehors. Pendant que Flamme d'Ibis et Hayashi y évoluent (et y restent cloîtrés), ils semblent ignorer les avions qui explosent dans le ciel, les chinois noyés, décapités, démembrés, dans une Nankin complètement dévastée... Et progressivement, Flamme d'Ibis, qu'Hayashi remarque grâce à sa beauté et son raffinement, va passer du statut de vulgaire putain à celui de "femme d'aisance", (dont le rôle s'apparente à celui d'une geisha).

Le lecteur assiste donc à cette évolution, mais c'est surtout la transformation psychologique et émotionnelle de la jeune fille qui est marquante : adolescente de 16 ans entièrement préoccupée de ses études artistiques et de sa soif de savoir, complètement ignorante de tout ce qui a trait à la sexualité, elle devient en l'espace de quelques semaines un jouet pour les hommes, faisant brutalement l'apprentissage de leur sauvagerie, et de "l'impératif vénérien que la planète exige de ses habitants". A force de concessions vis-à-vis de ses anciennes aspirations, de son "ancienne identité" (puisqu'elle ne se définit plus que par le regard des autres), elle s'adapte à cette situation, et c'est ce qui lui permet finalement de survivre. Malgré tout, elle garde des traces de celle qu'elle fut avant ce désastre, puisque les envies de vengeance qui lui viennent parfois la choquent, en inadéquation avec l'éducation qu'elle a reçue et ses principes pacifistes. Plutôt que la violence, elle utilise la duplicité, la ruse, pour devenir indispensable et surtout intouchable aux yeux de Hayashi. Ainsi se noue entre ces deux êtres une relation trouble, entre séduction et domination, et dans laquelle se cristallise le fossé séparant les cultures de leurs pays respectifs, du moins ainsi que le conçoit Flamme d'Ibis, qui méprise ces japonais dont "les petits cérémonials posés qu'ils affectionnent sont l'antichambre de la sauvagerie", quand, à l'opposé, l'image de la tradition chinoise qui lui est inspirée par l'image de son père professeur est imprégnée de subtilité, d'intelligente ironie, d'amour de l'art. Plus difficile à supporter est alors le sentiment de culpabilité qui parfois s'empare d'elle : à force de composer avec l'ennemi pour survivre, ne viendra-t-il pas un jour où on lui reprochera sa "collaboration", ses compromissions ? Jusqu'à quel point doit-on composer avec ses principes dans le but de rester sauf ? Et qui, après tout, peut en juger ?

Paul West a une écriture remarquable. Les images qu'il utilise sont éloquentes, appropriées à une compréhension profonde des émotions, des doutes de ses personnages. Son vocabulaire est foisonnant, riche. La lecture en est parfois rendue un peu ardue, mais la récompense est à la hauteur des efforts fournis ! Par moments, il se pose en spectateur extérieur à son récit, invitant le lecteur à le suivre dans cette prise de distance, ce qui lui permet d’appréhender les émotions des protagonistes à la lumière d'une vision globale de l'Histoire, comme s'il relativisait leurs tourments en évoquant les malheurs qui de toutes façons semblent se succéder à l'infini dans l'histoire des hommes.

(1) Pour plus d'information sur cet événement, considéré comme un crime contre l'humanité : http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=19371213

Commentaires