"Le prince des marées" - Pat Conroy

On dirait le Sud...

"...notre enfance (...) tenait à la fois de l'élégie et du cauchemar".

Ainsi s'exprime, dans le prologue du "Prince des marées", celui qui en sera le narrateur, Tom Wingo. Et en énonçant ce paradoxe, il donne le ton du récit à venir, au cours duquel il va évoquer les souvenirs de cette enfance passée sur l'île Melrose, en Caroline du Sud, entourés de ses parents Henry et Lila, de son frère aîné Luke et de sa soeur jumelle Savannah.
Ils y ont vécu en totale symbiose avec un environnement naturel généreux et luxuriant, baignés par l'odeur des marais et celles des crevettes que pêchait leur père, dont c'était le métier. Un métier qui les rangeait parmi les couches les plus pauvres de la population, et ils eurent plus d'une fois à subir humiliations et quolibets de la part de concitoyens snobs et peu charitables. Celle qui en souffrait le plus était Lila, remarquable à la fois par sa beauté et son excentricité, mais dont la principale caractéristique était une soif inextinguible de respectabilité, en raison de laquelle elle s'est toujours efforcée de dissimuler -tout comme elle incitait ses enfants à le faire- tout signe apparent de pauvreté.
Dans de maladroites tentatives pour échapper à cette condition précaire, Henry avait quant à lui coutume de dilapider les économies familiales en voulant concrétiser des projets plus irréalistes les uns que les autres, dont le but était au départ de leur permettre de faire fortune ! Insatisfait de cette existence, et surtout éprouvant peu d'estime pour lui-même, il fut aussi un père et un mari violent, qui durant des années terrorisa ses enfants, dont le traumatisme s'avéra d'autant plus grand que leur mère leur faisait promettre le plus grand silence au sujet de ces sévices, faisant elle-même comme si rien ne s'était passé. Et plus que les coups, ce sont ces mensonges que Tom, notamment, aura du mal à accepter...

Une enfance, donc, à la fois nocive et merveilleuse, dure et passionnante, produisant des êtres "extraordinaires et vaguement étranges", qui fut "un terreau pour la folie, la poésie, le courage et une loyauté à toute épreuve", mais aussi pour l'amour extrêmement fort liant les trois frères et sœur.

Une enfance à partir de laquelle il est difficile de se construire, et qui connaîtra plus que son lot de drames, ainsi que nous le découvrons peu à peu...
C'est d'ailleurs en raison d'une nouvelle tentative de suicide de Savannah que Tom rapporte ses souvenirs à Susan Lowenstein, la psychiatre de la jeune femme, qui espère y trouver les éléments nécessaires au salut de sa patiente. Celle-ci est devenue une célèbre poétesse et vit désormais à New-York, où elle s'est installée dès qu'elle a pu, afin de fuir le Sud aliénant et délétère de sa jeunesse. En effet, au contexte déséquilibrant de la cellule familiale, s'ajoutait celui d'une région aux mœurs machistes, où les femmes avaient peu d'opportunités d'épanouissement.
Des mœurs machistes, mais aussi racistes... et cette mentalité particulière du Sud, alliée à la spécificité géographique du lieu de leur enfance, a façonné tout autant que leur quotidien domestique les adultes que sont devenus Tom, Luke et Savannah, ne serait-ce que par le rejet de ces valeurs rétrogrades.

Pat Conroy déploie dans "Le Prince des Marées" des trésors de minutie et de pudeur.
Sur plus de 1000 pages, il nous immerge au sein de la famille Wingo, pour laquelle il nous fait pleurer, trembler, rire. Ne vous attendez pas à y lire la description des maltraitances que fit subir le père à ses enfants, et qui ne sont l'objet que de très peu de scènes, finalement... Plutôt que sur les actes, c'est sur leurs résonances qu'il choisit de s'attarder, dépeignant avec beaucoup de justesse toute la complexité des rapports liant ses personnages, et les contradictions qui en découlent.
Entre haine et amour, rancune et pardon, il nous livre l'autopsie d'enfances à la fois riches et troublées, et nous soumet l'immense difficulté laissée en héritage à ses héros à trouver les clés qui leur permettront de s'assumer tels qu'ils sont, de s'affranchir du poids des souvenirs, et d'apprendre à accepter leurs parents dans toute leur imperfection.

Commentaires

  1. Un très beau livre effectivement. Je recommande vivement!!!Bravo pour ton billet
    Anna

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  2. Oui, très beau, c'est vrai. Du coup, j'avoue que j'hésite à lire autre chose de cet auteur, ayant peur d'être déçue !
    ... et merci pour ta visite.

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