"Requiem des innocents" - Louis Calaferte

Un monde à part.

"Requiem des innocents" est le récit autobiographique des années d'enfance de Louis Calaferte, passées dans "le quartier le plus écorché de la ville de Lyon" nommé "la zone" par ses habitants eux-mêmes, "repaire de repris de justice, de bohémiens, et d'assassins en puissance".
Une enfance misérable et rude, où la violence était omniprésente, une enfance dénuée de toute manifestation d'humanité, ou alors d'une humanité féroce et primitive...
Elevés dans la saleté et la vermine, à renfort de coups et d'injures, pour la plupart enfants non désirés par des parents alcooliques et ignorants, Louis et ses camarades d'infortune furent des gamins durs au mal, pour lesquels la seule puissance valable était celle du muscle, utilisée notamment pour passer régulièrement à tabac les souffre-douleurs désignés par leur faiblesse ou leur infirmité. La sexualité y était elle aussi pratiquée de façon bestiale, sans considération de l'autre ou de ses désirs...

Écrit en 1952, alors que Louis Calaferte n'était âgé que de 24 ans, "Requiem des innocents", qui est son premier roman, est un récit atterrant de désespérance et de dureté. Impossible de sortir indemne -quand on s'en sort- des années passées dans un tel cloaque, d'où toute compassion, toute sollicitude étaient bannies. L'auteur l'exprime d'ailleurs très clairement : la pauvreté, les souvenirs de la misère sont des éléments qui restent toujours gravés à l'intérieur de ceux qui les ont vécus, les empêchant de vivre comme les autres, "d'être souriants et légers d'insouciance". Le fait d'être issu de ce milieu de basse zone fait d'eux des individus à part, Louis Calaferte parlant même d'une "race" qu'il n'a pas reniée, et revendiquant une fidélité éternelle envers ses compagnons de jeunesse. C'est même avec une certaine fierté qu'il assume son héritage de misère, arguant que c'est en se vautrant avec les autres crève-la-faim dans la peine, la sueur, l'indigence, l'abjection, que l'on se coltine réellement avec la vérité humaine et que l'on peut la comprendre un peu.
Il faut dire aussi que ce statut particulier de nécessiteux et d'habitants d'une zone de non-droit engendrait le rejet par le reste de la population... le quartier est d'ailleurs décrit comme un territoire bien particulier (une "brousse, un no man's land de la raison, une jungle où la seule chose à faire eût été de nous laisser barboter dans notre purin ou de nous tuer tous"), celui de la pauvreté et de la malhonnêteté, distinct du reste de la ville avec lequel les rapports étaient limités, voire inexistants.

Des années plus tard, Louis Calaferte désavoua ce premier roman, qu'il prétendit "abominer"... Est-ce parce que, passé dans l'autre monde, celui de ceux qui "bouffent à plus faim, qui s'habillent à plus froid", il lui fallait oublier ce lourd passé pour pouvoir vivre dans le respect de lui-même ? Ou bien regrettait-il d'avoir écrit qu'il n'existait nulle échappatoire à cette pauvreté, puisque lui-même avait finalement réussi à s'en extraire ? Ce qui laisse tout de même une petite lueur d'espoir rétroactive à ce qui est l'un des récits les plus démoralisants que j'ai lus à ce jour.

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