"Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte" - Thierry Jonquet

A vouloir courir trop de lièvres à la fois...

Périlleux exercice que celui auquel s'est essayé Thierry Jonquet avec ce roman. Tellement périlleux qu'il n'a pas su à mon sens en éviter tous les écueils...

Il a planté l'action de son récit à Certigny, une commune (imaginaire) de Seine-Saint-Denis composée de trois cités au sein desquelles quelques caïds font la loi et s'enrichissent grâce à divers trafics évidemment illégaux (drogue, réseau de prostitution, ...). C'est là, et plus précisément au collège Pierre de Ronsard, qu'Anna, jeune professeure tout juste sortie de l'IUFM, prend son premier poste. La misère culturelle et sociale de ses élèves, l'inertie de ses supérieurs face aux problèmes posés par la violence d'adolescents dont les parents semblent complètement dépassés, représentent une entrée en matière plutôt désespérante ! Un jeune garçon, Lakdar Abdane, attire cependant plus particulièrement son attention. Studieux, il semble avoir de grandes prédispositions pour le dessin. Malheureusement, une chute ayant occasionné une vilaine fracture de son coude, il est en ce début d'année quasiment incapable de tenir un stylo pour écrire. Et ceci n'est que le début d'une série de coups du sort qui vont bouleverser son existence, en même temps que dans la cité de Certigny, les tensions vont peu à peu monter jusqu'à l'explosion...

N.B. : Thierry Jonquet a dû s'interrompre au cours de la rédaction de ce roman, rattrapé par une réalité qui est en quelque sorte venue appuyer sa démonstration, sous la forme d'un sordide fait divers, l'affaire Ilan Halimi, et des événements qui embrasèrent les banlieues à l'automne 2005 (il a commencé à l'écrire en septembre de la même année). Il a ensuite intégré -en les adaptant à sa fiction- ces deux éléments à son récit.

Sans doute l'auteur est-il parti d'une intention fort louable en écrivant "Ils sont votre épouvante...", qui entre chronique sociale et roman noir, a le mérite de ne pas faire dans la langue de bois : les maux qui gangrènent la jeunesse des banlieues et lui enlèvent tout espoir d'avenir, les conditions de travail déplorables des enseignants qui y exercent, la montée des intégrismes et de l'antisémitisme... et bien, j'ai presque envie de dire : tout y est ! Et c'est là que le bât blesse : à vouloir aborder l'intégralité des problématiques liées au quotidien de ces jeunes, l'auteur y perd en profondeur, et son propos finit par tourner à la démonstration, voire parfois à la schématisation. Certains raccourcis m'ont à certains moments fait grincer des dents ! En l'espace d'un trimestre, on assiste à la métamorphose d'un enfant raisonnable et obéissant en un tortionnaire antisémite, à l'élimination des trois caïds qui régissaient chacun un quartier de la cité... bref, tout m'a semblé aller trop vite.
Et comme si tout cela ne suffisait pas, Thierry Jonquet y ajoute quelques épisodes ayant pour cadre la commune voisine de Certigny, où sévit un jeune bourgeois schizophrène devenant meurtrier, et qui n'a aucun lien avec les autres protagonistes du roman...
Dans quel but ?

En conclusion, je suis sortie de cette lecture déçue. Sans remettre en question la crédibilité du fond de son propos, je ne peux m'empêcher d'être sceptique vis-à-vis de la façon dont l'auteur a traité son sujet. La multiplicité des thèmes abordés nuit à l'étude des personnages, qui en deviennent parfois caricaturaux, et finit par desservir la justesse de l'ensemble.

Commentaires

  1. J'ai découvert il y a peu et avec plaisir Thierry Jonquet et je continuerai à le lire mais ce livre-là ne me tente pas du tout, l'aspect social en particulier, je préfère quand la fiction ne s'en mêle pas.

    RépondreSupprimer
  2. J'ai l'impression que ce roman est différent de ce qu'il a pu écrire par ailleurs. J'avais lu "Les orpailleurs" du même auteur, que j'ai beaucoup aimé, et malgré cette expérience décevante, je compte bien moi aussi continuer à le lire.

    RépondreSupprimer
  3. Dommage, même si c'est un mélange des genres qui ne me tente pas beaucoup non plus ! (Et super pour le Mailer ! J'ai répondu sur mon blog)

    RépondreSupprimer
  4. Bonjour, je suis moins dure que toi sur ce roman. Je reconnais qu'en un roman, il fait un fait un condensé de beaucoup de problèmes actuels de société ou autre mais il avait un réel talent de taper là où ça fait mal. C'est comme s'il sentait sa mort prochaine et qu'il n'avait plus le temps d'écrire. Et quel style (mon billet 29/12/09) Bonne fin d'après-midi.

    RépondreSupprimer
  5. Merci pour le lien et la visite. En fait, j'avais déjà lu ton article.
    En effet, en ce qui concerne le style et l'intensité dramatique du récit, je n'ai rien à dire (et j'ai d'ailleurs beaucoup aimé le seul autre roman que j'ai lu de lui : "Les orpailleurs").
    Cette déception ne m'empêchera pas de continuer à lire cet auteur...

    RépondreSupprimer
  6. Livre révélateur de l'évolution "sécuritaire" de l'ami Jonquet à la fin de sa vie.

    Je préfère de loin Les orpaileurs ou surtout Le secret du rabbin.

    RépondreSupprimer
  7. Ha oui, c'est vrai qu'il y a cette histoire d'ado schizo qui vient un peu comme un cheveux sur la soupe...Et je vois ce que tu veux dire quand tu parles d'un déroulement trop rapide mais ça ne m'a pas dérangée, j'ai même trouvé plutôt crédible de le basculement de Lakdar quand il comprend qu'il ne retrouvera pas l'usage de sa main. Linfo concernant l'interruption d'écriture du roman, est très intéressante (je vais te la piquer d 'ailleurs;) )...

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire