"Le meurtre du Samedi-Gloria" - Raphaël Confiant

Destination Outre-Mer.

C'est en allant vider son pot de chambre dans la ravine Bouillé que Carmélise a découvert le cadavre de Romule Beausoleil.
Quelle déveine pour les habitants du Morne Pichevin, le quartier le plus misérable -si l'on excepte celui d'Au Béraud, où "croupit la race indienne"- de Fort-de-France ! Ce décès intervient en effet la veille du jour de l'affrontement entre Romule et Waterloo (qui lui, est du Bord du Canal) au combat du damier, cette féroce danse-combat où même les coups vicieux sont permis et qui en cette année 1964, en dépit de l'interdiction des autorités, continue à être pratiquée par les différents "majors" chargés de défendre l'honneur de leurs quartiers respectifs.

Vous l'aurez compris, c'est en Martinique que nous emmène Raphaël Confiant, qui utilise l'enquête menée pour démasquer l'assassin de Romule comme prétexte pour dépeindre un univers haut en couleurs, peuplé de personnages truculents, pris entre traditions séculaires et européanisation.
De Philomène, la "péripatéticienne féérique" et intrigante à Dorval, l'inspecteur tout juste revenu de métropole qui ressemble à s'y méprendre à Sydney Poitiers, en passant par Ferdine, la discrète jeune indienne ou le riche propriétaire de plantation Jonas Dupin de Malmaison, l'auteur passe en revue l'ensemble des catégories de population qui constituent la société hétéroclite de l'île.

Et c'est avec une grande puissance d'évocation que Raphaël Confiant anime tout son petit monde. Le temps -quelques pages tout au plus- de s'adapter aux particularités du parler local, et vous avez véritablement l'impression d'y être.
Il s'attarde notamment à décrire le quotidien des moins nantis, qui vivent au milieu des détritus dans leurs cahutes faites de bric et de broc.
Vivant dans une promiscuité interdisant toute intimité, les habitants du Morne Pichevin, qui savent se montrer solidaires et généreux, ne sont cependant pas exempts de défauts : dans ce quartier où tout le monde se connaît, les commérages vont bon train, et l'alliance de superstition et de bondieuseries a tendance à fausser les jugements. C'est un regard dénué de concessions, mais souvent attendri, que porte l'auteur sur ses personnages, et par conséquent sur cette société martiniquaise des années 60, tiraillée entre coutumes ancestrales et modernisation, où les parents des enfants noirs scolarisés sont bien souvent illettrés, et où l'on soigne encore certaines affections et maladies en faisant appel au quimboiseur (le sorcier!).
Et d'ailleurs, beaucoup des "blancs-becs" qui vivent sur l'île s'accomodent fort bien de cette situation, en profitant pour maintenir sur la population local un ascendant hérité en droite ligne de traditions esclavagistes ! Certains vont jusqu'à dire que la Martinique "n'est pas la France, mais une colonie"... et apprécient le peu d'intérêt que les autorités locales manifestent vis-à-vis de leurs affaires. Quand tous les martiniquais sont censés être des citoyens français, les inégalités flagrantes qui persistent entre noirs et blancs laissent songeur...

Personne n'échappe à la plume acérée de Raphaël Confiant qui fustige aussi bien l'indolence, le caractère superstitieux, parfois cruels, de ses compatriotes que le racisme et l'esprit obtus des blancs au pouvoir, rappelant au passage que l'éloignement des îles françaises d'Amérique furent une aubaine pour certains pétainistes à qui elle permit d'échapper à l'épuration...
Ce n'est pas l'enquête policière qui importe, dans "Le meurtre du Samedi-Gloria" (on devine rapidement l'identité de l'assassin de Romule). Ce qui est passionnant, dans ce roman, c'est le voyage que nous fait effectuer l'auteur sur les traces de tous les coupables possibles -et ils sont nombreux- et qui nous permet une savoureuse et plaisante plongée dans la Martinique des années 60, ou plutôt dans les deux Martinique des années 60 : "l'une finissante, vieillissante, nègre, indienne, et blanche coloniale, l'autre moderne et implacablement blanche européenne". Une époque ma foi pas si lointaine...

Cette lecture m'a fait passer un très bon moment ; je ne me suis pas ennuyée un seul instant, et il est probable que je lirais encore Raphaël Confiant.

Commentaires

  1. Un polar situé aux Antilles, voilà un cadre original que je ne connais pas du tout. Hop, sur ma LAL...

    RépondreSupprimer
  2. J'espère que tu t'amuseras autant que moi !!

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire