"Le wagon à vaches" - Georges Hyvernaud

Chronique de la piteuse existence du bétail.

Dans "La peau et les os", récit d'années de captivité dans un camp de prisonniers allemand de la seconde guerre mondiale, Georges Hyvernaud décrivait avec une amère lucidité la médiocrité de la condition humaine. Avec "Le wagon à vaches", le ton n'a pas changé...

Le narrateur, modeste employé vivant dans une chambre meublée qu'il loue à un couple de "vieux" (c'est lui qui le dit !), porte sur le monde qui l'entoure un regard à la fois désenchanté et résigné. La période est celle de l'après-guerre, l'heure des opportunismes en quête de gloire, des revanches iniques, et celle aussi de reprendre le cours d'une existence morne et pitoyable.
Et le héros du "Wagon à vaches" affuble cette existence d'une image si morose, si désabusée, qu'il donne le sentiment d'être enfermé dans une autre prison, plus insidieuse car non reconnue, et de laquelle il est impossible de s'échapper.
C'est comme s'il lui en voulait, à la vie, qui, "avec son petit bruit obstiné", le soumet à sa routine médiocre. Comme s'il ne suffisait pas d'être déjà prisonnier d'un corps qui, avec ses odeurs, ses démangeaisons, lui rappelle sans cesse sa vulgaire condition d'homme sans destin et sans gloire.
Non pas qu'il se considère comme un individu exceptionnellement mal loti. En effet, même la misère est finalement banale, dénuée de tout romanesque, "faite de peines communes, (de la) même décomposition de la vacherie quotidienne", les grands destins restant l'apanage des riches. Le reste de la population n'est qu'une masse indistincte, constituée d'individus ayant les mêmes préoccupations triviales et matérielles, les mêmes quotidiens sans joie, enferrés dans une suite infinie de jours semblables.
Et peu importe l'instruction, la culture, le savoir-vivre : il suffit de faire l'expérience de la captivité, de la promiscuité, pour se rendre compte que face à l'angoisse et au désespoir, tous les êtres se ressemblent dans leur insignifiance et leur petitesse.
Tout comme il importe peu que l'on soit victime ou bourreau : l'homme est laid, qu'il soit dominé par la peur ou par la haine...

Ce qui frappe également dans ce récit, c'est l'absolue solitude dont semble entouré le narrateur. Il n'entretient que peu de rapports avec ses semblables, qualifie d'ailleurs l'amitié de "souvent hypocrite, aigre", pour ne rien dire de l'amour, dont à aucun moment il n'est question.
Ceci dit, son analyse de l'existence ne donne pas l'impression d'être la conséquence de sa condition individuelle d'homme seul et modeste, mais plutôt d'être issue d'une vision globale de la condition humaine dans son ensemble, qui de par son caractère vain et banal, condamnerait chacun de nous à la médiocrité et à la morosité.

En deux mots, "Le wagon à vaches" est une non-ode à la vie...
Un roman à déconseiller aux personnes déprimées et/ou suicidaires ?...
Peut-être... mais il serait tout de même dommage de passer à côté. En effet, au-delà de l'atmosphère désespérante de ce roman, on ne peut que saluer le talent -j'ai même envie de dire le génie- de son auteur, dont je me suis demandée, à chaque page de ma lecture, pourquoi il était si méconnu.
Sa plume, d'une extraordinaire justesse, vous happe, vous prend aux tripes, et vous fait finalement regretter que ce roman ne soit pas plus long.

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