"Faire l'amour" - "Fuir" - "La vérité sur Marie" - Jean-Philippe Toussaint

"On existe dans l'esprit de quelqu'un, (...) on s'y meut et y mène une existence insoupçonnée".

Plus qu'une trilogie, ces romans de Jean-Philippe Toussaint forment un triptyque, dont chaque partie peut se lire indépendamment des autres, et se présente comme un arrêt sur image, l’instantané d’un moment d'existence dont l'auteur aurait voulu extraire la quintessence.
Le même narrateur y relate certaines étapes de sa relation avec Marie, qui dura sept ans, s’attardant plus précisément sur les conséquences émotionnelles, psychologiques de cette liaison sur sa façon de ressentir, d’appréhender le monde autour de lui. En effet, la forte personnalité de Marie, son exubérance, son atypisme, lui confèrent une consistance bien réelle, mais ce qui est intéressant ici, c’est que la seule évocation de sa personne semble influencer de manière quasi permanente les pensées du dit narrateur, qui se demande d’ailleurs lui-même s’il en "aura jamais fini avec Marie".

"Faire l'amour", qui inaugure ce triptyque, nous emmène à Tokyo. Marie, en tant que créatrice de mode, doit y faire la promotion de sa dernière collection, et son compagnon l’accompagne. C’est là, à l’image de leur relation trop passionnelle, et parfois violente, qu’ils consomment leur rupture.
"Fuir", le deuxième volet, revient sur une période ayant précédé leur séparation. Le narrateur est en Chine, pour des motifs qui resteront obscurs à nos yeux, tout comme nous n’apprendrons quasiment rien sur les personnages qu’il y rencontre. Marie est restée à Paris, et l’appelle pour lui annoncer la mort de son père, dont elle était très proche, et qui vivait sur l'île d'Elbe.
J’ai trouvé l’atmosphère de cet opus nébuleuse, mais tout à fait en accord avec ce que vit le narrateur. Après la sobriété et l’efficacité japonaise, Jean-Philippe Toussaint nous plonge dans une Chine grouillante, dangereuse, en chantier perpétuel, dans laquelle le héros semble subir les événements, tiraillé entre une réalité physique sur laquelle il n’a pas de prise, et son esprit obnubilé par la pensée de Marie si lointaine et en deuil.

"La vérité sur Marie", enfin, commence de façon quelque peu différente : au lieu de décrire, ainsi qu’il le faisait jusque-là, le détail de ses péripéties, le narrateur semble ici se détacher de lui-même pour se faire le rapporteur d'événements auxquels il n'a personnellement pas assisté.
Nous nous retrouvons ainsi dans l’appartement parisien de Marie, plusieurs semaines après la fameuse rupture, où la jeune femme est en compagnie de son nouvel amant, Christophe de G. Ce dernier a la mauvaise idée de faire un arrêt cardiaque à l’issue de leurs ébats…
Le récit fait ensuite un bond en arrière dans le temps et dans l’espace, et nous ramène au Japon, au lendemain de sa séparation d'avec le narrateur. C’est à ce moment-là que Marie fait la connaissance de Christophe de G., lors du vernissage de son exposition.

Dès "Faire l’amour", Jean-Philippe Toussaint nous fait pénétrer avec facilité dans son univers, grâce à ce qui fait la principale force de ce roman et des deux suivants : son écriture, à la fois fluide et élégante. Je l’ai trouvé habile aussi, dans la mesure où elle permet au lecteur de visualiser avec clarté les personnages ou les événements décrits, et surtout d’avoir l’impression d’appréhender avec profondeur le sens des émotions qu'il évoque.

Toutes ces qualités font que certaines scènes se gravent dans l'esprit du lecteur pour longtemps, que des images improbables (je pense entre autres au couple formé par Marie et le narrateur qui erre dans la nuit de Tokyo, sous la neige et quasiment en petite tenue), empreintes à la fois de drôlerie et de désespoir, acquièrent une dimension presque épique.
Et cette puissance d’évocation s’étend aussi bien aux êtres qu’aux choses et aux lieux, comme pour rappeler que tout peut avoir de l’importance, et peut nous toucher. En l’occurrence, c’est comme si le narrateur, habité par les sentiments forts et contradictoires que son amour pour Marie suscite en lui, faisait preuve d’une réceptivité hors du commun vis-à-vis de son environnement. Ainsi dans "Faire l'amour", l’espace urbain Tokyoïte semble se faire l'écho, se mêler, dans son esprit, aux émotions provoquées par la rupture amoureuse, l’angoisse, la tristesse, le sentiment de perte. Tout comme dans "Fuir", le grouillement de la Chine semble répondre à l'impression de fuite désordonnée et d'imprécision qui baigne l’intrigue.
De même, certains objets, anodins dans un autre contexte, acquièrent ici une dimension symbolique. C’est, dans "Faire l'amour", le flacon d'acide chlorhydrique que le narrateur a emmené avec lui à Tokyo, s'imaginant être amené, à un moment où un autre, à le balancer à la tête de quelqu'un, ou, dans "Fuir", le téléphone portable que son hôte chinois lui offre au début du récit, et qui sonne à des moments cruciaux, portant la voix de Marie jusqu'à lui...

Lire ces trois romans de Jean-Philippe Toussaint a été une très belle expérience. J'ai aimé cette écriture à la fois méticuleuse et légère, parfois même sensuelle, cette impression que donne l’auteur de jouer une variation sur la relation entre Marie et son narrateur, de mêler émotions et environnement physique. J’ai aimé aussi la part de mystère qui semble entourer Marie, dont les absences ont presque autant de densité que sa présence.


Un grand merci à Gaëlle pour cette découverte !

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