"Mangez-le si vous voulez", "Longues peines", "Les lois de la gravité" - Jean Teulé

L'écrivain de l'Homme.

Jean Teulé est un conteur de destins.
Destins piteux ou célèbres, malheureux ou grandioses, sont autant d'histoires à exploiter, une aubaine pour cet auteur qui aime traquer les différentes formes d'expression de l'humanité, dans ce qu'elle a de pire ou de meilleur.

Avec "Mangez-le si vous voulez", c'est bien le pire qu'il met en scène. Inspiré d'un fait divers survenu dans le Périgord à la fin du XIXème siècle, le récit des mésaventures -et c'est un euphémisme !- du malheureux Alain de Moneys démontre la propension de l'homme à verser dans la barbarie collective.
Bien connu dans son village et aux alentours pour sa gentillesse et sa générosité, le jeune Alain vient d'ailleurs d'être élu adjoint au maire de sa commune. Il doit partir prochainement sur le front de la guerre qui oppose la Prusse à la France, en dépit des possibilités que son statut social lui offrait de se soustraire à cette mobilisation. Ce matin-là, il se rend à la foire du village voisin de Hautefaye. Il est à peine arrivé sur les lieux qu'un malentendu monte contre lui un groupe de villageois, auquel se joignent bientôt plusieurs dizaines de Hautefayois, qui vont pratiquer tout au long de cette journée d'enfer les pires tortures sur la personne de M. De Moneys. Et les plus acharnés à le faire souffrir se révèlent parfois être des camarades d'enfance où des personnes à qui il a récemment rendu service...

Qu'est-ce qui a ainsi transformé des villageois a priori paisibles et joviaux en cette horde sauvage et cruelle ?
La sécheresse, qui depuis des mois échauffent les esprits, et rend les conditions d'existence difficiles ?
La guerre, certes lointaine, mais qui exalte la tendance naturelle des individus à la violence et à la haine de l'autre ?
Alain de Moneys s'est finalement trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, victime du besoin de défoulement collectif exprimé par ses tortionnaires.

Avec une écriture dépouillée mais agréable, sur un ton presque détaché, Jean Teulé laisse la place aux faits, détaillant chaque étape du calvaire d'Alain du Moneys, n'épargnant pas le lecteur (certaines scènes sont à la limite du supportable). "Mangez-le si vous voulez" est un récit court mais intense, qui n'a pas besoin, pour être éloquent, d'effets de style ou de développements superflus : l'auteur s'y met au service de l'histoire, et c'est suffisamment édifiant !


Dans "Longues peines", il dépeint une violence plus insidieuse, institutionnalisée par une société qui n'a toujours pas trouvé de véritable solution pour gérer humainement et efficacement le problème de la criminalité : celle du système carcéral.
Jean Teulé reprend ici le procédé qu'il utilisait dans "Darling" : il interroge (ou fait comme si), à la façon d'un journaliste, un gardien et une gardienne de prison, et construit son histoire à partir de leurs témoignages, animant des personnages que nous apprenons à connaître peu à peu, dépassant la barrière qui sépare les prisonniers des matons, pour les réunir dans ce qu'ils ont d'humain, de touchant.
Des liens se nouent entre les uns et les autres, il est même parfois question de romances, tantôt singulières, tantôt émouvantes... Le malheur côtoie le courage, la folie côtoie la haine, ou la cruauté. Toujours est-il qu'il parvient ainsi à nous attacher à des individus que l'on pourrait de prime abord trouver monstrueux.

Jean Teulé préfère ici s'exprimer par sous entendus, plutôt que par la relation brute des faits. En peu de mots, il suggère l'humiliation liée à la promiscuité, au manque d'hygiène. De manière elliptique, il évoque les actes barbares perpétrés sur certains détenus, les viols, les tabassages... On sent poindre, à travers le récit de ces tristes destinées, la critique vis-à-vis d'un système pénitentiaire dénué d'humanité, indifférent aux exactions commises en prison au nom d'une autre justice, officieuse, instaurée par les prisonniers eux-mêmes ; un système enfin, qui ne propose guère de perspective de réinsertion.


C'est également à partir d'un fait divers que Jean Teulé a écrit son roman "Les lois de la gravité".
Alors que le lieutenant Pontoise est de garde dans un commissariat de la côte normande, il reçoit la visite d'une femme qui vient s'accuser d'avoir, dix ans plus tôt, tué son mari. L'enquête avait à l'époque conclu à un suicide. En réalité, l'époux, violent et dépressif, avait été poussé par sa femme depuis la fenêtre de leur appartement du 11ème étage. Si elle vient se livrer à ce moment précis, c'est parce qu'on est à la veille de la date de prescription de son crime, et qu'elle ne peut plus vivre avec le sentiment de culpabilité qui la ronge... Le lieutenant Pontoise tente par tous les moyens de la dissuader, estimant plutôt juste qu'elle ait été débarrassée du monstre qu'était son époux à si peu de frais...

Je serais brève : ce roman m'a beaucoup moins captivée que les deux précédents. J'ai trouvé les personnages peu attachants, même parfois agaçants, et l'ensemble m'a paru manquer de subtilité. C'est un récit qui se lit rapidement parce qu'il est très court, et qui s'oublie tout aussi vite.

Il faut reconnaître tout de même qu'il bénéficie, comme tous les romans de l'auteur, de cette petite touche particulière, cet humour dont il ne semble jamais se départir, quand bien même il dépeint l'horreur. Jeux de mots, euphémismes, dérision, pointes d'ironie, personnalisent ses écrits, et font que le lecteur sait que c'est signé Teulé !

Commentaires

  1. C'est vrai que les livres de Teulé sont reconnaissables. Mais il me manque souvent un petit quelque chose pour trouver que ce sont de bons livres.

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  2. Je serais assez d'accord au sujet de ceux-là : j'ai bien aimé les deux premiers mais, c'est vrai, il m'a manqué un petit quelque chose pour qu'ils soient vraiment marquants.
    En revanche, j'ai adoré "Je, François Villon", que je trouve même à deux doigts d'être un chef-d'oeuvre ...

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  3. J'ai des livres de Teulé dans ma PAL, tu m'as donné envie de les mettre en haut de la pile!
    Merci pour ce blog agréable. Avec deux amies, nous venons d'en créer un sans prétention. Au plaisir d'une autre rencontre à travers nos lectures. A bientôt.

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  4. Bonjour Métaphore,

    Merci pour ta visite, je ne manquerai pas d'aller faire un tour par chez vous.
    Quels sont les livres de Teulé que tu as dans ta PAL ?

    Bonne journée.

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  5. Le magasin des suicides, mais Jane A. a fait un post sur notre blog sur "Mangez le si vous voulez" qu'elle a lu, moi pas encore.
    A bientot

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  6. Bonjour,

    Le magasin des suicides est un peu à part dans la bibliographie de Teulé, je trouve, mais j'avais bien aimé, c'est une lecture très distrayante.
    Ils ne sont malheureusement pas chroniqués sur ce blog, car je les ai lus avant sa création, mais je conseille fortement Je, François villon, et Darling.
    Quant au post de Jane A, je suis allée le lire il y a quelques jours, et j'y ai noté un commentaire...

    A bientôt, et bonne journée.

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