"Déboire" - Augusten Burroughs

Augusten touche le fond...

A la fin de "Courir avec des ciseaux", nous avions laissé Augusten, 17 ans, plutôt démuni pour entamer sa vie d'adulte. Sans éducation scolaire ni expérience professionnelle, sans argent ni ami, il envisageait de partir pour New-York, "la ville où les paumés pouvaient trouver leur place".

Et c'est bien à New-York que nous le retrouvons sept ans plus tard dans "Déboire". Ayant fait valoir ses qualités d'autodidacte passionné et débordant d'idées, il est parvenu à décrocher un poste de créateur dans une agence de publicité, qui lui permet de gagner beaucoup d'argent.

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ?
Hum, ne rêvons pas : il aurait été surprenant qu'Augusten s'en tire à si bon compte, vierge de toute séquelle liée à son adolescence chaotique et dépravée !
Il est en réalité devenu un alcoolique invétéré, qui boit à peine sa journée de travail terminée jusque tard dans la nuit (voire tôt le matin), souvent accompagné de son copain de beuverie, Jim le croque-mort.
Hormis ce dernier et "Pighead", un ex-amant séropositif devenu son meilleur ami, son réseau relationnel se limite à des amitiés de comptoir qui s'évaporent à l'aube...
Malgré ses pitoyables efforts pour préserver l'étanchéité de la frontière entre sa vie professionnelle et son quotidien d'alcoolo-dépendant, son travail finit par pâtir de ses excès, et il se voit poser un ultimatum par sa directrice : il ne pourra conserver son poste qu'à condition qu'il subisse une cure de désintoxication.
Augusten prépare donc ses valises pour le Proud Institute, un centre de désintoxication pour gays, qu'il imagine confortablement luxueux... et se retrouve dans une structure vétuste, mal entretenue et complètement déprimante.

Nous retrouvons avec "Déboire" le ton qu'utilisait déjà Augusten Burroughs dans "Courir avec des ciseaux". Un ton drôle, parfois décalé, dont l'insouciance feinte traduit un mal-être sous-jacent. En effet, s'il semble porter sur son environnement professionnel, et sur la vie en général, un regard empreint de distance, voire d'une certaine dérision, on devine aisément qu'il s'agit d'une protection, un moyen de ne pas s'avouer ses faiblesses, de se cacher que son addiction à l'alcool n'est finalement que l'un des symptômes d'une détresse profonde, et non le corollaire indispensable et branché de son statut de "type qui bosse dans la pub".
C'est pourquoi le sevrage est si difficile, qui implique de faire face à cette détresse et à son inaptitude à assumer ses émotions, que l'alcool permettaient d'anesthésier, et qui se réveillent avec la sobriété.
Le lecteur assiste à la lente maturation du narrateur, qui apprend peu à peu à utiliser ses capacités d'analyse et sa lucidité au service d'une meilleure connaissance de soi.

Il s'instaure ainsi entre Augusten et nous une intimité qui rend le récit particulièrement touchant, l'humour s'y mêlant au désespoir sans aucune fausse note.

Commentaires

  1. Il en vaut la peine, l'idéal étant bien sûr de commencer par "Courir avec des ciseaux", car j'ai trouvé "Déboire" légèrement au-dessus. Ceci dit, on peut très bien lire l'un sans l'autre également.
    Je viens de terminer "Un loup à ma table", du même auteur, qui est très bien aussi, quoique différent.

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  2. J'ai lu Déboire peu de temps après avoir lu Courir avec des ciseaux, mais contrairement à toi, je l'ai trouvé moins intéressant... et depuis, je n'ai pas renoué avec Burroughs.
    J'attends de avoir ce que tu as pensé de Un loup à ma table. Tu me feras peut-être changer d'avis.

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  3. Stylistiquement parlant, Déboire m'a paru plus abouti, et plus "efficace", en quelque sorte, avec peut-être moins de longueurs que Courir avec des ciseaux.
    Il faut préciser tout de même que ces deux lectures ont en ce qui me concerne été distantes de quelques mois d'intervalle.

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