"Fille noire, fille blanche" - Joyce Carol Oates

"Ce que nous voyons est en grande partie déterminé par qui nous sommes."

Il fallait s'appeler Joyce Carol Oates pour oser traiter du sujet du racisme -entre autres-, avec une approche telle que celle choisie dans "Fille noire, fille blanche" sans tomber dans la caricature...

Comme dans "La fille tatouée", où elle faisait s'affronter deux personnages socialement et culturellement opposés, elle y met face à face deux héroïnes aux antipodes l'une de l'autre.

Genna est la "fille blanche". Maladroite et timide, mais sincère et bienveillante, elle est issue d'une famille fortunée et philanthrope. Ses parents forment un couple de hippies sur le retour aux idées gauchistes, qui entretiennent une relation parfois tumultueuse... Son père, Maximilian Meade, célèbre avocat radical opposé à la guerre du Vietnam, militant des droits civiques, est perpétuellement absent. Quant à sa mère, Veronica, elle comble sa solitude en se bourrant de médicaments. Genna éprouve pour son père une admiration sans bornes, qui se révèle être un bien lourd fardeau : la jeune femme agit la plupart du temps en fonction de la fierté qu'elle espère susciter chez Maximilian.
Minette est la "fille noire". Fille de pasteur, boursière, pieuse à l'excès, son comportement ne suscite guère la sympathie : elle se montre arrogante, inébranlable, affiche un air maussade et supérieur.
Genna et Minette se retrouvent à partager une chambre au sein du prestigieux Schuyler College, établissement fondé par l'arrière grand-père de la première, et pour lequel la seconde a obtenu une bourse. Genna cherche par tous les moyens à devenir l'amie la jeune noire, mais celle-ci ne montre qu'indifférence, voire mépris vis-à-vis de ses tentatives parfois pathétiques pour nouer des liens.
Ainsi, lorsque Minette devient la cible d'actes malveillants à connotations racistes, Genna met tout en oeuvre pour protéger sa camarade de chambre.

Genna est la narratrice, qui, quinze ans après les faits, nous relate sa première année au Schuyler College, et les événements qui, ainsi qu'elle l'annonce d'emblée, mèneront à la mort tragique de Minette Swift. Entremêlant à la relation des éléments de ce drame des souvenirs d'enfance qui nous laisse entrevoir la mesure de la tristesse et du mal-être liés au manque d'attention et de stabilité dont elle fut victime, elle livre son récit d'une plume efficace, presque sèche, comme si elle éprouvait le besoin de se détacher d'un passé qui la hante.
Elle se montre d'ailleurs assez lucide sur elle-même, consciente que son besoin d'altruisme puisait ses racines dans des motivations partiellement narcissiques... En effet, obsédée par le refus de passer pour une jeune Blanche gâtée et privilégiée d'une part, et par sa perpétuelle quête de l'approbation paternelle d'autre part, Genna a vu en Minette l'occasion de prouver qu'elle aussi, elle luttait pour les droits civiques des noirs, qu'elle était quelqu'un de bien, de tolérant et généreux...
Là où le bât blesse, c'est que Minette, quant à elle, ne rentre pas dans le jeu de sa camarade. Un jeu de miroir déformant qui impose que l'autre se conforme à l'image que vous en attendez, pour vous permettra d'endosser, en réponse, le rôle que vous vous êtes choisi.
Mais Minette ne se comporte pas en "noire", sa couleur de peau semble d'ailleurs n'avoir pour elle aucun intérêt : elle n'a aucune conscience politique ou sociale, se fiche de l'histoire de ce peuple auquel elle est censée appartenir, juge "le jazz vulgaire, et le blues une musique de "drogués"...

Alors que les deux jeunes filles auraient pu se rapprocher, notamment dans leurs détresses respectives (Genna en raison de ses rapports déstructurants avec ses parents, et Minette parce que sa famille, au contraire très aimante et présente, lui manque terriblement), leur relation est faussée, source d'incompréhension.

Comme à son habitude, Joyce Carol Oates gratte, quitte à y aller jusqu'au sang, sous le vernis des apparences, de la bienséance...
Avec pour toile de fond une société américaine en pleine débâcle Nixonienne, encore traumatisée par la récente guerre au Vietnam, elle démantèle les mécanismes que les individus mettent en place, en matière de compromissions, de négociations avec eux-mêmes, pour se donner bonne conscience...
Par l'intermédiaire du personnage de Genna, elle met de plus en lumière l'importance des influences conjoncturelles (histoire familiale, milieu social, contexte historique) sur la perception que l'on a des autres et de soi-même.

A partir d'un exercice qui aurait pu se transformer en démonstration manichéenne, elle élabore un récit passionnant et complexe.


>>D'autres titres pour découvrir Joyce Carol Oates :
*Eux
*Man Crazy
*Les chutes
*Infidèle
*La fille tatouée.

Commentaires

  1. Voici ce que j'appelle une critique parfaite. Elle fait ressortir tous les éléments du roman et elle donne l'envie de le relire.

    Mon avis, plus subjectif, est que l'objet de ce roman est la question de la filiation, du désir de reconnaissance par un père hors norme. C'est une quête identitaire où Minette n'est qu'un cas d'étude pour la jeune femme blanche (disons-le) qui se construit. C'est un très bon roman, efficace qui sur le fond me gêne. Parce qu'il montre la grosse difficulté de traiter les problèmes raciaux aux Etats Unis en s'extrayant totalement du sujet, en évitant qu'un personnage serve de béquille pour l'autre. J'ai lu il y a quelques années un roman de Faulkner, L'intrus, dont la construction est semblable, sauf qu'il a été écrit il y a au moins 60 ans.

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  2. Ton avis, même s'il est subjectif, me paraît tout à fait juste : je crois qu'il serait dommage de réduire ce roman à une histoire sur la discrimination raciale.

    En tout cas, je note le titre de Faulkner, ça m'intéresse !

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  3. Surtout non, pas un "roman sur la discrimination raciale", et c'est cela qui fait que c'est un roman juste passionnant et "qui gratte là où ça fait mal". Je rejoins complétement vos deux approches et on est loin de "La couleur des sentiments", roman que j'ai apprécié par ailleurs, mais tellement plus lisse ... Là personne n'est à la place attendue, et cela fait vraiment mouche. Les bons sentiments sont secoués comme des pruniers !

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    1. C'est vrai que l'auteure s'est livrée là à un périlleux exercice, et elle s'en sort avec les honneurs... chapeau !!

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