"Rivage de Barbarie" - Norman Mailer

D'un monde qui a perdu toutes ses illusions.

Ma première expérience avec Norman Mailer (lors de ma lecture d' "Un rêve américain") m'avait assez impressionnée pour avoir envie de connaître davantage cet illustre écrivain. Seulement, en dépit de sa renommée, les diverses librairies (et bibliothèques) où je m'approvisionne offrent un pauvre choix de ses titres,  se contentant bien souvent de proposer ses dernières oeuvres, qui paraît-il, ne sont pas ses meilleures.
C'est pourquoi, lorsque je suis par hasard tombée sur un exemplaire de son deuxième roman, "Rivage de Barbarie", je n'ai pas hésité une seconde. Et je ne le regrette pas : s'il n'a pas la force et la puissance d'envoûtement d' "Un rêve américain", il s'agit néanmoins d'un texte intéressant.

La quasi totalité de l'action se déroule dans un immeuble de Brooklyn, où se côtoient d'insolites personnages. Le narrateur lui-même a la particularité d'être amnésique. Il pense avoir été blessé lors de la seconde guerre mondiale, mais n'en sait pas plus. Il n'est même pas certain de son âge, ni de son aspect physique, puisqu'il a subi une chirurgie réparatrice à la suite de ses supposées blessures. Au début du récit, il loue une chambre miteuse dans l'immeuble en question, et a pour projet de s'atteler à l'écriture d'un roman. Il va peu à peu faire plus ample connaissance avec certains de ses voisins, dont sa logeuse, une nymphomane ayant eu son heure de gloire dans le music hall, la fille de cette dernière, trois ans, anormalement allumeuse pour son âge, et d'autres, qui s'avèreront bien souvent n'être pas ce qu'ils paraissent de prime abord, tel ce jeune homme falot qui se révèle être un agent du FBI, ou le bavard McLeod, rattrapé par un passé mouvementé et douteux.
La personnalité de tous ces protagonistes est parée d'un caractère légèrement caricatural. Il y a dans leurs répliques, leur comportement, une sorte d'outrance théâtrale, comme si l'auteur avait voulu faire de son roman une démonstration à la fois accessible et patente, et mettre en scène dans un espace restreint un panel représentatif de la société américaine, dans le but de mettre ses travers en évidence.
Il en résulte que certains passages ont des allures de vaudeville, ce qui n'est pas désagréable, puisque cela confère aux scènes concernées un aspect cocasse plutôt réjouissant. Ceci dit, la comédie dégénère assez vite, pour devenir vaine, ridicule, se transformant en une effrayante caricature d'elle-même, générant une sorte de malaise... ainsi que l'a sans doute voulu Norman Mailer.

Nous sommes en pleine guerre froide, et au début de la chasse aux sorcières lancée par le sénateur McCarthy contre les sympathisants communistes.
La mise en scène parfois à la limite du burlesque est un moyen pour l'auteur de tourner en dérision l'inculture et l'ignorance de ses contemporains, enlisés dans une philosophie manichéenne opposant les "bons américains" aux "méchants communistes".
Et le fond du récit est quant à lui plutôt tragique, qui établit la faillite des idéologies et les limites des systèmes économiques et politiques instaurés au cours du XXème siècle. Entre une doctrine socialiste qui s'est révélée inadaptée à la nature inique de l'homme et aliénatrice de liberté individuelle, et un système capitaliste injuste consistant  en "l'exploitation d'une masse par une poignée d'individus qui en récolte du profit", le choix se limite à avoir "le ventre ou l'esprit affamé".
"D'accomplissement total il n'y en a jamais", conclut l'auteur, pour qui cet échec des idéaux ne peut que signifier un retour vers la barbarie.

Hormis dans sa dernière partie, un peu fastidieuse (l'intrigue, alors, s'essouffle), ce roman m'a plu, du fait de ses différentes facettes qui tantôt nous font vivre d'amusants épisodes, et tantôt nous permettent d'emprunter d'intéressantes pistes de réflexion.

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