"Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer" - Dany Laferrière

"La vengeance nègre et la mauvaise conscience blanche au lit, ça fait une de ces nuits !"

Le premier titre -et quel titre !- de Dany Lafferrière met en scène deux jeunes noirs vivant en colocation dans un appartement de Montréal. L'un d'eux est le narrateur ; amoureux de littérature et grand admirateur, entre autres, de Chester Himes, Henry Miller ou James Baldwin, il s'essaie lui-même à l'écriture de son premier roman. Le second passe la plupart de ses journées à dormir sur un vieux divan ou à méditer sur le Coran et les théories freudiennes tout en écoutant du jazz.
Lorsqu'ils ne sont pas absorbés par ces passionnantes activités, nos deux compères profitent de l'attirance qu'ils exercent sur les jeunes filles blanches pour multiplier les aventures...

"Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer" se présente comme une farce burlesque qui se lit presque sans y penser, le ton cocasse, parfois cru, et désinvolte du narrateur nous emmenant au bout de ce court récit en un rien de temps !

Ceci dit, il serait injuste de réduire ce roman à une simple fable divertissante. Le registre faussement ingénu et rigolard sur lequel s'exprime le héros permet en effet à l'auteur de mettre en évidence le pouvoir des stéréotypes ancrés dans l'imaginaire collectif à propos des noirs. Des stéréotypes hérités de siècles durant lesquels l'esclavage et la colonisation persuadèrent l'homme blanc de sa supériorité, en même temps qu'ils l'imprégnèrent d'une image du "nègre" à la fois méprisable et effrayante. 
Dany Laferrière joue sur la fantasmagorie qui découle de cette représentation faussée, qui attribuerait au noir (en plus de ses tendances supposées à la bestialité, à la paresse, et  à la stupidité, entre autres !), une puissance sexuelle hors du commun, le transformant en fantasme pour femme blanche en quête d'interdit et de sensations fortes, et en rival menaçant pour l'homme blanc.
A l'inverse, amener de jeunes WASP cultivées à venir "forniquer" avec eux dans leur taudis représente pour nos colocataires une opportunité de faire un pied de nez à tous ceux qui les considéreraient encore comme des sous-hommes...

Ayant lu récemment "Peau noire, masques blancs" de Frantz Fanon, j'y ai inévitablement repensé au cours de cette lecture, l'ouvrage du psychiatre martiniquais s'attardant, de façon certes plus sérieuse, sur la façon dont les rapports noirs/blancs sont conditionnés par un passé au cours duquel le blanc n'a eu de cesse de ramener le noir à une humiliante position d'infériorité.

Le roman de Dany Laferrière, qui se veut à la fois léger et pertinent, reste en tous cas l'occasion de passer un bon moment.

Commentaires

  1. Bonsoir,
    J'ai lu de lui Le goût des jeunes filles et j'avais été un peu déçue. Il faut dire que que j'avais eu l'occasion de l'écouter lors d'une de ses interventions dans un festival pas loin chez moi et qu'il est passsionnant à entendre. J'ai l'impression en lisant cette note que je n'avais sans doute pas choisi le meilleur de ses livres ... Merci donc, je vais m'y remettre !
    Athalie

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  2. Bonjour Athalie,

    Je n'ai lu que ce roman de Dany Lafferière, je peux donc difficilement juger de sa qualité par rapport à ses autres écrits.
    Ceci dit, comme je l'indique dans ma conclusion, c'est un récit qui permet de passer un bon moment, ce qui n'est déjà pas si mal, mais il ne ma laissera pas non plus un souvenir impérissable.

    A bientôt.

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  3. Pour moi, ce texte est une relecture à la sauce montréalaise d'un chapitre de l'essai de Frantz Fanon (celui du rapport de l'homme noir à la femme blanche). Tout cela romancé mais en montrant bien que les stéréotypes décrits par Fanon étaient encore d'actualité dans une communauté moins marqué par le passé esclavagiste des Etats Unis par exemple. Il est très léger et racoleur à souhait.

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  4. Il est effectivement inévitable, à mon avis, de penser à Fanon, et au chapitre que tu évoques (si l'on a lu, bien sûr, Peau Noire, Masques blancs), au cours de la lecture du roman de Laferrière...
    Il y a ici un aspect burlesque et, quelque part, provocateur, qui m'a beaucoup plu, mais qui n'empêche pas de se rendre compte qu'au fond, le sujet abordé ramène à une problématique tout à fait sérieuse...

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