"Underworld USA" - James Ellroy

Attention : monument !

J'ai lu les deux premiers volets de la trilogie américaine de James Ellroy il y a bien trop longtemps pour m'en souvenir précisément. J'en garde l'impression de récits complexes, labyrinthiques, au point d'avoir été obligée de prendre des notes en cours de lecture pour ne pas m'y perdre complètement !
Cet oubli n'a heureusement pas été préjudiciable à la compréhension d' "Underworld USA", dernière partie de cette trilogie : bien que l'on y retrouve certains des personnages apparus dans les précédents opus, c'est un roman qui peut se lire indépendamment d' "American Tabloïd" et d' "American Death Trip".

"Underworld USA" couvre quatre ans (de 1968 à 1972) de l'histoire américaine vus à travers la lorgnette de James Ellroy. Une lorgnette qui s'attarde plus précisément sur les dernières années de l'une des figures mythiques de l’Amérique du XXème siècle, John Edgar Hoover, directeur du FBI de 1924 à 1972, et sur ceux qui, de façon plus ou moins directe, comptèrent au nombre de ses victimes ou de ses représentants, participèrent de près ou de loin à ses manigances, ou tentèrent de les contrer : telle est le centre de la toile d'araignée que tisse l'auteur avec un sens époustouflant de la précision.
Car à partir des quelques protagonistes qu'il met en scène de façon plus évidente, orbite une multitude de personnages secondaires, dont le plus insignifiant apporte sa pierre indispensable au magistral édifice que finit par former "Underworld USA", ouvrage tout en ramifications dont les interactions sont parfois difficiles à saisir de prime abord, mais dont se dessine peu à peu la parfaite cohésion.

Il paraît évident que le but de James Ellroy n'est pas, ici, de brosser un panorama historiquement exhaustif des États-Unis de cette période. En effet, certains des événements qui l'ont marquée, comme la guerre du Vietnam ou le scandale du Watergate, sont tout juste évoqués. Le récit est entre autres centré sur la lutte contre les bêtes noires du directeur du FBI, le militantisme noir et le militantisme de gauche, notamment par la mise en place du programme Cointelpro, et sur les moyens qu'il mit en œuvre pour permettre à Richard Nixon de remporter l'élection présidentielle.

D'authentiques célébrités (Richard Nixon, Howard Hughes...) côtoient dans "Underworld USA" des héros de fiction qui ne sont pas moins crédibles que les premiers. Nous y croisons notamment Dwight Holly, le "bras armé de la loi" au service de John Edgar Hoover, qui, en même temps qu'il fait la chasse aux communistes et aux émules des Black Panthers, entretient une liaison avec Karen, professeure d'université gauchiste et poseuse de bombes à ses heures... ou encore Joan Klein, quasi légendaire et insaisissable figure de la lutte pour "La Cause" communiste, qui de Cuba aux États-Unis, de l'Algérie à Haïti, a laissé à chacun de ses passages un parfum de mystère... ou encore Wayne Tedrow (mon préféré), fils d'un éminent membre du Ku Klux Klan, impliqué parfois de force dans divers meurtres (dont celui de Martin Luther King), qui sombre peu à peu dans la folie, rongé par la haine raciale qui l'environne et qu'il ne peut plus supporter.

L'auteur appuie plus particulièrement sur les contradictions de ses personnages, sur les obsessions qui les rongent, et qui parfois les gouvernent, qu'ils se situent en haut ou en bas de l'échelle.
Les portraits qu'il brosse, entre autres, de Howard Hughes ou de John Edgar Hoover, qui, par le pouvoir qu'ils détiennent (économique pour l'un, et politique dans le cas du second), agissent en toute impunité, en profitant pour assouvir leurs haines ou leurs envies les plus viles, nous laissent le sentiment de découvrir une Amérique placée entre les mains de dangereux manipulateurs complètement cinglés ! Ajoutons à cela une mafia à laquelle sa puissance permet une ingérence dans les plus hautes sphères de l'état, et on en revient à l'image d'une toile d'araignée au sein de laquelle convergent les accointances entre organisations criminelles, services secrets, et géants de la finance.
Pendant ce temps, l'Amérique "d'en bas", plombée par la misère, la ségrégation raciale, les inégalités, conteste, pour souvent finir par se résigner...

Destins individuels et destinées historiques, Histoire et histoires (d'amour, de haine, de déception, de trahison, de conviction...), quêtes personnelles et prérogatives étatiques, se mêlent pour constituer une fresque dense mais prenante.
"Underworld USA" est le récit d'une société imprégnée de violence, de cynisme, de cupidité et de corruption.
C'est aussi une plongée hallucinée au cœur de l'histoire où James Ellroy, de son écriture hachée, haletante, faisant cohabiter grands événements, anecdotes célèbres et invention avec une maîtrise et une homogénéité absolues, déroulant son action sur un rythme qui ne nous laisse aucun répit, nous accorderait presque la légitimité de pouvoir prétendre : "j'y étais"...


>> Lire aussi l'avis de Jean-Marc.

>> Retrouvez cette critique (et beaucoup d'autres) sur le site de la Librairie Dialogues.

Commentaires

  1. J'ai trouvé les deux premiers tomes de la trilogie enivrants. L'écriture de Ellroy est sans concession. Hâte d'avoir un peu de temps devant moi pour me plonger dans ce dernier opus.

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  2. C'est vrai que c'est une lecture qui demande un peu de temps, mais pendant laquelle on ne s'ennuie pas une seconde, tant c'est captivant !

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