"L'Orchestre rouge" - Gilles Perrault

Comme un roman.

Avec "L'Orchestre rouge", Gilles Perrault s'est attelé à une vaste tâche : celle de sortir de l'ombre des héros que l'on a préféré laissé dans l'anonymat, dont les actes ont été passés sous silence, parce qu'ils relèvent d'un domaine ultra-secret et compromettant, celui du renseignement.

Le réseau d'espionnage soviétique de L'Orchestre rouge, qui sévit dès l'aube de la seconde guerre mondiale, fut ainsi baptisé par ceux qui se sont acharnés à le combattre, les services de contre-espionnage de la Wehrmacht et des SS. Cette organisation, constituée d'amateurs, sut réunir les vertus d'un réseau de résistance et les qualités habituelles aux professionnels, amalgame dont est né un chef d’œuvre du renseignement.
Elle dépassa tout ce qui était connu jusqu'alors en terme d'effectifs, de surface géographique, et de résultats obtenus, utilisant des techniques inédites en matière de cloisonnement, jouant avec habileté des couvertures commerciales, recrutant ses sources au sommet du dispositif ennemi.

A sa tête, un organisateur hors pair, le seul à avoir une vision d'ensemble de la gigantesque toile d'araignée qu'il a élaborée : Léopold Trepper... et derrière lui, des ouvriers et des femmes du monde, des militaires et des étudiants, des aristocrates russes et allemands, des belges, des polonais, des français, des communistes et des réactionnaires, tous unis dans un même but : combattre les nazis.
Des hommes et des femmes au cœur de l'action, les uns connaissant rarement l'existence des autres. 
Des amateurs, donc, qui risquent pire que la mort : la torture, et qui ne doivent compter sur aucune gloire ou reconnaissance, car le corollaire de la qualité d'espion est d'inspirer la défiance, même aux yeux de ceux qui les utilisent (il y a toujours un risque que l'agent soit double...). 
Des individus qui, contrairement aux professionnels qui font passer prudence et efficacité avant sentiments et idéalisme, atteignent "les sommets de l'héroïsme ou les abîmes de la félonie".

"Ce livre est donc un pari. Il est possible que ce pari soit perdu d'avance, car si les récits d'espionnage ont à ce point recours à la technique romanesque, c'est peut-être que ce procédé est indispensable pour faire le récit vivant".

D'emblée, puis de façon sporadique au cours du récit, Gilles Perrault explique son travail et notamment les difficultés qui y furent liées, de par la nature même de ses recherches. Par définition, le monde de l'espionnage est un monde de tromperie, un univers clandestin, dont les secrets sont jalousement gardés. Récolter des informations, cerner au mieux la personnalité des acteurs du réseau et de leurs opposants représentent par conséquent une gageure.
Il évoque son implication (à vouloir faire revivre tous ces personnages, il finit par être obsédé par eux) tout en insistant sur le fait qu'il a voulu être le plus fidèle possible à la réalité, du moins telle qu'elle se dessine par l'intermédiaire des archives, des témoignages qu'il a pu recueillir. Il a voulu éviter l'extrapolation, la "romancialisation", au risque de rendre son récit moins captivant...

Et pourtant, j'ai personnellement trouvé "L'Orchestre rouge" aussi passionnant qu'un roman.

Il s'y produit des hasards improbables (pendant des mois, des acteurs du contre-espionnage allemand et de l'espionnage soviétique vont sans le savoir, cohabiter sur le même palier), il s'y commet des erreurs à peine croyables, des imprudences que l'on qualifieraient, dans un roman, d'invraisemblables...
Ensuite, derrière l'histoire d'espionnage, il y a tous ces portraits d'hommes et de femmes différents par leurs origines, leurs motivations, leurs personnalités, auxquels le lecteur s'attache irrémédiablement, avec comme figure de proue le grand Trepper, ombre insaisissable dont l'humanité se dessine peu à peu, sous la forme de l'importance qu'il accorde à la vie de ses recrues, de son incroyable intuition, de ses frustrations, lorsqu'il constate par exemple que "le Centre", à Moscou, ne prend pas au sérieux certaines des informations dont il lui rend compte.
Et puis, quel autre sujet génère autant de suspense et de mystère que celui de l'espionnage ? Il n'est pas nécessaire d'inventer... La richesse des informations récoltées par l'auteur suffisent à nous donner toute la mesure de la complexité et du caractère mystérieux des événements décrits.
D'autant plus que comme le souligne Gilles Perrault, nous n'aurons jamais aucune certitude sur les détails de la fresque, dans l'impossibilité que serait quiconque à appréhender la totalité de l'inextricable écheveau constitué des manipulations des uns, des faux semblants des autres...

Monsieur Perrault, vous avez gagné votre pari !

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