LES TOILES DU SEMESTRE

A croire que j'y ai pris goût... après un premier bilan vous restituant mes quelques expériences cinématographiques sur l'année 2016, me revoilà avec dans ma mallette à distractions culturelles une petite quinzaine de films vus au cours de ce premier semestre 2017, dont certains m'ont suffisamment emportée pour que je décide de renouveler l'exercice.

Ce sera, comme précédemment, sans fanfare ni grands discours, un bref amalgame de mes coups de cœur et coups de griffes, de ce qui m'a bouleversée, amusée, agacée...

Parmi les fictions, c'est "Manchester by the sea" qui m'a sans doute procuré l'émotion la plus intense. Très habilement, le film commence lentement, semble tourner autour de l'intrigue sans oser s'attaquer au vif du sujet. Un homme, que l'on devine immensément seul, retourne à la mort de son frère dans sa ville natale, le temps d'assister aux obsèques, de régler quelques détails administratifs, entre autres la tutelle qui le lie désormais à son adolescent de neveu.


Le héros manifeste un besoin pressant de s'acquitter de toutes ces contraintes au plus vite, afin de pouvoir quitter ces lieux où il a longtemps vécus, mais pour lesquels il semble éprouver un rejet quasi épidermique. Brutalement éclairé sur la raison de ce malaise, le spectateur bascule alors dans le cauchemar qui hante le personnage principal avec une telle prégnance qu'il est devenu une part de lui-même. Un film extrêmement intense et douloureux sur la culpabilité et la responsabilité. A voir absolument...


... comme cet indispensable qu'est selon moi "A voix haute", documentaire retraçant la préparation de plusieurs étudiants de l'université de Seine-St-Denis au concours Eloquencia, qui récompense le candidat qui aura su, à partir d'un sujet donné sur lequel il prend la parole, se montrer le plus convaincant. Il en résulte un film à la fois passionnant, drôle, intense, porté par des jeunes femmes et des jeunes hommes d'origines sociales, culturelles, religieuses différentes, qui démontrent une tolérance, une intelligence et une sincérité propres à vous redonner foi en l'humanité. 

Hommage au pouvoir des mots, à la liberté d'esprit qu'ils développent et aux liens qu'ils permettent entre les individus, "A voix haute" offre un inoubliable moment de joie et d'émotion...


Autre documentaire visionné récemment : "I'm not yout negro", où l'écrivain américain James Baldwin, en revenant sur l'assassinat de trois figures du mouvement pour les droits civiques des noirs américains dont il a été proche -Medgar Evers, Martin Luther King Jr. et Malcolm X-, interroge sur les mécanismes de la ségrégation et du racisme, sur les origines, les manifestations et la légitimité de la supériorité blanche dans la société américaine. Le film se déroule au gré des souvenirs et des réflexions de l'écrivain, illustrés d'extraits de films ou d'interviews, d'images d'actualité, groupés pas thèmes, sans logique chronologique, ce qui donne parfois une impression de manque de structure. 


On ressort ainsi "d'I'm not your negro" non pas avec le sentiment d'avoir visionné un film historique, ou un documentaire socio-politique, mais d'avoir eu une discussion passionnante avec un homme d'une intelligence et d'une sensibilité vibrantes, à l'issue de laquelle on se sent l'esprit tourmenté par la bêtise cruelle des hommes, et l'injustice du monde...



Pour passer à quelque chose de plus réjouissant -quoique...-, je profite de ce billet pour promouvoir un film atypique, mêlant en une étonnante osmose détresse et légèreté, qui est malheureusement resté très peu à l'affiche. "De l'autre côté de l'espoir", du réalisateur finlandais Aki Kaurismäki, met en scène la rencontre d'un migrant syrien arrivé par hasard dans une petite ville portuaire de Finlande et d'un quadragénaire qui vient de tout plaquer -sa femme et son boulot de représentant en chemises- pour reprendre un restaurant.


Quelle surprise que ce film ! Et difficile d'exprimer son étrange ambiance, décalée, désuète, comme figée dans le passé (j'ai cru au départ que l'action se déroulait dans les années 70, alors qu'elle est complètement d'actualité), son humour, très pince-sans-rire et mine de rien terriblement cynique, ses personnages, à la limite de la caricature... je n'y connais rien en cinéma finlandais, aussi, je ne sais si ce titre en est représentatif, mais "De l'autre côté de l'espoir" est une curiosité à découvrir !


Pour en finir avec mes recommandations, et dans des styles complètement différents, "Baccalauréat", occasion de découvrir le cinéma du réalisateur roumain Cristian Mungiu, est un film touchant sur le dilemme qui torture le père d'une jeune lycéenne brillante dont l'obtention du bac ne doit être qu'une formalité, qui lui permettra de quitter cette nation corrompue qu'est la Roumanie en poursuivant ses études en Angleterre. Tout ne se passe pas comme prévu, et le héros (excellemment interprété par Adrian Titieni), pour qui l'intégrité est quasiment un mode de vie, doit choisir entre le respect de ses principes, et la compromission, afin d'assurer l'avenir de sa fille. 
Côté polar, "La colère d'un homme patient", sombre histoire de vengeance, avec sa mise en scène épurée, son ambiance crépusculaire, sa violence sous-jacente, qui menace à chaque instant d'éclater, est un film prenant et efficace. 


En parlant de colère, deux films ont bien failli provoquer la mienne... "Silence" m'a abrutie dès la première heure (il en dure plus de deux et demi). Et... comment dire ? ...  Je n'ai pas réussi à me prendre de compassion pour ces chrétiens persécutés parce qu'ils avaient refusé de marcher sur une image du Christ... Je ne sais si c'est mon athéisme (ou mon pragmatisme) qui est en cause, mais la véritable foi n'est-elle pas un sentiment intérieur, personnel, dissociable des icônes et autres symboles ? Si poser le pied quelques secondes sur une représentation de Dieu peut éviter de crever dans d'interminables souffrances... pour moi, il n'y a même pas matière à discuter ! 
Bon, je l'avoue, je me fais un peu l'avocat du diable, là... hormis cette question de fond, j'ai trouvé "Silence" soporifique, pas très bien joué, mal doublé (un défaut faisant passer les personnages japonais pour des débiles profonds)... dommage, il y avait à matière à une intéressante réflexion sur la relativité des croyances et la légitimité de la prédominance de la culture occidentale. 

Et "Get out" m'a laissé sur place dès l'entame de sa seconde partie, une véritable douche froide... je m'étais bien installée dans son ambiance étrange, un peu surnaturelle, sourdement inquiétante, et voilà que le film vire au grand-guignolesque, mêlant action frénétique et horreur invraisemblable... mon voisin de siège en a râlé dès les lumières rallumées (ça m'a un peu rassurée, je n'avais lu que des avis dithyrambiques à son sujet !).


Un bref clin d’œil, pour terminer, à ces films pendant lesquels vous passez un bon moment, pour vous apercevoir dès le lendemain qu'il ne vous en reste plus rien... :






  • Manchester by the sea, film dramatique américain écrit et réalisé par Kenneth Lonergan, avec Casey Afflec, Michelle Williams, Lucas Hedges, Kyle Chandler... ;
  • A voix haute, documentaire français réalisé par Stéphane de Freitas ;
  • I'm not your negro, film documentaire écrit, coproduit et réalisé par Raoul Peck, à partir d'un texte inédit de James Baldwin ;
  • De l'autre côté de l'espoir, comédie dramatique finlandaise, réalisée par Aki Kaurismäki, avec Sherwan Haji, Sakari Kuosmanen, Ilkka Koivula... ;
  • Baccalauréat, film dramatique roumain réalisé par Cristian Mungiu, avec Adrian Titieni, Maria Drăguș, Lia Bugnar ;
  • La colère d'un homme patient, thriller espagnol réalisé par Raúl Arévalo avec Antonio de la Torre, Luis Callejo, Ruth Diaz... ;
  • Silence, film historique américano-mexicano-taïwanais réalisé par Martin Scorsese avec Andrew Garfield, Adam Driver, Liam Neeson... ;
  • Get out, film d'horreur américain écrit, coproduit et réalisé par Jordan Peele, avec Daniel Kaluuya, Allison Williams, Catherine Keener et Bradley Whitford... ;
  • Les fantômes d'Ismaël, drame français d'Arnaud Desplechin avec Mathieu Amalric, Marion Cotillard, Charlotte Gainsbourg... ;
  • Le jour d'après, film dramatique sud-coréen écrit et réalisé par Hong Sang-soo, avec Kim Min-Hee, Hae-hyo Kwon, Kim Saeybuk ;
  • Ce qui nous lie, comédie dramatique de Cédric Kaplisch avec Pio Marmai, Ana Girardot, François Civil ...
... et quelques autres dont je ne vois même pas l'intérêt de vous parler !

Commentaires

  1. "Ce qui nous lie" et "les fantômes d'Ismaël" ont fait beaucoup parler d'eux mais on n'y est pas allés, trop médiatisés. Et la preuve, tu dis qu'il n'en reste rien après.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ils m'ont tout de même permis de passer un moment plutôt agréable, surtout "Ce qui nous lie", qui malgré ses défauts (voix off parfois gênante, et scénario sans grande originalité) a un côté attachant. Et puis j'ai bien aimé la prestation d'Ana Girardot, à la fois simple et touchante.

      Supprimer
  2. Je me méfiais un peu d'I Am Not Your Negro (pour les raisons que tu évoques), mais il faut le voir absolument. Tout ce que disait James Baldwin à l'époque est toujours d'actualité. J'ai été particulièrement émue quand il parle de Lorraine Hansberry.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, c'est un film qui prend tout son sens et toute sa force a posteriori : pendant le visionnage, je me suis sentie un peu perdue, sans réel fil conducteur auquel me raccrocher. C'est un peu comme si j'avais attendu pendant tout le film que ça commence vraiment, et puis, une fois sortie, j'ai réalisé que j'en avais vraiment été imprégnée, j'avais envie de rencontrer Baldwin, de lire tous ses écrits, les questions qu'il pose pendant le documentaire n'arrêtaient pas de tourner en boucle dans ma tête... vraiment, très fort !!

      Supprimer

Enregistrer un commentaire