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"Deuils" - Eduardo Halfon

Amnésie...
Je suis bien embêtée... cela doit faire maintenant trois semaines que j'ai terminé "Deuils", le roman du guatémaltèque Eduardo Halfon, et je n'en ai gardé quasiment aucun souvenir. C'est assez drôle, d'ailleurs, puisque c'est de souvenir qu'il y est question, l'intrigue se focalisant sur un épisode ayant marqué la mémoire du narrateur. Quoique, plus qu'un épisode, c'est la relation de celui-ci dont il s'agit, le héros n'étant pas né lorsqu'il est survenu.
Et s'il a imprégné son esprit avec tant de force, c'est sans doute en raison de sa dimension à la fois tragique et secrète. Le frère de son père, qui ne devint jamais l'oncle Salomón puisqu'il décéda à l'âge de cinq ans, fut la victime de ce drame, une noyade dans le lac Amatitlán qui bordait alors la maison familiale. Évoqué du bout des lèvres, puis contredit, dévoilé dans une autre version par divers membres de la famille Halfon, l'événemen…

"Les âmes juives" - Pierre Bourgeade

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"Où fuir l'idée nazie si l'on voulait trouver un lieu qu'elle n'eût pas souillé ? Il eût fallu quitter ce monde".
Comme avec "Ramatuelle", Pierre Bourgeade concentre dans le court récit qu'est "Les âmes juives" de nombreux événements, puisqu'il y couvre l'existence de Rachel Blum depuis le moment où, alors âgée de trois ans et contrairement à ses parents et son frère, elle échappe par un heureux hasard à la rafle du Vél d'Hiv, jusqu'à l'époque où son fils unique est devenu un jeune homme.
Recueillie pendant la guerre par des bonnes sœurs puis élevée par des membres de sa famille traditionalistes, elle mène ensuite une vie banale, ponctuée de ces petites réussites personnelles qui, cumulées, constituent ce que l'on pourrait qualifier de "bonheur tranquille". Elle obtient un poste d'enseignante, rencontre l'homme avec qui elle fera sa vie, donne naissance à un garçon en bonne santé...
Mais Rachel…

"Bitna, sous le ciel de Séoul" - Jean-Marie-Gustave Le Clézio

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Vrai faux roman coréen ?

Bitna, dix-neuf ans, fille de modestes pêcheurs, de nature solitaire, fait ses études à Séoul. Pour se soustraire à la méchanceté de la tante qui l'hébergeait depuis son arrivée dans la capitale coréenne, elle occupe dorénavant un misérable appartement en demi sous-sol, dont elle paie une partie du loyer grâce aux quelques heures de l'atypique mission qu'elle remplit auprès d'une quadragénaire gravement malade. Salomé, qui ne peut même plus sortir de chez elle, a un besoin assoiffé d'histoires, supplie qu'on lui raconte la vie à laquelle elle ne participe plus, qu'on lui décrive le dehors dont elle n'aperçoit plus qu'un carré depuis sa fenêtre...
Le roman alterne ainsi entre les histoires que lui invente Bitna, et le récit de l'adaptation de l'étudiante à cette grande ville aussi effrayante qu'excitante, à travers laquelle un mystérieux inconnu la suit à la trace.
Par l'intermédiaire des contes qu'elle so…

LES TOILES DU SEMESTRE (3) - "Coups de cœur et plaisirs divers" 01/06 2018

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Après les "flops et immémorables" du semestre, place aux titres qui, majoritaires, ont été source de plaisir et d'émotion...
Lady Bird, film à la fois drôle, intelligent et touchant, a été une jolie surprise, mettant en scène une relation mère-fille difficile (la mère est psycho-rigide, dévalorisante, et la fille est à l'âge des doutes et des velléités d'émancipation) mais finalement bouleversante, et surtout traitée avec beaucoup de sensibilité. Les dialogues sont piquants, les acteurs déroulent leur jeu avec authenticité, vraiment un excellent moment, teinté de nostalgie et de tendresse.

Dans des styles complètement différents, mais avec comme point commun d'avoir suscité un étonnement ravi... ... Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance, m'a emballée. Deux principales raisons à cela : le mélange de genres assez improbable et pourtant parfaitement maîtrisé par Martin McDonagh, entre farce et tragédie, humour et gravité, et le ton très original qu&…

"Le Chevalier des Touches" - Jules Barbey d'Aurevilly

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“Les chouans sont restés comme un mémorable exemple du danger de remuer les masses peu civilisées d'un pays.” (Honoré de Balzac - "Les chouans")

Jules Barbey d'Aurevilly nous embarque pour une veillée au coin du feu, en compagnie d'une petite assemblée d'honorables vieillards, dans une demeure normande ayant connu des jours plus fastes.
Cette demeure est celle des demoiselles Touffedelys, dont la jeunesse et la beauté ne sont plus que de lointains souvenirs, leur fortune et leur rang aussi, la Révolution étant passée par là. Vieilles filles sans malice, crédules, elles reçoivent en ce soir de décembre de la fin des années 1820 un ami baron, deux autres demoiselles et un abbé, qui vient de vivre une rencontre surprenante, point de départ du récit qui va suivre : il a croisé, surgissant tel un revenant dans l'obscurité brumeuse d'une place de Valognes, le Chevalier des Touches...
Cette figure de la chouannerie, dont la témérité et la beauté féminine fire…

"Les toiles du semestre" (3) - 01/06 2018 - "Flops et immémorables"

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J'ai eu pas mal d'occasions d'aller au cinéma ce premier semestre, ayant beaucoup été en déplacement sur Marseille... là je subodore l'incompréhension qui pointe : quel rapport en effet entre la cité phocéenne et le septième art ? Fondamentalement, aucun. De mon point vue, beaucoup... En vrac, trois cinémas indépendants dans un rayon de trois kilomètres carrés, les soirées solitaires à occuper, le manque d'envie de rester enfermée à l'hôtel, l'absence de quidam m'imposant ses choix cinématographiques ou dénigrant les miens ("oh, non, on va pas aller voir ça, on va encore s'emmerder")...

     (Le César, place Castellane, à Marseille) J'ai donc dorénavant mes petites habitudes entre Le Chambord, Le César et Les Variétés (j'adore ces noms un peu rétros), qui font en plus en sorte que leur programmation soient complémentaires -j'y trouve donc toujours mon compte- et je commence même à pouvoir revendiquer quelques épisodes cocasses e…

"Nuit" - Edgar Hilsenrath

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"On dirait que ce ne sont plus des hommes".
Prokov, Ukraine. Les roumains, qui occupent la ville depuis la signature du pacte germano-soviétique, en ont fait un ghetto, vers lequel ils déportent les juifs de Roumanie. Nous y suivons l'un d'eux, Ranek, dont la famille a été décimée, et qui, porté par sa pugnacité à survivre, à l'instar de ses compagnons de malheur, s'enfonce dans l'abjection.
Les déportés, démunis, dépenaillés, s'amaigrissant atrocement au fil du temps, vieillissant prématurément de malnutrition, de froid, d'absence de soins, parcourent inlassablement les rues du ghetto, obnubilés par la quête de nourriture, de loques pour se couvrir, et surtout d'un abri pour la nuit : tout juif trouvé dehors risque alors la déportation ou l'exécution. Ils s'entassent ainsi dans des dortoirs improvisés infestés de poux, puants, où la promiscuité et l'insalubrité favorisent le typhus, parfois souillés par les déjections de ceux qui,…