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Autour du handicap

"Glamorama" - Bret Easton Ellis

"Je suis mannequin. Je suis un poivrot. Mais c’est cool. Je suis cool". Etrange roman que celui de Bret Easton Ellis -mais on n'en attend pas moins de l'auteur d'un titre comme " American Psycho "-, qui fait se percuter horreur et superficialité, et nous immerge dans un univers dont on ne parvient jamais à saisir la texture. Victor Ward, détestable narrateur, est un archétype. Nous le suivons dans sa vie d'outrance et de faux-semblants, son quotidien de fêtes et de défilés tendu vers un seul but : être vu, et renvoyer l'image d'une perfection ultra codifiée. Poseur, affectant une fausse mais permanente autodérision, il est comme l'ultime symbole d'un monde clinquant d'apparences et d'excès où il évolue comme dans un catalogue, du moins c'est l'impression que donnent les récurrentes énumérations de marques de vêtements et d’objets design hors de prix, ou de noms des célébrités croisées ici et là. Tout le monde y est bea

"L’enfant qui voulait disparaître" - Jason Mott

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"Peut-être le monde extérieur a-t-il fini par m’atteindre. Peut-être que la douleur de l’autre est arrivée à percer mon armure coulée dans un acier de narcissisme et d’autocentrisme". Ça débute comme une sorte de conte aux ficelles un peu grossières : un garçon adoré de ses parents apprend, sous leur tutelle, à disparaître. Presqu’aussitôt le décor et le ton, surtout, changent. Le lecteur est transposé aux côtés d’un narrateur en fuite, nu, poursuivi par un mari cocu. L’alternance entre le il du garçon et le je de l’amant débusqué est entretenue tout au long du roman, en une oscillation qui se fait bientôt osmose entre tragique et burlesque, fantasme et réalité. L’enfant grandit, réalise que ses parents lui ont menti puisqu’il est impossible de devenir invisible, même s’ils l’exhortent encore à essayer, car c’est pour eux le seul moyen de le mettre à l’abri, notamment des brimades que lui vaut sa peau d’une noirceur quasi-surnaturelle. Surnommé "Charbon" par ses c

"La théorie des signatures" - Joseph Soletier

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"L’aspiration à la sainteté tue l’animal humain". J’aurais pu trouver ce roman oppressant, angoissant. Et il l’est, sans nul doute. Mais il m’a surtout égarée dans sa complexité stylistique, amoindrissant du même coup la force de son propos. Il met en scène un quatuor familial banal, un père, une mère et leurs deux enfants, englués dans une relation qui n’a en revanche rien d’ordinaire. Louise Delabre passe la majeure partie du temps dans sa chambre, où elle dépérit et prie sans relâche, atteinte d’une interminable langueur, d’une maladie sans nom que son époux impute à des maléfices, et à la probable expiation de ses mauvaises pensées. Perdue dans des visions tendues vers l’atteinte d’un état éthéré, elle fait preuve envers ses enfants d’un dévouement tout aussi impalpable, puisqu’il prend racine dans l’image qu’elle projette sur eux, une idée de l’enfance s’inspirant de l’illusoire pureté des vertus enfantines et de la beauté des communiants. Aux antipodes de cette nature f

"Gagner la guerre" - Jean-Philippe Jaworski

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"- Vu que le rade est plein de trèpe et de courants d'air, précisa-t-il, on va bagouler en jobelin pour jaspiner de nos flanches. - Vous n'avez pas les fumerons de jaboter dans cette boutanche? observai-je en baissant le ton. C'est gavé de gnasses qui ont les loches qui traînent ; sans parler des floumes et des casseroles. Ça me fait taffer de dévider en plein entrépage.- Mordez le tableau ! rétorqua Dagarella d'un air dégagé. A la ronde, il n'y a que du lourd et du rupin. Même les grouillots, c'est de la pelure en souillarde. Ils entravent que dalle au jar. On peut jacter à l'aise ; ici-caille, c'est même plus loucedé que si on se ramarrait seulabres ou dans une matte. - Je prends toujours de l'huile des friquets, grognai-je, mal à l'aise. - Vous bilez pas ! rétorqua-t-il. Avec des cadors comme nosgnasses, si ça poque le cafard, on le retapissera en moins de jouge."* Encore une belle découverte que je dois au Pavé de l’été, cette fois

"Entre fauves" - Colin Niel

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La chasse est ouverte. Martin est un être de rage et de désespoir, qui éprouve pour l’espèce humaine un dégoût proportionnel aux ravages qu’elle cause à l’environnement. Il s'est coupé de ses semblables, anéanti par leur proportion à massacrer la nature et les animaux. Employé du Parc National des Pyrénées, en vallée d’Aspe, il en est la mémoire vivante, mais sa misanthropie et ses débordements lui valent l’incompréhension de ses collègues, et des avertissements de plus en plus nombreux de sa hiérarchie. La mort de l’ourse Cannelle en 2004 l’a ravagé au même titre que celle d’un membre de sa famille, exhaussant du même coup sa haine des chasseurs. Et voilà que Canelito, dernier ours dont les veines contiennent une part de sang pyrénéen, a disparu, à son grand désespoir. Convaincu de l’inutilité de politiques publiques de défense de l’environnement trop timorées, il agit à son niveau, de manière officieuse, notamment sur les réseaux sociaux où il traque, pour les exposer à la vindic

"Tous, sauf moi" - Francesca Melandri

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"Migrer est un geste total mais aussi très simple : quand un être vivant ne peut survivre dans un endroit, où il meurt où il s'en va." C’est la confrontation entre deux mondes qui ont bien plus d’imbrications que beaucoup ne voudraient l’admettre. Nous découvrons les liens qui les unissent en même temps qu’Ilaria, que l’apparition soudaine sur son palier d’un jeune homme noir prétendant être son neveu amène à se plonger dans un pan tabou du passé italien, ainsi que celui de son père, Attilio Profeti. Ce dernier aura quelques difficultés à confirmer ou expliciter sa filiation avec ce jeune éthiopien (dont il serait le grand-père) : si, conformément à la promesse qu’il s’est fait à ses 9 ans face au cadavre de sa grand-mère il s’obstine, presque centenaire, à ne pas mourir, son esprit quant à lui divague. C’est donc par un autre biais qu’Ilaria s’instruit sur la sombre Histoire de son pays, d’abord en écoutant le jeune homme lui raconter son histoire, celle d’un exil clande

"Mathilde ne dit rien" - Tristan Saule

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"La morale n'a pas de gosses à nourrir." Mathilde est un mystère. Un mystère d'allure robuste, masculine même, avec sa grande et large carrure, ses cheveux courts et mal peignés, ses survêtements. Pourtant, bien que physiquement imposante, Mathilde est une discrète, une solitaire, qui a toujours vécu en retrait, exclue mais n'en souffrant pas vraiment, se construisant ainsi, à l'écart et mutique. En compagnie des autres, elle ne sait jamais vraiment très bien comment se conduire, ce qu’il faut dire pour paraître "normale". D’aucuns la pensent insensible. C'est faux, bien sûr, Mathilde en a, des sentiments, c'est juste que sa vie est vidée par le renoncement, comme anesthésiée.  Quadragénaire, elle travaille au service social du Conseil Général, et vit dans une cité HLM aux côtés d’existences qui louvoient entre pauvreté et misère, des travailleurs précaires, au noir, des jeunes tentés par l’argent facile de la délinquance. Elle y est une sort