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Autour du handicap

"Rose Royal" suivi de "La Retraite du juge Wagner" - Nicolas Mathieu

"Les gens qui nous plaisent ont toujours cet aspect familier, cet air de bibelot." C’est un rade tout en longueur, aux murs sombres, avec son long comptoir, ses tireuses à bière, son baby-foot et son billard. Son mobilier datant des seventies, en bois et skaï bleu, lui confère un aspect vieillot. C’est là que tous les soirs après le boulot, Rose vient boire une bière, qui sera à coups sûr suivie d’autres verres. Elle y est souvent rejointe par sa copine Marie-Jeanne, qui deux fois par semaine transforme le Royal en salon de coiffure. Rose a bientôt cinquante ans, et si son visage accuse les marques des années et des nuits blanches, elle a gardé une belle silhouette, et des jambes galbées dont elle est particulièrement fière. Rose est une femme indépendante. Elle a été mariée, il y a bien longtemps, a eu deux garçons dans la foulée, puis a divorcé. Elle a toujours travaillé et n’a jamais eu besoin de personne. Elle vit seule, dort mal et ne fait plus de projets de vacances. Ma

"L’auberge rouge et autres récits criminels" - Honoré de Balzac

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Balzac mène l'enquête. Si le titre de ce recueil peut surprendre -Balzac se serait frotté au polar ?!-, tout doute s’évapore d’emblée à la lecture de son premier texte : la manière d’introduire les personnages, d’énoncer certaines de leurs caractéristiques propres à faire naître chez le lecteur des images précises et concrètes, les descriptions détaillées de leur environnement, de leurs interactions, confirment que nous sommes bien en présence de la plume balzacienne. " L’auberge rouge " propose une intrigue à plusieurs niveaux : un drame du passé rapporté par le narrateur dans un premier récit y est suivi de la relation d'un autre drame qui en résulte quelques années plus tard. Le premier est évoqué à l’occasion d’un repas par Hermann, un "bon, gros et cordial" allemand qui au moment des guerres napoléoniennes, fut incarcéré par les français à la prison d’Andernach. C’est là qu’il rencontra Prosper Magnan, jeune étudiant en médecine originaire de Beauvais,

"Indice des feux" - Antoine Desjardins

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"Je le sais ce qui s’en vient. Ou plutôt ce qui s’en va, c’est-à-dire pas mal tout." Je suis d’abord tombée en amour pour l’objet, son format compact qui ravit la prise en main, et cette belle couverture, à la fois chaude et sobre. Et le contenu ne m’a pas déçue… Sept textes, sept étapes de vie, de l‘enfance à la vieillesse, et à chaque fois une tonalité et un style différents. Evocations de drames ou anecdotes, les nouvelles d’Antoine Desjardins sont toutefois traversées par une constante, celle de la douloureuse prise de conscience de la destruction environnementale. La nouvelle qui ouvre le recueil ("A boire debout") est une claque en pleine tête. On est cueilli par la logorrhée mentale d’un adolescent qu’une incurable maladie condamne à finir sa vie dans le service de soins palliatifs d’un hôpital. Son for intérieur nous est livré à nu, dans un langage argotique qui bien qu’exprimant une désespérante lucidité et une souffrance quasi permanente, se colore d’excla

"Le K ne se prononce pas" - Souvankham Thammavongsa

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"Raymond, ce que tu cuisines au centre commercial, je peux dégueuler mieux." Quatorze nouvelles qui tournent autour de l’exil, plus précisément de "l’après", lorsqu’installé dans un nouveau pays dont on ne maîtrise ni la langue ni la culture, on tente de s’y faire une place. Les exilés sont originaires du Laos, dont ils ont fui la guerre, du moins c’est ce que l’on suppose à l’occasion d’une rare allusion à un passé qui n’a guère sa place ici.  Quant au présent, c'est l’entassement dans des logements trop petits, la pauvreté et la débrouille -on cuisine ce que jette le boucher-, les boulots pénibles et mal payés de manœuvres ou d’ouvriers, (dans "Paris", pour les filles, le choix du lieu de travail se limite à l’abattoir ou la "maison aux nichons"), ceux qui laissent de la terre sous les ongles ou du sang sur les tabliers.  C’est l’intranquillité et un sentiment d’illégitimité permanents, comme le révèle de manière poignante ce père qui intim

"Ainsi naissent les fantômes" - Lisa Tuttle

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"Est-ce que nous avons tous cette capacité, une pièce secrète cachée en nous, qui attend simplement qu'on la déverrouille ?" "Ainsi naissent les fantômes" nous propose six nouvelles et autant de portraits de femmes, six textes à la tonalité surnaturelle voire résolument fantastique, avec une constante, celle de matérialiser obsessions, peurs primitives ou fantasmes. Le résultat : des histoires propres à susciter une palette d’émotions oscillant de l’angoisse à l’horreur pure. Lisa Tuttle s’empare, pour nourrir ses intrigues, de thèmes "classiques" du registre de l’épouvante ou de l’imaginaire. On notera notamment l’importance donnée aux maisons, qu’elles soient hantées par d’étranges créatures… … qu’elles abritent en leur poussiéreuse vétusté de sinistres objets que l’on dirait vivants…  ... que leurs murs ouvrent soudain sur des mondes parallèles… … ou qu’elles se métamorphosent au gré des étranges événements qui s’y déroulent, comme dans ... Autres t

"Sans alcool" - Alice Rivaz

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"Or, plus rien ne m’attend, et peut-être, après tout, que rien ne m’a jamais attendue nulle part, et c’est ce qui expliquerait tout ce qui m’est arrivé jusqu’ici, ou plutôt ce qui ne m’est pas arrivé. Il y a probablement des vies pour rien, comme des mesures pour rien." La nouvelle qui ouvre et donne son titre au recueil est la transcription du journal d’une quadragénaire qui se retrouve seule après le décès de ses parents, avec lesquels elle a toujours vécu. Le trio a mené une vie austère, délibérément ignorante des lieux de spectacles, de plaisirs. Aussi, elle a éprouvé dans un premier temps comme un parfum de transgression, de liberté, s’autorisant à fréquenter des restaurants, devant toutefois se contenter, vu ses modestes moyens, de ces établissements dits "sans alcool". Assez rapidement, l’impression de liberté s’étiole, remplacée par un immense sentiment de vacuité et de solitude, et la sensation d’être comme une orpheline de seize ans dans un corps vieilliss

"Sois sage, bordel !" - Stina Stoor

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"Il faut dire que mes parents, c’était pas vraiment Clark Kent et Loïs Lane." J’ai immédiatement aimé ce que j’ai lu. L’écriture alerte, parfois tranchante, taillée au cordeau. Les images, concrètes mais surprenantes, et pour autant toujours justes. C’est un recueil à hauteur d’enfance, mais une enfance sans angélisme, rurale et précaire, située dans les marges de la normalité sociale. Une enfance de logements décrépits et de jardins encombrés de vieux tas de ferraille, de chaussettes rapiécées et de culottes dont on change les élastiques, entourée de grandes sœurs permanentées et trop maquillées, de mères aux chairs précocement pendantes. La bouteille d’alcool n’est jamais loin, et les bleus qui parsèment les corps ne sont pas toujours les conséquences d’une chute. Mais ceci n’est qu’un contexte, un ensemble d’éléments qui posent le décor, sans poser question, sans susciter de jugement, puisqu’il est vu à travers les yeux de ceux qui y évoluent depuis toujours. C’est un recu