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Autour du handicap

"L’arbre-monde" - Richard Powers

"Elle s’étonne encore que l’intelligence suprême sur cette planète ait pu découvrir le calcul intégral et les lois universelles de la gravité avant de savoir à quoi servait une fleur". C’est avec quelque circonspection que je me suis lancée dans la lecture de ce pavé, préparée à y passer du temps, à devoir subir quelques longueurs, à surmonter des passages difficiles. Les avis lus à son sujet oscillaient en effet entre la dithyrambe et l’indigestion ; il y était parfois question d’ennui, voire d’abandon. J’ai adoré. Certes, certains chapitres m’ont paru plus longs que d’autres, mais ces autres m’ont tellement passionnée et émue, que je les ai occultés dès la dernière page refermée. La première partie du roman installe une kyrielle de personnages que nous suivons l’un après l’autre sur des espaces-temps plus ou moins longs. Neuf héros, hommes et femmes, nous sont ainsi présentés, citoyens des Etats-Unis issus des vagues d’immigration ayant successivement peuplé l’Amérique. Des

"Les heures furieuses – Sur les traces du manuscrit perdu de Harper Lee" - Casey Cep

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"Elle avait toujours aimé les mystères, et celui-ci, aussi sombre fût-il, combattait ses propres ténèbres." Difficile de résumer ce récit tant il est riche. Car s’il y est bien question d’Harper Lee et d’un manuscrit perdu, ces sujets sont aussi le prétexte à de multiples contextualisations et bifurcations, toutes aussi passionnantes les unes que les autres. Années 70. L’Alabama est alors une région de métayers, qui vivent pour la plupart dans la pauvreté. C’est là que se situe le comté de Coosa, un coin paisible où les " rares infractions à déplorer sont la bigamie, la bâtardise, la mendicité, la violation du sabbat et l’emploi d’un langage vulgaire devant la gent féminine ". Une tranquillité que vient troubler une affaire de meurtres aussi sombres qu’étranges. Au cœur de cette affaire, le révérend Willie Maxwell, bel homme charismatique au parler désuet et aux tenues vestimentaires élégantes. L’homme est également polyvalent : renommé pour la popularité de ses prê

"La contrée immobile" - Tom Drury

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"Oui, nous allons mourir -tel était le message de son jeu de batterie- mais en attendant il faut faire un boucan de feu de Dieu (...)." Roman inclassable, empruntant au polar aussi bien qu’au fantastique, baigné d’une atmosphère impalpable et mystérieuse mais paradoxalement prégnante, "La contrée immobile" s’est révélé être une excellente surprise. Pierre Hunter en est le personnage principal. Natif de Shale, il y est, au début du récit, lycéen. Nous faisons sa connaissance alors que sa petite amie, hospitalisée, se plaint de la lumière des lampadaires extérieurs, qui l’empêche de dormir. Qu’à cela ne tienne, Pierre coupe dès le soir suivant l’éclairage fautif. Sans doute ne faut-il pas en attendre moins du fils de deux personnalités admirées de leur communauté mais excentriques, dont l’une des caractéristiques est d’organiser de " tonitruantes parties de cartes "... Leur petite ville, où " la vie semble s'écouler plus lentement qu'ailleurs &q

"La pitié dangereuse" - Stefan Zweig

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"Pas un instant l’idée ne m’avait effleuré que sous cette couverture qui l’enveloppait, respirait, sentait, attendait le corps nu d’une femme qui comme toutes les autres désirait et voulait être désirée." Le récit débute en 1938, mais cela n’a pas d’importance, tout comme la parole du narrateur qui s’exprime alors n’est qu’une introduction au véritable cœur de l’intrigue. En 1938 donc, ce narrateur fait la connaissance d’Anton Hofmiller, héros de guerre décoré et à ce titre respecté. Or il apprend, de la bouche même de ce dernier, que le courage qui lui a valu ces honneurs a en réalité été une fuite, le moyen d’échapper à une situation désespérée. 1913. Anton a vingt-cinq ans. Il est lieutenant dans un régiment de uhlans, non tant par vocation que parce qu’il s’agit là d’une destinée naturelle lorsqu’on est issu d’une famille modeste. Introduit à l’occasion d’un bal chez les Kekesfalva, noble famille de la ville, il y commet un impair en invitant à danser la fille de son hôte

"Lady Chevy" - John Woods

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"Le sens de la vie, c’est l’enfant d’une femme stérile". Au cœur du roman de John Woods, la figure d’une héroïne singulière et complexe. À travers elle, il évoque les contradictions et certaines valeurs d'une Amérique dont l'image en ressort bien ternie, une Amérique malade de son sentiment de supériorité et de son incontestable idolâtrie pour un Dieu "croissance" inique et dévastateur. Une Amérique qui, persuadée d’une menace pesant sur sa grandeur, se crispe sur la conviction de sa suprématie morale et raciale. Comme vous l’aurez compris, c’est d’une frange de l’Amérique blanche dont il est ici question, plus précisément de la petite communauté de Barnesville -cinq mille habitants-, localité la plus en altitude de l’Ohio, nichée dans les collines des Appalaches. C’est un lieu perdu, oublié, à deux heures de route de tout, un endroit où pour beaucoup, comptent l’homogénéité ethnique et les valeurs héritées d’ancêtres communs, allemands ou irlandais. La délo

"Blizzard" - Marie Vingtras

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"Mais il y a des choses qui ne durent pas et le moins que l’on puisse dire, c’est que le bonheur occupe la première place du classement." Comme les héros de Marie Vingtras, c’est dans la confusion que confère le manque de visibilité que le lecteur progresse d’abord dans "Blizzard". La narration à quatre voix s’exprimant en alternance, en nous immergeant dans l’immédiateté des pensées des personnages, est la raison de cet aspect d’emblée elliptique de l’intrigue. Mais peu importe, puisqu’elle crée aussi une dynamique qui rend le récit prenant, et sa dimension mystérieuse est plus intrigante que décourageante. Donc on avance, porté par le rythme et l’énergie qu’apporte cette pluralité au texte. Il y a d’abord Bess, qui a commis l’impardonnable erreur de lâcher la main de l’enfant qu’elle avait entraîné dans le blizzard. Alors qu’elle tente de le retrouver, elle revient sur les circonstances de leur venue sur ces terres hostiles où leur présence est un non-sens.  Bened

"Climax" - Thomas B. Reverdy

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"C’est à l’endroit le plus froid de la planète qu’on mesure le mieux son réchauffement, ce qui n’est pas le moindre de paradoxes de l’Arctique." C’est touffu. On a là un roman qui se veut hanté par la dévastation environnementale, une intrigue à suspense, des retrouvailles entre vieux copains de lycée -ça, c’est pour le zeste d’intimisme-, une tentative d’immersion dans le synopsis d’un jeu de rôle pour faire référence aux mythologies nordiques, des passages encyclopédiques sur l’ours blanc ou une crevette microscopique dont j’ai oublié le nom savant…  Bon, résumons. Un lieu à l’extrême nord de la Norvège, originellement un village de pécheurs désormais dédié au forage du pétrole : l’Arctique concentre 30 % de réserves de matières énergétiques, dont la fonte des glaces rend l’exploitation de plus en plus facile. La plateforme Sigurd, à quelques miles au large, est la première du type à passer l’hiver dans une mer possiblement recouverte par la banquise.  Un accident s’y produ