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"L’esprit d’aventure – Itinéraire d’un explorateur excentrique" – Reid Mitenbuler

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L’explorateur, c’est Peter Freuchen -prononcer Froy-ken -, un de ces aventuriers comme on n’en voit plus, dont les périples datent d’une époque sans GPS ni motoneige, sans duvet sarcophage ni communications radio. Né au Danemark à la fin du XIXème siècle, il a parcouru l’Antarctique et la jungle sud-américaine, visité l’URSS, la Maison-Blanche et l’Allemagne nazie, a participé aux débuts du cinéma à Hollywood. On le trouverait peu crédible comme personnage de roman tant il semble avoir été non seulement présent, mais surtout impliqué, dans les événements majeurs de son époque. Homme pluridisciplinaire - voyageur, conférencier, combattant pour la liberté, journaliste, écrivain…-, même son apparence est incroyable. Avec son mètre 95 et sa carrure d’ours, sa tignasse blonde en bataille et son étonnante voix douce, il a été surnommé " le plus grand hippie de l’histoire polaire " par une certaine génération danoise. Né dans une famille socialement à l’aise mais peu guindée, il a e...

"Le journaliste et l’assassin" - Janet Malcolm

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"L’hypocrisie est le lubrifiant qui permet à la société de fonctionner de manière agréable…" 1970. Jeffrey McDonald est accusé d’avoir assassiné sa femme enceinte et leurs deux petites filles. Médecin dans l’armée, l’homme est d’abord acquitté par un tribunal militaire avant d’être de nouveau mis en accusation par un tribunal civil, qui le condamne à la prison à vie. Mais c’est d’un autre procès dont il est ici question, celui que l’accusé intente à Joe McGinnis à l’été 1984. Ce dernier est journaliste, et avec l’accord de McDonald, il a suivi son affaire aux côtés de la défense dans le but d’écrire un livre. Il a alors noué avec son sujet une relation de proximité, voire d’amitié. Or, dans le récit résultant de ce travail (intitulé Fatal Vision ), il présente ce dernier comme un meurtrier psychopathe. C’est donc d’imposture –ou pour le dire en langage juridique de "tromperie et violation de contrat"- qu’il est accusé. Pour certains de ses pairs, il s’agit d’un préc...

"L’enfant du vent des Féroé" - Aurélien Gautherie

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"Paisible, immobile, elle était entrée dans leurs vies du haut de sa fragilité, et lui était instantanément devenu père, sans s’en rendre compte." Le récit est porté par de multiples narrateurs, à la nature parfois surprenante. Ainsi, un village, un bonnet, un nouveau-né ou les planches d’un seuil de porte peuvent y prendre la parole. Il met en miroir deux agonies, à cinquante ans d’intervalle. 1953 est l’année de celle du vieux Jonas, veillé par sa fidèle sœur Elin, et 1903 celle d’Anna, qu’il est heureux de rejoindre enfin. Anna, sa petite fille condamnée à une mort précoce, qui ne vécut que quelques mois, juste le temps pour son père de se prendre d’un amour infini pour cette vie minuscule et quasi inerte, pour cet enfant à peine capable d’ouvrir les yeux. En une succession de brefs épisodes, le lecteur découvre progressivement l’ampleur et les différentes facettes du drame qui s’est joué autour de la maladie puis de la mort d’Anna. Nous sommes dans les îles Féroé, plus pr...

"Devant Dieu et les hommes" - Paul Colize

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"Un jury est un groupe de douze personnes d’ignorance moyenne, réunies par tirage au sort pour décider qui de l’accusé ou de la victime, a le meilleur avocat (H. Spencer)." Septembre 1958. Le procès dit "de Marcinelle" s’ouvre à Charleroi. L’affaire jugée est survenue deux ans auparavant, à l’occasion d'une catastrophe minière ayant coûté la vie à plus de 250 hommes. Donato Renzini et Francesco Ercoli sont les accusés. Ces deux mineurs italiens, qui ont survécu à la catastrophe, auraient profité du chaos pour assassiner leur contremaître, avec lequel ils entretenaient une relation conflictuelle. C’est par les yeux de Katarzyna, journaliste au Soir d’origine polonaise (ça a son importance), que nous suivons l’événement, qui fait grand bruit parmi l’opinion publique comme dans les médias. La jeune femme est d’ailleurs très étonnée d’avoir été choisie pour le couvrir, ayant repoussé les avances de son supérieur et sachant d’expérience que les rares femmes officiant...

"Les habitantes"- Pauline Peyrade

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"Elles vivent partout. Sous la glace, dans les déserts, au fond des océans, des lacs et des rivières. Bactéries à pigments, elles peignent le ciel en bleu, les pierres en noir." Emily vit en quasi recluse dans la maison de Moune, sa défunte grand-mère. C’est une maison taillée dans le bâtiment d’un vieux corps de ferme, cernée par les bois. Sa chienne Loyse y vit aussi. Et autour, vivent des saules et des hirondelles, des trembles, des chauve-souris et des abeilles, une rivière, des champignons…  C’est un roman où l’ensemble du vivant, qu’il soit humain, animal ou végétal, occupe une même place. C’est ce qui le rend à la fois si singulier et si beau. Pauline Peyrade y pratique une sorte de remise à niveau, contraint notre regard à se faire multidirectionnel, à abolir toute hiérarchie anthropomorphique. Son roman accorde autant de place à ses héroïnes (puisque qu’on ne croise, dans Les habitantes, que des femmes) qu’au monde qui les entoure, et à ses manifestations les plus re...

"Petite sale" - Louise Mey

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"… où est cette frontière qui fait que les hommes qui se prennent pour des gars bien se targuent de protéger les fillettes et vont ensuite agripper les filles." Nous sommes à l’orée des années 1970, dans une bourgade que l’on devine en Picardie, mais on pourrait tout aussi bien être à un autre siècle. Le Domaine des Demest, riche famille de propriétaires terriens qui doit sa fortune à la betterave sucrière, étend une férule que l’on pourrait qualifier de féodale sur le village. Monsieur y règne sans conteste. S’étant accaparé les biens de son épouse, il a posé sa main immense et avide sur l’ensemble de la vallée, maître d’une terre grasse qu’il déboise à tour de bras car tout doit lui servir et lui rapporter. Jouissant de cette omnipotence, il s’octroie le droit de cuissage sur la domesticité féminine si elle a l’heur de lui plaire, et fait preuve envers ses employés et les habitants du village d’une condescendance paternaliste que légitiment les bienfaits concédés à la commu...

"Norferville" - Franck Thilliez

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"-Ça pourrait faire un bon début de polar, nota Teddy pour tenter de défendre l’atmosphère. Un homme et une femme coincés dans une voiture au cœur d’un désert de glace, alors qu’une tempête approche. -Ou une mauvaise fin." Je n’aurais sans doute jamais lu ce célèbre auteur de thriller si je n’avais pas reçu ce titre en cadeau, et jugé qu’il serait parfait pour l’Hiver Polar d’Alexandra, puisqu’il me permet, me semble-t-il, de bénéficier de la prime climatique. Pour ceux qui ont lu " Une saison pour les ombres " de R.J. Ellory, Norferville est l’équivalent de Jasperville. Une bourgade qui doit sa raison d’être au gigantesque gisement de minerai de fer enfoui dans le sol de territoires innus situés à l’extrême nord du Québec, envahis à coups d’explosifs et de bulldozers. C’est l’une des agglomérations les plus isolées de la planète ; les températures peuvent y avoisiner les -50 °, les nuits d’hiver y sont interminables et les pannes d'électricité incessantes. En 1...