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LIRE (SUR) LES MINORITES ETHNIQUES

"Le pain perdu" - Edith Bruck

"- Comment fais-tu pour tout te rappeler ? - Comment fait-on pour ne pas se souvenir ?" J’ai été un peu désarçonnée par le style et le ton qui accueillent le lecteur, par la simplicité évoquant un univers enfantin, avec son innocence, ses emballements, ses images toutes faites. Ditke vit dans un village hongrois. Parce qu’elle est la dernière d’une fratrie de six, sa famille l’a surnommée Boulette, une allusion aux petites boules de pâte que la mère racle au fond du pétrin. Elle est vive et joyeuse, pleine d’une curiosité que d’aucuns trouvent "malsaine", et aime lire, notamment la poésie. Le village n’appliquant pas les lois raciales à la lettre, elle est, bien que juive, la première de sa classe. La vie dans la petite maison familiale, marquée par la pauvreté, est néanmoins heureuse. La mère de Ditke, très croyante, a fait de Dieu un confident auquel elle s’adresse pour tout et ne jure que par la Palestine, qui représente selon elle le paradis sur terre. Le père,

MOIS LATINO : c'est (re)parti !

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C'est avec un immense plaisir que j'ouvre cette troisième édition du Mois Latino. Un bref rappel des modalités : lire au moins un titre, entre le 1er février et début mars (vu la brièveté du mois de février, je laisse la possibilité de "déborder") d'un auteur d'un des pays de la liste ci-dessous. Tous les genres sont acceptés : roman, polar, science-fiction, poésie, BD, romans graphiques, non-fiction, littérature jeunesse, cinéma... j'admets aussi les titres d'auteurs venant d'autres contrées mais se déroulant dans l'un des pays "éligibles", dont vous trouverez la liste ci-dessous . Lors de l'édition 2022, seuls deux d'entre eux n'ont pas été explorés : le Costa Rica et le Panama .  Aussi, je lance comme l'an dernier un défi, avec une récompense à la clé,  consistant à lire soit un/e auteur/e de ces pays (ce qui pourra s'avérer très difficile : je n'ai pas trouvé par exemple d'auteur panaméen traduit en

"Goetz et Meyer" - David Albahari

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"… la vie, une fois brisée, n’est plus qu’une claudication permanente." Parvenu à la cinquantaine, un professeur belgradois éprouve le besoin de de combler les vides de son arbre généalogique. Il ne s’est jamais marié, n’a pas d’enfants ; il " sait où la vie le mène, il ne lui reste plus qu’à savoir d’où il est sorti ".  Ses parents ne lui ont pas parlé de leur passé et ses connaissances sur la Shoah se limitaient jusqu’alors aux informations générales diffusées par les manuels scolaires, les livres d’histoire, le cinéma ou la littérature, rien n’indiquant que cette histoire le concernait. Or, presque toutes les membres de sa famille, du côté maternel comme paternel, ont péri lors de l’Holocauste : lui qui devrait pouvoir se vanter d’avoir soixante-sept parents proches n’en a plus que six. Hantant alors les archives et les bibliothèques, il découvre qu’ils sont probablement morts sur les routes de Belgrade, dans les camions conduits depuis le camp de la Foire des Ex

"209 rue Saint-Maur, Paris Xe – Autobiographie d’un immeuble" - Ruth Zylberman

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"Je voudrais approcher ne serait-ce qu’à peine ce qu’il y a eu d’intimité, de foi et d’amour avant que tout ne soit détruit, sauf les pierres." C’est l’immeuble qu’elle a élu pour concrétiser un rêve : celui d’une maison, d’une terra incognita à explorer de fond en comble, afin d'assouvir son obsession de savoir " ce qui se passe derrière les pierres ". Aiguillée dans son choix par une carte de Paris éditée par Serge Klarsfeld répertoriant les enfants déportés de Paris entre 1942 et 1944, elle commence avec les neuf noms que représentent les petits points rouges à l’emplacement du 209 rue Saint-Maur, dans le dixième arrondissement de Paris : quatre bâtiments entourant une cour intérieure, six étages, une façade sur la rue. Les recensements, effectués à partir de 1926, lui donnent d’autres noms mais aussi des dates de naissance, des métiers, des périodes d’occupation. Elle engloutit des livres, déchiffre des plans, courent les bibliothèques et les archives, inte

"L’imposteur" - Javier Cercas

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"Un livre peut-il réconcilier un homme avec la réalité et avec lui-même ?" Comment un homme a-t-il pu faire croire, à de multiples reprises, et de manière publique, à son passé fantasmé de rebelle républicain et de déporté de camp de concentration ? Car tel est l’exploit, si l’on peut dire, d’Enric Marco (âgé aujourd’hui de 101 ans !), qui a pendant des années, dans des écoles et lors de conférences télévisées ou radiophoniques, témoigné de son internement au camp de Flossenbürg, nourrissant ses propos de moult détails et anecdotes, sans avoir jamais mis un pied dans un camp de concentration. C’est l’historien Benito Bermejo qui découvre, en 2005, l’imposture : si Enric Marco a bien été en Allemagne au début des années 40, c’était volontairement, pour y travailler et fuir la misère de l'Espagne franquiste. C’est après beaucoup d’hésitations que Javier Cercas se décide à écrire sur ce sujet. Suite à l’échec de plusieurs tentatives pour écrire de la fiction, il tourne autou

"Toute une vie et un soir" - Anne Griffin

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"C'est ce qu'elle provoquait en moi : le bonheur d'être en vie." Maurice Hannigan est parvenu au soir de sa vie. Installé au bar du Rainsford House Hotel, l’octogénaire a un projet que l’on devine assez vite, puisqu’il n’en fait pas vraiment mystère. Il a vendu son exploitation agricole, fermé sa maison, vendu une partie de ses possessions matérielles, et casé le reste dans des cartons. Il a dans ses poches quelques souvenirs qui lui sont chers, et la clé d’une chambre d’hôtel. S’adressant in petto à son fils Kevin, qui vit aux Etats-Unis, il porte en son imaginaire compagnie un toast à cinq personnes qui ont marqué sa vie : Tony, le frère aîné tant admiré qui l’a toujours soutenu, Molly, la petite fille qu’il a failli avoir, Noreen, sa belle-sœur pas comme les autres, Kevin et enfin Sadie, son épouse morte deux ans auparavant, sans laquelle la vie n’a plus de sens. C’est ainsi toute son existence qu’il retrace, celle d’un gamin d’origine modeste, qui a quitté tr

"Ásta" - Jón Kalman Stefánsson

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"Avons-nous un autre but dans la vie que de naître, de tousser deux ou trois fois, puis de mourir ?" Le roman s’ouvre sur la passion fougueuse qu’irradie le foyer du jeune couple formé d’Helga et de Sigvaldi, futurs parents d’Ásta, dont le prénom -inspiré de celui d’une héroïne d’un roman de Halldór Laxness - signifie, à une lettre près, amour. Un bond de trente ans en avant (quoique l’emploi, ici, d’un adverbe de temps ne soit pas vraiment indiqué, comme on le verra par la suite) montre Sigvaldi gisant sur un trottoir suite à sa chute d’un échafaudage ; dans un état de semi-inconscience, son esprit divague et nous avec, faisant se succéder les souvenirs d’enfance marqués par la douloureuse agonie de son père, ceux de sa propre paternité ou de son parcours d’homme deux fois marié. Puis Ásta écrit une lettre, qui sera suivie d’autres, à celui qui l’a conquise trente ans auparavant, exprimant le désespoir et la solitude provoqués par son départ. On la retrouve aussi à Vie