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LE RECAPITULATIF DE L'ACTIVITE

"L’île du Point Nemo" - Jean-Marie Blas de Roblès

"Nous sommes en France, Monsieur, ce ne sont pas les tas de fumiers qui manquent." Comment résumer ce grand fourre-tout drolatique et échevelé ? Je ne m’y risquerais pas. D’ailleurs, cela n’aurait pas vraiment d’intérêt… Disons simplement que cela débute par un fait divers aussi étonnant que macabre : la découverte de trois pieds humains chaussés d’une basket identique, en divers lieux d’Ecosse formant un triangle équilatéral au centre duquel se trouve un coffre-fort, où une célèbre pierre précieuse vient d’être volée. Cette pierre appartient à une certaine Lady MacRae, ancienne maîtresse de Martial Cantarel, dandy fortuné et opiomane, exceptionnellement doué pour résoudre les énigmes, que son ami John Shylock Holmes (qui n’a aucun lien de parenté nous précise-t-on, avec un certain Sherlock) sollicite pour retrouver le diamant. C’est le point de départ d’aventures rocambolesques et voyageuses à bord d'improbables engins, entrecoupées de digressions a priori incongrues. No

"Stasiland" - Anna Funder

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"Que ressent-on quand on réalise que nos parents nous ont élevés dans le culte d'un régime auquel ils ne croyaient pas eux-mêmes ?" Hiver 1996. Anna Funder, jeune australienne, travaille à Berlin pour une chaîne de télévision où elle répond au courrier des téléspectateurs. C’est à la lecture de certaines de leurs lettres qu’elle décide d’enquêter sur une sombre période de l’histoire allemande, plus précisément sur ce pays qui n’existe plus depuis seulement 35 ans : la République Démocratique Allemande (RDA). Elle passe une annonce pour recueillir des témoignages, visite certains lieux emblématiques de l’ex-Allemagne de l’Est (ses prisons, son parlement…). Elle nous entraîne dans des ambiances grisâtres, des endroits caractérisés par une austérité triste et vieillotte que symbolise le lino marron que l’on retrouve dans la plupart des édifices est-allemands. Son but est de " donner une perspective sur un monde perdu et différentes formes de courage qu’il a engendrées &

"Le voyant d’Etampes" - Abel Quentin

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"Moi, j'ai peur d'une idée qui écrase tout sur son passage. C'est beau et c'est terrible. Parce qu'une idée, elle n'appartient jamais qu'à elle-même, elle est incontrôlable, et elle ne s'arrête que lorsqu'elle a tout écrasé." Tout dépend du point de vue depuis lequel on se place : on pourrait dire de Jean Roscoff qu’à 65 ans, il est un jeune retraité ou un vieil aigri. Son attitude aurait tendance à faire pencher la balance vers la deuxième option. Divorcé -et malheureux de l’être-, Jean Roscoff vit seul. Devenu ventripotent, il boit beaucoup trop, et subit une vessie capricieuse. Ex universitaire talentueux mais raté, il est, en somme, une promesse non tenue. Il est par ailleurs englué dans une nostalgie qui l’incite à l’auto-apitoiement et aux ressassements de ses échecs, dont il tente de se réconforter en évoquant à l’envi ses années de militantisme actif auprès de SOS Racisme, brandissant avec une fierté devenue pathétique le slogan sca

"De manière à connaître le jour et l’heure" - Nicolas Cauchy

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"Puis, gravissant le perron, traversant le hall, je suis entré dans le salon, comme quelques jours auparavant, où je les ai tous retrouvés, mais dans une configuration différente, comme une cellule dont les atomes auraient été mélangés, dans une répartition anarchique des plus et des moins, des noirs et des blancs." C’est un roman construit comme un puzzle, chaque narrateur (et ils sont nombreux) y apposant sa pièce. Le premier, Jean, est au centre du motif, le pivot d’un drame qui devient pour les autres, en évoquant leur relation avec lui, prétexte à se dire. Trois temps ponctuent le récit. Un premier, bref, décrit la mort de Jean, qui a décidé de "tirer sa révérence". Le deuxième le précède d’une semaine : le défunt et ses proches fêtent alors ses 54 ans. Le troisième est celui qui voit de nouveau sa famille réunie, cette fois pour ses obsèques. On entend d’abord Gabriel, l'ami que Jean fréquentait en secret, et qui le jour de son anniversaire vient lui annon

"Nos jours heureux" - GONG Ji-young

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"Si on traite une personne monstrueusement, elle devient un monstre (Traité de psychologie criminelle)." 1996. Jugé coupable d’un triple meurtre, Yunsu attend son exécution dans le couloir de la mort d’une prison sud-coréenne. C’est là que Yujeong fait sa connaissance. Le récit est l’alternance de leurs histoires respectives. Celle de Yunsu est placée depuis l‘enfance sous le signe de la violence et de la destruction. Son jeune frère Eunsu et lui ont connu la maltraitance familiale puis l’orphelinat, Yunsu s’efforçant de protéger son cadet, que sa fragilité désignait comme une victime idéale, de la violence du monde. Endurci par la misère et l’omniprésence de la brutalité dans sa vie, il a mal tourné. Yujeong a quant à elle été élevée dans un milieu aisé, ce qui ne l’a pas empêché de souffrir de misère affective, et notamment du rejet d’une mère cruelle et humiliante, qui ne lui a jamais pardonné d’avoir mis en péril l’honneur de leur famille. Dépressive, obsédée par la mort,

"Jours à Leontica" - Fabio Andina

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"Mieux vaut sa pomme que la mienne, il ajoute en tournant la page. En tous cas, il a souflé sa camoufle, c'en est fini pour lui le turbin." Le narrateur demande au Felice, 90 ans, de le suivre dans son quotidien, "histoire de vivre un peu comme lui".  Vivre comme le Felice, c’est se lever chaque matin avant le chant du coq pour, après avoir salué le mulet de la Vittorina, monter à travers la pinède -pieds nus pour le vieux- jusqu’à la gouille, un trou d’eau parfois recouvert d’une couche de gel. Là, à l'ombre des 2580 mètres du Simano qui cache les premiers rayons du soleil, le Felice se baigne. La journée est ensuite ponctuée de tâches nécessaires -couper du bois pour se chauffer, entretenir le jardin potager et les plantes à tisanes, déblayer la neige- et de plaisirs simples : prendre un thé au bistro du village, marcher dans la forêt, ou juste s’asseoir pour écouter le silence ou les flocons tomber, car " même rester à attendre, c'est faire quelq

"Mahmoud ou la montée des eaux" - Antoine Wauters

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"Le monde, cette beauté détruite par la peur." Chaque matin, Mahmoud enfile palmes, masque et tuba pour plonger dans le lac el-Assad, formé par la construction, au début des années 1970, du barrage de Tabqa. Il a alors englouti le village de son enfance, arbres, maisons et souvenirs… c’était au temps du président Hafez, qui voulait faire entrer la Syrie dans la modernité. Il raconte ses plongées au fantôme de sa femme Sarah : le sentiment de mourir à chaque immersion dans l’eau froide malgré le soleil, sa manière de se concentrer à la fois sur la beauté et sur la résonnance du traumatisme qui le hante. Car Mahmoud est un homme brisé, qui plonge pour fuir un présent que le deuil et la guerre lui ont rendu insupportable. Sous l’eau, il convoque les images de bonheurs passés, celles du temps où il était poète et qu’avec Sarah ils avaient séjourné à Paris, celles du rire et des jeux de ses enfants, moments conviviaux passés au café Farah, dont les vestiges gisent au fond de l’eau