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"Là où les tigres sont chez eux" - Jean-Marie Blas de Roblès (3)

Ce que nous avons déterminé, avec Claudialucia, comme étant la troisième (et avant-dernière) partie de notre lecture commune, qui englobe les chapitres XVI à XXV, est celle de la confrontation, sous des formes diverses, entre deux mondes. Un monde de modernité destructrice, d'ascendance européenne, où le bonheur se mesure à l'aune de la possession et du pouvoir. Et celui, séculaire, d'un Brésil originel -du moins la peu qu'il en reste-, attaché à des valeurs ancestrales et à un environnement naturel dont l'homme n'est qu'un élément parmi d'autres. 
C'est sur son territoire qu'Elaine von Wogau et les membres de son expédition géologique rencontrent une tribu d'indiens oubliée dans les profondeurs de la forêt du Mato Grosso. Et pourtant, même au cœur de ces contrées presque inaccessibles, l'homme blanc a laissé sa trace : depuis des décennies, les indigènes attendent l'arrivée du dieu qu'il leur a promis, et que leur chaman pense …

"Crépuscules" - Joël Casséus

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"Alors la journée est grosse de mille crépuscules qui troublent déjà le jour par leur désir d'être, par leur désir de vivre, de tout couvrir de leur rassurant désespoir".
Comment vous dire la beauté de ce texte étrange et terrible, qui à la fois vous enveloppe et vous heurte, vous enserre entre son harmonieuse musicalité et son atmosphère sourdement pesante...  Comment vous convaincre que son sombre et macabre propos n'altère pas sa poésie ?
Y évoluent des êtres sans nom, dans des lieux eux aussi anonymes, à une époque indéfinie... leurs voix se succèdent, alternances de "je" que l'on identifie peu à peu, dont les interventions composent, par bribes, un tableau du sordide environnement dans lequel ils nous immergent.
Un couple de réfugiés arrive dans un "village" de wagons. Elle est enceinte, lui est un sans-papiers aux iris lacérés, portant des tatouages l'apparentant à une communauté honnie. La confrontation avec les quelques habitants d…

"La jungle" - Upton Sinclair

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"... ici, un dollar avait plus de valeur qu'un être humain".
Bien que l'histoire de ses héros soit fictive, le roman d'Upton Sinclair a la précision d'un témoignage, presque d'un documentaire. En nous plaçant aux côtés d'une famille d'immigrés lituaniens dans le Chicago du début du XXème siècle, il dresse un tableau exhaustif et terriblement réaliste de la condition ouvrière de l'époque, mais s'attache aussi à mettre en évidence le fléau que représente le nouveau modèle économique symbolisé les trusts américains, en prenant l'exemple de la filière viande.
Ona et Jurgis sont au centre du clan dont nous faisons la connaissance, le roman s'ouvrant sur leur cérémonie de mariage, alors que le jeune couple est aux Etats-Unis depuis quelques mois. Ils se sont connus en Lituanie, et rapprochés à la mort du père d'Ona, propriétaire terrien qui voyait d'un mauvais œil que Jurgis, travailleur et sincère mais pauvre et illettré, tourne…

"Là où les tigres sont chez eux" - Jean-Marie Blas de Roblès (2)

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Nous voici donc à ce deuxième rendez-vous convenu avec Claudialucia, et deuxième étape, embrassant les chapitres VIII à XV, de notre découverte du profus roman de Jean-Marie Blas de Roblès.

Après avoir fait connaissance, dans la première partie, avec les principaux acteurs de la fresque que déroule l'auteur, nous progressons dans l'ampleur de l'intrigue, témoins de la mise en place du puzzle qu'il construit tout doucement, posant ses pièces de manière éparse, laissant apparaître quelques connexions. Parce que l'on suppose qu'arrivera bien un moment où tous ces chemins qu'emprunte l'intrigue finiront par converger...
Athanase et Caspar poursuivent leurs pérégrinations, invités dans divers coins d'Europe par d'éminentes personnalités politiques ou religieuses curieuses de rencontrer le pétillant jésuite amoureux des sciences et passionné par le décryptage des hiéroglyphes. C'est à chaque fois l'occasion pour lui de briller en bricolant de…

"Le voleur et les chiens" - Naguib Mahfouz

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"... il arrive qu'une source de lumière s'encrasse de la façon la plus répugnante".

Le voleur, c'est Saïd Mahrane, qui au début du roman sort de prison, où il vient de passer quatre ans.
Les chiens, ce sont ceux qui l'ont trahi, entre autres Alliche, l'ex lieutenant qui a permis son arrestation en le dénonçant, et sa femme Nabawiyya, qui vit dorénavant avec son délateur. Mais la trahison la plus douloureuse est celle de Raouf Elouane, qui fut son mentor, en lui inculquant cette vision du monde consistant à considérer le vol, lorsqu'il est perpétré par les plus pauvres, comme une justice nécessaire pour ces laissés-pour-compte d'une société à deux vitesses. Or, dorénavant journaliste reconnu, consensuel, Raouf est passé de l'autre côté de la barrière, bourgeois raisonnable et confit dans l'assurance de sa supériorité, reniant avec mépris ses anciens idéaux. Ce vil opportunisme, puis le rejet de sa petite fille, qui ne reconnait pas cet incon…

"La rue Cases-Nègres" - Joseph Zobel

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"L'acte de la lecture en lui même, n'était-ce pas un plaisir plus substantiel que celui de jouer ou de manger, par exemple, même lorsqu'on avait grand faim ?"

Certaines images, sans que l'on comprenne pourquoi, ont marqué notre esprit d'enfant... Ainsi, "La rue Cases-Nègres" était associée dans ma mémoire à la vision rémanente d'une ruelle en terre, bordée de baraques bâties de bric et de broc, parcourue en permanence de hordes d'enfants (j'ai dû voir le film à sa sortie en salle lors de ma dixième année). Une vision certes restreinte, mais dont la lecture du roman de Joseph Zobel m'a permis de confirmer la justesse...
En grande partie autobiographique, le récit nous immerge dans les années trente, au cœur d'un  quartier pauvre de la campagne martiniquaise, constitué, sur le flanc d'une colline, de trois douzaines de bicoques en bois couvertes de tôle ondulée. Là, vivent des descendants d'esclaves qui, bien que libres,…

"Là où les tigres sont chez eux" - Jean-Marie Blas de Roblès (1)

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Un bienvenu ralentisseur...

Je suis depuis quelques mois dans une de ces dynamiques qui s'emparent parfois de nous, lecteurs, et nous rendent capables d'avaler des pages et des pages à un rythme effréné. Une de ces périodes de gloutonnerie compulsive, pendant lesquelles on ne lit plus : on cavale, on engouffre... les livres passent et se ressemblent ou pas, ne laissant en nous qu'une trace que l'on devine fugace...
Cette lecture commune est donc tombée à point nommé (dommage qu'elle n'ait pas eu pour objet "L'île du Point Némo", cela aurait donné un joli jeu de mots). Car Jean-Marie Blas de Roblès ne vous laisse pas le choix, il vous impose de prendre votre temps... L'excellente idée de Claudialucia, de publier nos impressions au fil de l'eau, c'est-à-dire à plusieurs étapes de notre lecture, a par ailleurs conforté mon assurance de pouvoir l'aborder tranquillement, délestée de la crainte de ne pas être prête pour le rendez-vous du …