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"La langue de ma mère" - Tom Lanoye

"Les mères ne deviennent jamais des gens comme les autres".
Étonnant, le ressenti que provoquent certaines lectures... Mes deux premières expériences avec Tom Lanoye (ICI et LA) ont été plutôt mitigées, et pourtant j'éprouvais l'envie d'y revenir, l'impression d'avoir été à deux doigts de tenir quelque chose... un style original, un humour particulier...
Je ne regrette pas d'avoir persévéré, car je l'ai trouvé, ce quelque chose, dans son récit autobiographique "La langue de ma mère". Pourtant, ce n'était pas gagné : les cent premières pages de ce roman consistent en de longs atermoiements sur la procrastination qui en a précédé l'écriture. L'idée de ce texte a commencé à germer dans l'esprit de Tom Lanoye à la mort de sa mère. Son père, informé de ce projet, y plaça ses espoirs d'une résurrection de sa chère Josée, d'une reconstruction de celle qui s'était lentement détruite, démantibulée devant lui, y vit l&#…

"La fin du chant" - Galsan Tschinag

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Un autre monde.
En quelques deux-cent pages, et une intrigue se déroulant sur trois jours, Galsan Tschinag nous dépayse en nous immergeant dans la tranche de vie d'une famille Touva, tribu nomade de Mongolie.
Dès l'entame du récit le lecteur est confronté à l'âpreté des steppes du Haut Altaï, au cœur d'un quotidien déterminé par un environnement naturel à la fois grandiose et hostile, et les traditions séculaires qui ont permis de s'y adapter.
Dombuk, adolescente débrouillarde et mature, tente avec l'aide de ses frères de faire adopter par une jument qui vient de perdre son petit, un poulain que sa naissance a laissé lui-même orphelin. La scène -la résistance de la jument effrayée dont Dombuk a entravé les membres, pleurant la mort de sa progéniture, et la terreur du poulain survivant, affamé, recouvert de la peau du petit défunt pour l'imprégner de son odeur- exhale une violence qui rend l'entrée dans le roman abrupte.
Pendant que Dombuk et ses frères …

"Les arpenteurs" - Kim Zupan

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"(...) là, parmi les sociopathes, il était soulagé du fardeau de la sociabilité".
C'est l'histoire d'une rencontre entre deux hommes qui, malgré tout ce qui les oppose, se reconnaissent.
Valentine Millimaki travaille comme adjoint au bureau du shérif d'une bourgade du Montana. Homme droit, sombre et laconique, il ajoute aux nombreuses heures qu'il consacre à sa fonction celles qui le voient parcourir, en compagnie de son chien Tom, les étendues hostiles de la région à la recherche de personnes disparues, ses dernières quêtes constituant une funeste série : il est à chaque fois arrivé trop tard...

Son épouse supporte de plus en plus difficilement ses longues absences, l'éloignement où les place leur petite maison située à une heure de la ville, et surtout cette obsession à prendre la mort de vitesse qui semble ronger son époux, et qui prend racine dans un vieux traumatisme : il n'est pas arrivé à temps pour empêcher le suicide de sa mère, survenu a…

"Envoyée spéciale" - Jean Echenoz

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Incompatibilité d'humour ?
Parce que son impact fluctue en fonction du contexte, de l'interlocuteur, de la situation, l'humour est un art difficile, voire ingrat... 
Je ne saurais exprimer précisément quels sont les mécanismes qui déclenchent, sinon mon hilarité, du moins ces petites étincelles qui me font sourire, mais je crois que j'aime d'une manière générale l'humour décalé, absurde, ainsi que celui qui joue, subtilement si possible, avec les mots.
Il m'est de même difficile de justifier le fait que l'humour de Jean Echenoz n'ait pas trouvé d'écho en moi, humour qui repose sur des personnages plus ou moins caricaturaux mis en scène dans des situations censées être cocasses, -et qui le sont sans doute-, mais une fois que l'on a compris (assez vite) les codes de l'auteur, la manière systématique dont il parodie, digresse sur des détails, ironise sur la banalité des gestes et des paroles du quotidien, finit par devenir lassante, car anéa…

"Comme un conte" - Graham Joyce

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Ballade entre deux mondes.
Et si... la frontière séparant notre monde de celui des "fées" pouvait, à de très rares occasions, être franchie ?
C'est en tous cas ce que prétend Tara Martin, qui, de retour après vingt ans d'une disparition inexpliquée, bouleverse ses proches en leur expliquant avoir passé six mois dans un ailleurs illuminé par une nature foisonnante aux couleurs anormalement intenses, peuplé d'êtres magnifiques aux pouvoirs surnaturels.
Malgré certains détails troublants (notamment cette apparente jeunesse qu'a conservé Tara, qui ressemble en effet davantage à l'adolescente de seize ans qu'elle était au moment de sa disparition qu'à une quadragénaire), sa famille, son ex petit ami et le psy qu'elle accepte volontiers de consulter sont plus que sceptiques...
Sa disparition, puis l'absence de Tara ont laissé dans son entourage de douloureux stigmates. Ses parents semblent avoir prématurément vieilli, son frère est hanté depuis l…

"Laëtitia" - Ivan Jablonka

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"Aux yeux du monde, elle est née à l'instant où elle est morte".
Plus qu'un roman, "Laëtitia" est une enquête, basée sur un sordide fait divers : l'enlèvement et l'assassinat, en 2011, de la jeune Laëtitia Perrais, qui alimenta la une des médias pendant de longues semaines.
Mais ce n'est pas vraiment aux circonstances de la mort de la jeune fille que s'intéresse Ivan Jablonka, ou en tous cas pas seulement. Sa volonté, ainsi qu'il l'exprime clairement en début de récit, est de faire de Laëtitia autre chose que la figure centrale d'une tragédie sanglante. Il veut lui rendre sa vie, car il trouve profondément injuste qu'elle ne soit connue que par sa fin dramatique, qui met en avant son meurtrier et la victoire de ce dernier sur le cours de son existence. Il s'agit de lui rendre sa dignité, de faire en sorte que son prénom ne reste pas celui que l'on n'associe qu'à une "affaire".
Précisons qu'Ivan J…

"Espace lointain" - Jaroslav Melnik

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"Ce n'est pas parce que nous ne trouvons pas d'alternative à notre vie actuelle que cette alternative n'existe pas".
Je ne sais plus sur quel blog j'ai découvert le billet qui m'a donné envie de lire ce titre, mais depuis, je le vois fleurir sur les étals de toutes les librairies où il est mis en évidence, et c'est tant mieux, car "Espace lointain" est en effet un excellent roman.
Gabr a perdu la félicité des ingénus depuis qu'il a recouvré la vue. Il vit dans un monde peuplé d'aveugles qui s'ignorent, puisque la cécité est un état devenu "naturel" sans doute des siècles auparavant. Le concept même de vision a disparu.
L'Union gouvernementale dirige la Mégapole où vivent ces individus. Ils y circulent grâce à un système acoustique perfectionné, leurs déplacements se limitant aux trajets séparant leur habitation de leur lieu de travail.
La perte du sens visuel a modifié la perception de l'environnement, en amputa…