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"La bête à sa mère" - David Goudreault

"Les parents se séparent en série sans se préoccuper de la comptabilité des morceaux. Et les vieux, les ancêtres, on s’en balance aller-retour ! On les parque dans des centres, comme les bébés d’ailleurs". "La bête à sa mère" vous immerge dans un univers où sordide et imagination se mêlent au gré de la voix d’un narrateur inspirant autant de pitié que de répulsion, capable, et ce parfois dans un même élan, de vous horrifier comme de vous faire rire. Il faut dire que son existence n’a pas démarré sous les meilleurs auspices. Ses premiers souvenirs sont ceux des suicides aussi nombreux que ratés de sa mère, grande professionnelle de la maladie mentale -non en tant que médecin, mais comme patiente-, ayant à ce titre expérimenté toute la batterie des traitements médicamenteux imaginables. Et bien que dans les moments où elle sortait la tête de ses enfers, elle était une mère merveilleuse, il en fut définitivement séparé à sept ans pour être placé dans des familles d’acc

"Tuer le fils" - Benoît Séverac

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"Morteau lui plaisait. Rien que son nom était une gourmandise ! Un type qui portait un tel patronyme ne pouvait pas être foncièrement mauvais." Le SRPJ de Versailles est appelé sur les lieux de ce qui passe à première vue pour un suicide, impression rapidement détrompée par certaines incohérences matérielles. Patrick Fabas, le défunt, appartenait à un club de motards néonazis qu’il fréquentait depuis quelque temps avec moins d’assiduité, et semblait par ailleurs plus ou moins lié avec un gang d’Albanais contrôlant le marché local du jeu clandestin. A ces deux pistes s’ajoute bientôt celle impliquant le fils Fabas, Mathieu, opportunément sorti de prison quelques jours avant la mort de son père, qui a été condamné pour le meurtre d’un homosexuel perpétré dans le seul but de prouver à son géniteur qu’il était un homme. Patrick Fabas a élevé son fils dans le mépris et le rejet, dégoûté par les allures de "fiotte" de ce garçon sensible et littéralement dépourvu de couill

"La fabrique des salauds" - Chris Kraus

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"Le mensonge est souvent le dernier rempart des égoïstes et des nostalgiques. Il préserve ce qui compte vraiment. Si le mensonge n’y était toléré, toutes les familles seraient condamnées. Et tous les Etats aussi." Deux hommes dans une chambre d’hôpital munichois, années 1970. L’un est un hippie convaincu de la bonté de l’humanité. L’autre va briser ses illusions. Il doit son hospitalisation à la présence d’une balle dans sa tête. Nous ne saurons comment elle s’y est logée que dans les ultimes pages de ce pavé qui en compte plus de 1000. Entretemps nous aurons traversé plus de la 1ère moitié du XXème siècle aux côtés de Constantin Solm, appelé Koja, qui raconte sa vie à un voisin de chambre dont la sympathie va peu à peu se transformer en répulsion. Le narrateur est né en 1909 en Lettonie, d’une famille noble mais désargentée d’origine allemande, portée sur le pathos et la dramaturgie, ayant érigé en mythe le souvenir d’un grand-père lynché dans son verger par des Bolcheviques

"L’orangeraie" - Larry Tremblay

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"J'ai une voix calme, mieux encore j'ai une voix paisible. Je te parle avec de la paix dans ma bouche. Je te parle avec de la paix dans mes mots, dans mes phrases. Je te parle avec une voix qui a sept ans, neuf ans, vingt ans, mille ans. L'entends-tu ?" Je continue mes découvertes québécoises, bien que cette lecture nous emmène loin du Canada. Où précisément ? Je ne saurai vous dire, Larry Tremblay entretenant volontairement le flou quant au lieu de son intrigue. Plusieurs indices -prénoms des personnages, descriptions des lieux, évocation du contexte- désignent d’emblée un pays du Moyen-Orient, et cela suffit ; pas besoin d’en savoir davantage. Aziz et Amed sont frères jumeaux, et vivent avec leurs parents Zahed et Tamara au sein de l’odorant paradis peuplé de myriades d’oiseaux que constitue l’orangeraie héritée des grands-parents paternels. Un paradis terni par la mort récente des dits grands-parents dans l’effondrement de leur maison. La guerre bientôt s’y int

"Maikan" - Michel Jean

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"Quand on est arrivés là-bas, on a arrêté d’être innus. Il fallait devenir autre chose. Et moi, je n’ai jamais su." Avec "Maikan", Michel Jean extirpe des recoins sombres et cachés de l’Histoire coloniale canadienne un épisode significatif du sort réservé aux autochtones pour, sinon les anéantir, annihiler en eux toute trace de leurs racines. Audrey Duval est avocate. Parce qu’elle avait du mal à affronter la brutalité du monde, elle a choisi le droit des affaires. Elle se consacre en parallèle -histoire, peut-être, de se donner bonne conscience- à des missions bénévoles et justicières, dont la dernière consiste à retrouver d’anciens élèves d’un pensionnat pour autochtones pour leur permettre de percevoir l’indemnisation récemment votée par le gouvernement canadien. Le pensionnat en question est celui de Fort George, l’un des premiers du genre ouvert au Québec, où les jeunes Innus de Mashteuiatsh furent envoyés dès 1936. Au cours de ses recherches, la jeune femm

"Querelle" - Kevin Lambert

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"Les mères sont aussi perverses que leurs époux lubriques. Elles savent toutefois que les fils n’ont rien à faire des romances incestueuses." Ouf ! Voilà un titre qui ne peut laisser indifférent… qui tour à tour fascine et dégoûte, suscitant aussi bien l’admiration que l’envie, parfois, de jeter l’éponge. D’emblée une conviction s’impose : Kevin Lambert ne s’impose ni bride ni œillère. Il y va. Quitte, en fouaillant toujours plus profond, à verser dans l’outrance. On a là un texte qui par moments semble s’emballer, exulter en célébrant l’ignominie ou la perversion.  Et pourtant, il y est au départ question, paraît-il, de "fiction syndicale", un sujet qui ne prépare guère le lecteur à ce prologue cru, égrenant des images de sexe brutal (voire déviant), qui semblent jaillir de la plume de l’auteur avec une spontanéité jouissive, mais aussi avec panache, parce qu’il a, il faut bien le dire, du style. Un sens aigu du rythme, un réel talent pour convoquer des images péné

"Le lièvre d’Amérique" - Mireille Gagné

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"Je. Moi. À ton nom, j’ai figé. J’ai senti mon corps revenir dans le paysage. J’ai aperçu ses fentes. Ses battures fissurées. Depuis combien d’années étais-je ainsi ? Livrée aux grands vents. Vulnérable. Incapable de me ressaisir. De me recoller." Diane vient de subir une mystérieuse opération à l’origine d’une transformation dont on ne saisit pas très bien la nature, mais qui semble améliorer sa vélocité et sa concentration, ainsi qu’on le lui a promis… elle constate d’autres changements plus subtils et surtout inattendus, notamment dans son apparence, comme ces cheveux et ces poils roux qui se multiplient peu à peu.  Léger retour en arrière. Un compte à rebours déroule, en mode frénétique, apnéique, au fil de longues phrases sans ponctuation, un passé proche où Diane, vaincue par l’exigence toxique de la performance, perd le contrôle de sa vie professionnelle, troquant son efficacité et sa pugnacité contre un envahissant et croissant sentiment d’infériorité, un épuisement m