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"Une matinée perdue" - Gabriela Adameșteanu

"- Saleté de bestioles ! Moi, c'est rien qu'avec de l'alcool à brûler que je leur y mets le holà, autrement bonjour l'invasion ! J'en glougloute dans tous les coins où je sais qu'elles aiment y faire leur nid..."
Vica parcourt les rues de Bucarest en laissant dans son sillage une odeur mêlée de moisissure et de charbon à gaz. En cette froide matinée -comme la capitale roumaine en connaît tant-, la septuagénaire, recouverte de multiples couches de vêtements et de chiffons, se rend d'abord chez sa belle-sœur où elle ne trouve que son neveu Gelu, en profite pour boulotter un peu de pain et de fromage, puis chez Ivona, fille de la défunte Mme Ioaniu pour laquelle Vica a travaillé des décennies durant. Elle espère bien y récupérer, avec une semaine d'avance, les vingt-cinq lei de rente que s'est engagée à lui verser Ivona à la mort de sa mère.

Le récit de ces deux visites entame et conclue l'intrigue, l'encadrant. Les souvenirs qui surg…

"La vache" - Beat Sterchi

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"Parfois, le monde lui semblait caché derrière un voile de vapeur et de tripes".
Ambrosio débarque à Innerwald, bourg suisse débordant de bucolisme nourricier et d'opulence laitière, peuplé d'hommes et de femmes aux physiques charnus, aux bouches lippues, d'enfants aux joues roses et rebondies. C'est d'ailleurs pour travailler chez un éleveur bovin, Knuchel, qu'il a quitté sa famille et son Espagne natales. Son patron est de ces paysans, de plus en plus rares, qui restent férocement attachés aux pratiques ancestrales, le seul, peut-être, d'Innerwald, à résister à la pression croissante d'un progrès mis au seul service du rendement, aboutissant à une uniformisation croissante des exploitations et à leur rattachement à des groupes agro-alimentaires dont elles deviennent financièrement dépendantes. Knuchel lui, ne veut ni de machine à traire ni d'insémination artificielle, encore moins d'engrais synthétique. Il trait à la main, mène ses v…

"La voisine" - Yewande Omotoso

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"Faire remarquer les choses était déplaisant."
Hortensia et Marion ont de multiples points communs.
Elles sont toutes deux octogénaires, et socialement privilégiées.
Elles ont mené de brillantes carrières, l'une en tant que "gourou" du design, l'autre comme architecte, luttant pour s'imposer dans des univers majoritairement masculins.  Veuves, elles vivent seules : Hortensia a récemment perdu son mari, malade depuis longtemps. Contrairement à Hortensia, Marion a des enfants, mais seule une de ses filles, qu'elle ne voit que rarement, lui adresse encore la parole. Le décès de leurs conjoints respectifs a été pour chacune source d'une puissante déconvenue : Marion est criblée de dettes, et Hortensia est censée contacter la fille illégitime de son défunt époux, dont elle ignorait l'existence, pour lui permettre d'hériter...
Elles habitent depuis plusieurs années le même quartier aisé du Cap. Elles sont d'ailleurs voisines, l'une occ…

"La mort selon Turner" - Tim Willocks

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"Quiconque tentera de me briser mourra là où il est".
Tim Willocks nous offre avec son dernier titre un de ses héros à la  Mattias Tannhauser, incorruptible, invincible, presque mythique...
... Un héros à la démarche un peu bizarre, dégageant un étrange magnétisme, dont la ténacité et le calme sont proverbiaux...
... Une sorte de justicier zen, capable de neutraliser un ennemi avec le pouce et l'index et de prendre le temps de vérifier, dans les situations les plus extrêmes, que son pouls ne dépasse pas les cinquante pulsations par minute...

L'époque et le lieu du roman n'ont toutefois rien à voir avec ceux de "La Religion", puisqu'il se déroule dans une Afrique du Sud contemporaine où, malgré la fin de l'Apartheid et l'espoir qu'a pu susciter l'accession au pouvoir de Nelson Mandela, les inégalités entre noirs et blancs subsistent, et le niveau d'insécurité a atteint des sommets. Au Cap, le nombre d'homicides dépasse de 30 %…

"Ma mémoire assassine" - Young-Ha Kim

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"La mort est peut-être comme un verre d’alcool fort qu'on boit pour oublier cette banale beuverie qu'est la vie".
A soixante-dix ans, Kim Byeong-su, le narrateur, apprend qu'il est atteint de la maladie d'Alzheimer. Ce qui fait la particularité de ce héros atypique, c'est qu'il fût, jusqu'à l'âge de quarante-quatre ans, tueur en série. Il évoque ses meurtres, dont on ne connaîtra jamais les motifs profonds -sans doute parce qu'il n'y en a pas- avec la froideur d'un professionnel, précisant toutefois que tuer lui procurait du plaisir. La funeste série a débuté avec l'assassinat de son père violent, perpétré alors qu'il n'était encore qu'adolescent.
Kim Byeong-su ne s'est jamais marié, mais il a une fille adoptive, Eun-hee, avec laquelle il vit encore. C'est d'ailleurs pour la sauver qu'il se voit contraint de reprendre du service. Un meurtrier sévit dans les environs, et le vieil homme, qui pense l…

"La loterie et autres contes noirs" - Shirley Jackson

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"Si les femmes savaient à l’avance ce que leurs maris allaient devenir, je vous garantis qu’il y aurait moins de mariages qui se feraient."

Marie-Claude a tellement excité ma curiosité avec son billet sur "La loterie" (je la cite : "Incroyable nouvelle, terrifiante par son pouvoir d’évocation. La chute est l’une des plus inattendues que j’aie lue de ma vie"), nouvelle de Shirley Jackson, que le recueil publié par les éditions Rivages reprenant entre autres ce texte a rejoint mes étagères illico. Et malgré les monceaux de livres qui y attendent depuis des mois, voire des années, d'être lus, je n'ai pas résisté longtemps à la tentation : il fallait que je sache...
Oui, la chute de "La loterie" est glaçante. Toutefois, elle ne m'a personnellement pas vraiment surprise, et pas seulement parce que, éclairée par l'avis de Marie-Claude, je m'attendais au pire. L'auteur nous prépare à cette chute, en instillant à son récit une ten…

"Un tramway nommé désir" / "Une chatte sur un toit brûlant" - Tennessee Williams

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Tout le monde -du moins le monde de ma génération...- connait Tennessee Williams, ne serait-ce que grâce au titre de notre défunt grand (1m82) chanteur national (à condition de n'avoir pas cru qu'il y était question de l'Etat américain célèbre pour sa musique country) ou aux films tirés de ses œuvres... Moi aussi, je le "connaissais", sauf que je n'avais lu aucun de ses textes, et, qu'en raison d'une de ces nombreuses lacunes dont on s'explique difficilement les causes, je n'ai jamais vu non plus les adaptations cinématographiques de ses textes les plus célèbres. Aussi, j'ai profité du thème proposé ce jour par Titine dans le cadre du Mois Américain ("un classique de la littérature américaine") pour sortir de mes étagères l'anthologie dénichée en bouquinerie il y a quelques mois, regroupant l'ensemble de ses écrits, et décidé de commencer par les deux plus illustres.

Et ça m'a rudement plu ! Je crois que je n'ima…