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"Mères" - Théodora Dimova

A l'occasion d'un déplacement sur Paris pour la journée, me voilà chez Gibert (quel curieux hasard), munie de la liste de titres qui ne quitte jamais mon portefeuille. Ravie d'être tombée sur un exemplaire à moins de 3€ de "La rouille" d'Eric Richer (noté chez The Autist Reading) et ayant terminé à l'aller le roman de Krasnahorkai que j'avais en cours, je m'autorise à ajouter un, voire plusieurs ouvrages à mon panier... Attirée par la couverture de "Mères", mis en évidence sur un étal, puis tentée par le fait que je n'ai jamais lu d'auteur bulgare, enfin définitivement convaincue par la perspective d'ajouter une participation au Mois de l'Europe de l'Est, je rafle illico l'ouvrage, dévoré lors du trajet retour en train... 

J'aime être emportée par une lecture imprévue, être surprise par un auteur inconnu, comme cela a été le cas avec ce titre. Il faut dire que l'écriture de Théodora Dimova dégage une inten…

"Tango de Satan" - László Krasznahorkai

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"Tout fonctionne sans raison, sans finalité, sous la contrainte d'une interdépendance et d'un flottement sauvage, intemporel, et seule notre imagination - et non nos sens, condamnés à l'échec perpétuel- nous soumet à la tentation en nous faisant croire que nous pouvons nous libérer des griffes de la misère".
László Krasznahorkai est de ces écrivains dont on reconnait l'écriture si caractéristique dès les premières pages. Ce qui fait qu'au moment d'écrire un billet après avoir lu un de ses titres, j'ai toujours l'impression de me répéter. Et si le flux de "Tango de Satan"est un peu moins torrentiel, un peu plus linéaire que dans certaines autres de ses œuvres, on y retrouve bien le magnétisme qu'exerce le rythme lancinant de son texte, et cette atmosphère de grise mélancolie, aux accents cauchemardesques, dont il a coutume de plomber ses intrigues.
Ici, elle prend pied dans la déliquescence stagnante d'une "exploitation&q…

"La note américaine" - David Grann

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"Qui de ces gens sont les véritables sauvages, la question se pose".
Les Osages représentent dans l'Amérique du début du XXème siècle une curieuse exception : ce sont de riches indiens. Tirant les leçons de ce qu'ont subi certaines autres tribus, ils se sont montrés malins, et ont su négocier dans leur intérêt les conditions du lotissement des terres où ils ont été relégués pour permettre l’expansion territoriale blanche. Ce lotissement, entrepris dès le XIXème siècle, a pour but d’en finir avec la vie communautaire, et d’assimiler les indiens d’Amérique en en faisant des propriétaires, ce qui permettra par la suite d’acquérir plus facilement leurs terrains. Les Osages, à qui l’ont a attribué des terres a priori stériles aux confins de l’Oklahoma en cours de création, sont ainsi parvenus à augmenter de manière significative la taille des parcelles allouées, et surtout à obtenir un droit souverain sur les ressources du sous-sol. Or, ce sous-sol s’est avéré riche en pé…

"Tarass Boulba" - Nicolas Gogol

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"L'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme, semblable à l'épais brouillard qui s'élève des marais. Les oiseaux le traversent éperdument, sans se reconnaître, la colombe sans voir l'épervier, l'épervier sans voir la colombe, et pas un d'eux ne sait s'il est près ou loin de sa fin."

Tarass Boulba est un fier cosaque, plus précisément un cosaque zaporogue, du nom de la caste de soldats qui contribuèrent à rattacher à la fin du XVIIe siècle la Petite-Russie ukrainienne à l'Empire russe, un digne représentant -presque un symbole- de l'ardeur guerrière que réveillèrent les ravages provoqués par les incursions mongoles dans la Russie méridionale. C'est un homme au caractère rude, entier, et belliqueux, aimant le fruste mode de vie des cosaques, et un défenseur acharné de l'église russe orthodoxe.
Quand ses deux fils Ostap et Andry rentrent du séminaire, où ils ont acquis discipline et un minimum de vernis social, il estime qu…

"L'Homme au canon" - Dritëro Agolli

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"Il ne faut jamais placer un fusil chargé sur scène s'il ne va pas être utilisé. C'est mal de faire des promesses que l'on n'a pas l'intention de tenir" (Lettre de Tchekhov à Alexandre Semenovitch Lazarev).
Cette allégation serait à l'origine du principe dramaturgique que l'on désigne comme "le Fusil de Tchekhov", selon lequel chaque détail mémorable dans un récit de fiction doit être nécessaire, irremplaçable et ne peut être supprimé. Dritëro Agolli respecte bien, ici, ce principe. Son canon, qui apparaît dès l'entame de son récit, va y jouer un rôle primordial, presque le rôle principal.
Début des années 40. Mato Gruda vit à Arun, dans les montagnes albanaises, avec sa femme Zara, leurs deux fils et sa tante Esma. Il trouve dans la forêt un canon de l'armée italienne, mise en déroute par les allemands après la rupture de l'alliance entre leurs deux pays. Il décide de le dissimuler, il pourrait en effet lui être utile pour a…

"Le blues de La Harpie" - Joe Meno

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"J'étais comme un fantôme condamné à la solitude, condamné à observer, impuissant, à tenter de prononcer les mots qui sauvent, mais désespéré, désespéré par un silence sur lequel je n'avais aucune emprise".
La Harpie, Illinois.

Un bled sans doute ni meilleur ni pire qu'un autre, même si le narrateur, Luce Lemay, le qualifie de "lieu teinté d'infamie sourde et de luxure secrète". C'est néanmoins celui qu'il a choisi pour se fixer à sa sortie de prison, où il a purgé une peine de trois ans après avoir provoqué la mort accidentelle d'un bébé alors qu'il prenait la fuite suite à un braquage. La Harpie est aussi sa ville natale et celle où il a grandi.

La bourgade compte son lot de femmes au foyer qui pour l'heure véhiculent leur progéniture à bord de grands vans familiaux avant de se transformer, l'âge et les désillusions aidant, en commères aigries et vénéneuses, d'éleveurs de porcs en Stetson, de jeunes campagnards paradant…

"La Saga de Youza" - Youozas Baltouchis

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Une réconfortante rusticité.
A la mort de leur père, Youza demande à son frère Adomas de disposer du domaine familial situé sur le Kaïrabalé, au grand étonnement de ce dernier : que va faire Youza sur ce marécage où personne n'a jamais eu l'idée de s'installer, où les familles qui y détiennent des parcelles ne se rendent qu'à la belle saison pour y ramasser des canneberges et aux premiers gels pour y récupérer le foin qu'ils y ont laissé à sécher ? Comment compte-t-il tirer sa subsistance de ces collines envahies de genévriers noirs et de pins rachitiques, de ces petits îlets bombés entourés d'eaux prises, l'hiver, par les glaces ? Et quelles sont les obscures raisons qui le poussent à s'éloigner de la communauté des hommes ? Est-ce le dépit provoqué par les noces de la belle Vintsiouné, dont il est épris, avec Stonkous, un riche paysan ?
Peu importe. Youza emporte, sur l'insistance de son frère -car lui ne réclamait que les vieilles rosses que compt…