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"La main de Joseph Castorp" - João Ricardo Pedro

"Ce n'est pas moi qui ai commencé. Ce sont mes mains".
Adeptes de la linéarité... allergiques aux questions sans réponse... passez votre chemin !
Car ce n'est pas sur une route toute tracée que vous emmène João Ricardo Pedro. Et la piste des énigmes sur laquelle il nous lance gardera jusqu'au bout une part de son impénétrabilité...
Cela commence avec l'assassinat de Celestino, dans un village portugais au nom de mammifère, le jour de la mort de Salazar. Et cela bifurque presque aussitôt vers une chronique familiale vagabondant sur trois générations, au fil d'un récit dont nous suivons les méandres avec le ravissement que suscite l'inventivité de l'auteur, sa parfaite maîtrise de ce roman puzzle, et sa capacité à transformer son écriture au gré de la tension qu'il impulse à son histoire.
Du médecin Augusto Mendes, qui quitta la perspective d'une carrière bourgeoise et lucrative dans sa ville natale pour s'installer dans un trou perdu, à …

"Photo de groupe au bord du fleuve" - Emmanuel Dongala

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"... tu te demandais, en te référant à ce que toi aussi tu avais vécu, s'il y avait pire endroit pour une femme sur cette planète que ce continent qu'on appelle Afrique".
Elles sont veuves, divorcées, célibataires, ou mariées. Elles sont jeunes ou d'âge mûr. Elles sont filles ou mères, parfois filles ET mères. Elles sont analphabètes ou ex-femme d'affaire, certaines ont même fait des études...
L'infortune -un accident de la vie ou la simple malchance d'être née pauvre et sans famille- les a rassemblées là, au bord du fleuve, à casser des pierres pour en faire du gravier qu'elles revendent 10 000 francs CFA le sac aux entreprises de travaux publics. Lorsqu'elles apprennent que la construction d'un nouvel aéroport fait grimper la valeur de cette matière première, ce dont se sont bien gardés de les informer leurs acheteurs, qui ont quant à eux augmenté leurs prix de manière substantielle, elles décident elles aussi de revoir leurs tarifs. Ce …

"Adieu sans fin" - Wolfgang Hermann

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"... la vie est un liquide. Il nous faut la tenir prudemment en équilibre, car sinon nous la renversons, elle se perd dans les sables et disparaît".
Ecrire sur la perte d'un être cher, a fortiori celle d'un enfant, est une démarche risquée... c'est avec beaucoup de talent et de sensibilité que Wolfgang Hermann s'y est attelé.
Atteint d'une simple grippe, le fils du narrateur -Fabius, dix-sept ans-, décède brusquement. Il venait d'emménager chez son père, ses deux parents étant séparés depuis sa petite enfance. 
C'est tout le processus du travail de deuil que dépeint Wolfgang Hermann. 
D'abord, le vide. La vie devenue en l'espace d'un instant dépourvue de sens, et l'impression de ne plus faire partie d'un monde que l'on habitait jusque-là avec une évidence naturelle. 
Ensuite, la survenance d'une douleur insondable qui s'exprime par un assombrissement général de l'environnement, comme si la lumière et le temps eu…

"Les filles déchues de Wakewater" - V. H. Leslie

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La fille déçue par Wakewater...
De nos jours... Kirsten s'installe, après une séparation, dans un nouvel appartement au bord de la Tamise, à l'extérieur de Londres. Réalisant à quel point la vue de l'eau et l'éloignement de l'agitation urbaine l'apaisent, elle n'a pas hésité bien longtemps avant d'emménager dans cet imposant bâtiment en rénovation, laissé à l'abandon depuis l'époque victorienne, où il fut un centre de soins spécialisé dans la thérapie des maladies nerveuses -et invariablement féminines !-, que le médecin du lieu espérait guérir grâce au pouvoir de l'eau.
Milieu du XIXe siècle... Evelyn est envoyée par son père à Wakewater, alors à l'apogée de sa splendeur, le caractère avant-gardiste de ses traitements attirant une clientèle élitiste. La jeune femme, très impliquée dans la prise en charge et la réinsertion des prostituées londoniennes, souffre de tension nerveuse. Les journées sont rythmées par les bains et les repas, et…

"La porte" - Magda Szabó

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A ouvrir en grand...
"La porte" est le récit de la rencontre entre la narratrice et une femme hors du commun, puis de la relation à la fois difficile, complexe, et profonde, qui se noue entre ces deux personnages.
Inspirée de son ancienne employée de maison, l'héroïne de Magda Szabó, Emerence, irradie le roman de sa personnalité déroutante et terriblement attachante. 
Engagée par la narratrice -écrivain que son besoin de concentration rend incapable d'entretenir un foyer- sur les conseils d'une amie, Emerence la servira vingt années durant. Déjà relativement âgée lorsqu'elle entre à son service, elle est très populaire et respectée dans le voisinage. Occupant la fonction de concierge dans la résidence où viennent d'emménager ses nouveaux patrons, elle travaille également au sein de plusieurs autres familles.
Les premiers contacts sont compliqués, voire conflictuels. Emerence impose d'emblée ses conditions. Elle choisit ses horaires -souvent fantaisist…

"Un homme dans l'ombre" - Eustachy Rylski

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Tragi-comédie russo-polonaise. 
Quelle excitation de se lancer dans la découverte d'un auteur qui nous est complètement inconnu, et d'explorer à cette occasion ne serait-ce qu'un infime fragment d'une littérature qui nous l'est presque autant !
L'activité organisée par Sandrine autour d'éditeurs inhabituels, et qui met à l'honneur en ce mois d'avril la maison Noir sur blanc -qui fête par ailleurs, heureuse coïncidence, ses trente ans-, m'a ainsi permis une brève incursion dans la littérature polonaise contemporaine. Et si l'une des attentes de la découverte réside dans le plaisir que procure le fait d'être surpris, dérouté, la lecture d'Un homme dans l'ombre l'a assurément comblée...
L'homme dans l'ombre, c'est Aleksander Ránski, polonais d'origine russe par sa mère, et notaire à Varsovie en ce début mouvementé des années 90. Nous faisons sa connaissance à l'occasion d'une croisière sur la Volga, au cour…

"Chien galeux" - Don DeLillo

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Fragmentation...
J'ai entamé "Chien galeux" foncièrement consciente qu'un polar par DeLillo serait forcément imprévisible...
Et en effet, bien que ce roman s'ouvre sur un meurtre, c'est en débutant la rédaction de ce billet que je réalise qu'il n'est finalement pas vraiment résolu, mais surtout qu'il m'était complètement sorti de la tête.
Le mobile même du crime : la convoitise suscitée par une pièce de collection rare et inédite -une vidéo à caractère pornographique tournée dans le bunker berlinois où s'étaient réfugiés Hitler et sa suite-, n'est qu'un prétexte à mettre en scène les obsessions et les errements de ses personnages hétéroclites. Parmi eux, un antiquaire spécialiste des curiosités érotiques, un mercenaire en pleine quête existentielle, une journaliste de gauche au passé sulfureux, un sénateur pitoyablement pervers, une poignée de mafieux... Tous ces olibrius se croisent, se poursuivent, s'affrontent, dans un étran…