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"Le ghetto intérieur" - Santiago H. Amigorena

Le poids du silence.
Santiago H. Amigorena évoque avec "Le ghetto intérieur" l'impuissance face à l'horreur et le traumatisme qui en résulte. 
Vicente Rosenberg a 38 ans. Il vit depuis douze ans à Buenos Aires, où il a émigré en 1928, quittant sa Pologne natale, son statut de juif l'empêchait d'y être considéré comme un citoyen à part entière, malgré son engagement aux côtés du Maréchal Józef Piłsudski pour libérer la Pologne des russes en 1920. Marié, et père de trois enfants, il tient un magasin où il vend les meubles que fabrique son beau-père, et mène une existence paisible et confortable, ne se préoccupant guère de son identité. Jeune juif, jeune polonais, ou jeune argentin ?... Il serait bien en peine de se définir... Il se sent en tous cas détaché de tout sentiment d'appartenance à une communauté juive dont il considère avec condescendance certaines habitudes culturelles.
Mais bientôt, la rumeur de la menace nazie en Europe se concrétise. Et contra…

"La jumelle H" - Giorgio Falco

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La banalité du Mal.
Dans "La jumelle H.", roman dense au rythme lent, Giorgio Falco oppose au fracas de l'Histoire la glaçante banalité de certaines existences.
Pour ce faire, il déroule le destin de la famille de Hans Hinner, de la première guerre mondiale aux années 2000, en se focalisant plus précisément sur celui de ses filles, les jumelles Hilde et Helga, nées dans les années 30 à Bockburg, petite ville de province des environs de Munich. Le récit se découpe en deux parties principales, chacune consacrée à l’une des sœurs, en une narration au départ quelque peu déstabilisante, car entremêlant le "je", le "nous" et le "elle", et créant une singulière osmose entre le sentiment d’immédiateté que procure la méticulosité narrative et la prise de distance qu’apportent les nombreuses digressions ainsi que l'impression régulière d'avoir affaire à un narrateur omniscient. L’intime s’unit ainsi naturellement au contexte, essentiellement ce…

"Les cerfs noirs" - Inga Ābele

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"Laisse tomber tes menaces, Auguste, la pisse de chat comme on sait ne coule pas vers le haut."
Encore une découverte due à Passage à l'Est, dont le blog est une véritable mine d'idées originales de lectures. Me voici donc partie pour une contrée littérairement inconnue, à l'occasion d'une incursion certes brève ("Les cerfs noirs" étant une courte pièce de théâtre) mais néanmoins prenante.
Le lecteur est comme projeté dans l'épisode mis en scène par Inga Ābele, au cœur d'un huis-clos à l'ambiance pesante. Nous sommes à Rasa Panemune, coin reculé de Lettonie, royaume forestier boueux, battu par le vent et le froid. Dans la salle à manger d'une maison isolée, nous faisons connaissance avec la famille Alster : Alf et son épouse Nadine, et Ria, la fille adolescente d'Alf. 
D'autres personnages orbitent autour de ce trio, dont Papi, aïeul robuste et grincheux, et Auguste, une vieille connaissance d'Alf, qui surgit à l'impro…

"L'Outil et les Papillons" - Dmitri Lipskerov

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Démembrement...

Avec Dmitri Lipskerov, le monde se transforme en une gigantesque farce... pour qui aura lu "Le dernier rêve de la raison", du même auteur, la surprise sera sans doute moindre face aux péripéties qui nous sont ici contées, toutes plus incroyables les unes que les autres. Quant à ceux qui le découvrent, il n'y a plus qu'à leur souhaiter la bienvenue dans ce univers qui est certes bien le nôtre, mais semble avoir subi quelques distorsions...
Arséni Andréiévitch Iratov se réveille un beau matin amputé de son pénis. Pour cet homme séduisant et dégourdi accoutumé à la réussite, le choc est rude. Il faut dire qu'Arséni a par ailleurs toujours été un chaud lapin, dont les exploits sexuels passés ont disséminé ici et là quelques enfants illégitimes... Depuis, il s'est rangé sans regrets, ayant épousé la belle Véra, qui lui rend aussi bien l'amour profond que l'attirance charnelle qu'il éprouve pour elle. Et si, aidé par une baisse conséquent…

"L'empire de Nistor Polobok" - Iulian Ciocan

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Au bord du gouffre.

"Sexagénaire trapu à la barbe en fil barbelé poivre et sel", Nistor Polobok est chef du cabinet Architecture-Urbanisme-Cadastre à l'hôtel de ville de Chișinău. Comme tous ses pairs, il a bâti sa fortune sur la corruption. Il vit dans une maison digne d'un palais et possède une BMW avec chauffeur, signes extérieurs de richesse qui exhaussent l'amertume résignée des moins bien lotis. 
En rentrant chez lui après une journée de travail (consistant en l'obtention d'un dessous-de-table de 3000 euros pour avoir autorisé la construction d'une station-service dans un petit parc du centre-ville), il se tord la cheville sur une fissure apparue sur le trottoir devant sa maison, événement contrariant mais anodin au vu de de ce qui s'annonce... Car cette fissure s’agrandit inexorablement, devient crevasse, malgré les interventions des ouvriers venus la combler. Bientôt, elle menace sa maison.

Nistor fait des rêves qui le hantent d'une an…

"Les enfants de Hansen" - Ognjen Spahić

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"La laideur du corps favorise peut-être l'expression de l'autre laideur, celle enracinée au tréfonds de chaque être."

Ils sont atteints d'une maladie d'un autre temps, qui n'a pas été totalement éradiquée, et envers laquelle les comportements n’ont guère évolué. Dans la dernière léproserie d'Europe, au sud-est de la Roumanie, ils vivent en reclus, rejetés par le monde.
Parmi eux, un ex-agent secret américain ; un homme né au début du siècle, interné depuis 1928, dont tous les camarades ont été exécutés par les allemands ; une vieille femme (la seule de l’établissement) ayant connu le goulag… Ils sont treize, y compris le narrateur, tacitement considéré comme leur chef, car il est celui dont les organes génitaux sont le moins touchés. Il partage sa chambre avec Robert, l’américain, qui a su conserver son caractère débonnaire et généreux ainsi que sa dignité, portant sa croix en s'efforçant de ne pas devenir une maladie à forme humaine plutôt qu'…

"L'été où maman a eu les yeux verts" - Tatiana Ţîbuleac

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"Pourquoi maman ne s'est-elle pas mise à mourir plus tôt ?"
Voilà incontestablement mon deuxième coup de cœur de ce Mois de l’Europe de l’Est 2020.
L’entrée dans le récit est abrupte : le narrateur nous prend à froid, en exprimant avec force sa haine pour une mère "petite et grosse, bête et laide", qu’il rêve de tuer. Une mère qui bouleverse le projet qu’il devait concrétiser à la fin de sa scolarité dans un établissement spécialisé -un séjour à Amsterdam avec deux de ses camarades-, en l’emmenant passer les mois de juillet et août dans une maison du sud de la France. Ce seront ses dernières vacances, puisque, ainsi qu’elle le lui annonce, elle est malade, et sur le point de mourir. 
C’est avec un recul de plusieurs années qu’il évoque cet été, comme on le comprend au fil du récit, écrit dans le cadre d'une psychothérapie. Devenu peintre, et célèbre, il reste hanté par le traumatisme d’une enfance marquée par la perte et la culpabilité, placée sous le signe …