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"Les villages de Dieu" - Emmelie Prophète

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"N’importe quel silence entre deux êtres ouatait le bruit de la Cité de la Puissance Divine." J’ignore si c’est le reflet de la réalité, mais dans le roman d’Emmelie Prophète, les ghettos de la périphérie de Port-au-Prince portent, comme s’ils étaient des lieux saints, des noms bibliques. Triste ironie… La narratrice nous fait plus précisément découvrir celui de la Cité de la Puissance Divine, situé près d’une mer dans laquelle elle n’a jamais trempé les pieds, mais dont elle connaît par cœur les ruelles labyrinthiques, si étroites qu’on les appelle des corridors. Célia, " petite et pas très jolie ", a tout juste vingt ans. Sa Grand Ma, qui l’a élevée suite au décès d’une mère toxicomane et atteinte du sida dont elle n’a aucun souvenir, est morte à son tour quelques mois auparavant. Un soir d’affrontement plus intense que les autres entre gangs rivaux a eu raison de son cœur. Pour survivre, Celia se prostitue. Elle n’a qu’un seul client, qui chaque jour se pré...

"Proies" - Andrée A. Michaud

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"Non, cette enfant ne sortirait jamais du bois." La forêt qui jouxte le village de Rivière-Brûlée est une forêt sans légende, à laquelle n’est lié aucun souvenir de drame. Elle va pourtant devenir le lieu du calvaire de trois adolescents partis y camper.  C’est le cœur léger que partent Alexandre, Abigail et Judith, pour cinq jours d’escapade en totale liberté. Au programme baignades, balades, bières, et histoires effrayantes à raconter au coin du feu. Mais assez vite, le séjour s’assombrit d’une inquiétante étrangeté. Les jeunes se sentent observés, et des traces de passage sur leur campement confirment bientôt qu’il ne s’agit pas que d’une impression. Le lecteur quant à lui les sait épiés, et même par qui, puisque l’auteure nous installe par intermittences aux côtés du prédateur, dont la cruauté décomplexée laisse présager le pire. C’est qu’il se divertit, lui, à l’idée d’instiller la terreur au sein du trio dont la jeunesse l’excite, à qui il va imposer une chasse macabre....

"Amiante" - Sébastien Dulude

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"La saison avait sécrété tous ses sucs. Le lourd feuillage des arbres bruissait de nonchalance, la faune était grasse. Tout semblait recouvert d’une infime brume de lait. Les vapeurs légères de nos corps transitaient dans l’air, échangées contre les caresses de la brise. La mine se taisait." Au mi-temps de la décennie 1980, Thetford Mines est la ville phare de l’industrie de l’amiante québécoise, activité qui non seulement sculpte son paysage, mais peut aussi déterminer la manière dont on y vit, dont on y souffre, dont on y joue. Chaque jour de la semaine à 16 heures précises, la sirène de la mine hurle la fin de la journée de travail en même temps que le moment de la faire exploser pour élargir son cratère. Ses montagnes de résidu rocheux, ses collines de poudre grise et de gravier à la fois doux et coupant, sont le terrain de jeu de Steve et de ses camarades. A environ une heure de pédales, l’un de ses terrils (on les appelle ici des dompes) abandonnés, cimetière de pneus d...

"Sa majesté des mouches" - Aimée de Jongh, d’après l’œuvre de William Golding

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"- Ptêt qu'y a une bête. - Toi, Simon ? Toi, tu y crois ? - Ptêt qu'en fait, c'est nous." L’intrigue est généralement connue, même par ceux qui comme moi n’ont pas lu le roman de William Golding. Suite à un crash aérien, un groupe d’écoliers âgés de six à treize ans se retrouvent sur une île déserte. Afin d’organiser leur survie -entretien du feu, quête de nourriture…-, ils désignent un chef, Ralph, douze ans, qui peut compter sur le soutien du souffreteux "Cochonnet", dont la silhouette rondouillarde suscite les moqueries, et du timide Simon. Dans un premier temps, emportés par leur jeunesse, cette soudaine liberté et l’environnement paradisiaque, l’ambiance est au jeu et à la joie. Mais bientôt les nuits des enfants sont peuplées de cauchemars provoqués par la présence hypothétique d’une créature monstrueuse, et des rivalités naissantes, aiguisées par les velléités de domination d’un certain Jack, font basculer le groupe dans une violence croissante… L...

"La plus secrète mémoire des hommes" - Mohamed Mbougar Sarr

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"(Mais Dieu n'entendait rien car Dieu s'était crevé les tympans pour survivre et sauver sa santé mentale.)" Entendre Mohamed Mbougar Sarr se revendiquer de Roberto Bolaño en évoquant ce roman en a rendu la lecture évidente… Son titre est d’ailleurs extrait d’un passage du remarquable " Les détectives sauvages ". Comme dans le roman de l’auteur chilien, l’intrigue de "La plus secrète mémoire des hommes" a pour cœur une quête littéraire, qui se matérialise par celle d’un écrivain mystérieux. T.C. Elimane n’aura laissé à la postérité, en plus de ses mystérieuses initiales, qu’un seul livre, "Le labyrinthe de l’inhumain", avant de disparaître sans laisser de traces. Né au Sénégal, c’est grâce à une bourse d’études qu’il arrive à Paris en 1938. La parution de son ouvrage, "chef-d'œuvre d'un jeune nègre d'Afrique", suscite de vives réactions. Davantage considéré comme un phénomène littéraire que comme un écrivain, on le re...

"Ilaria ou la conquête de la désobéissance" - Gabriella Zalapì

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"Le monde peut tourner, je n’existe plus. Je me suis annulée." Ilaria vit avec sa mère et sa sœur Ana à Genève depuis que leurs parents se sont séparés. Un jour de printemps -elle a alors huit ans et se décrit comme une petite fille " taciturne, docile et plutôt maigrichonne "-, elle monte dans la voiture de son père venu la chercher à la sortie de l’école. C’est le début de deux années d’errance sur les routes d’Italie, ponctuées d’étapes sur des aires d’autoroutes à manger de mauvais sandwichs et dans de petits hôtels aux bars desquels son père raconte ses aventures de jeunesse ou commente la politique, de fréquents arrêts dans des cabines téléphoniques où il passe soi-disant des coups fil à une mère qui n’a jamais le temps de parler à sa fille ou dans des bureaux de poste d’où il envoie de mystérieux télégrammes. Les journées s’empilent au gré de cette "vie de profil" qu’instaure l’habitacle enfumé par les cigarettes de la voiture, où la radio diffuse l...

"Stella et l’Amérique" - Joseph Incardona

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"La seule façon qu'elle avait trouvée de n'appartenir à personne était de se donner à tout le monde." Stella Thibodeaux n’a pas encore vingt ans. L’auteur le dit lui-même : elle n’est pas très futée, et pas exactement belle… Elle est en revanche éminemment désirable, et surtout, elle a un incroyable don, ainsi qu’elle le réalise lorsqu’un de ses clients, affublé d’une grave pathologie qui le défigure, ressort de leurs ébats en parfaite forme physique. Car je ne vous l’ai pas (encore) dit, mais Stella est une prostituée -et on va voir par la suite que ce détail a son importance. C’est chez elle presque une vocation. Elle officie dans un camping-car qui lui permet de suivre de ville en ville une troupe de forains parmi lesquels elle compte sa seule amie, une vieille voyante mexicaine, traitant les hommes qu’elle y reçoit avec beaucoup d’humanité. Un autre de ses clients ayant à son tour miraculeusement guéri d’une incurable maladie à l’issue de sa passe, s’en confesse a...

"Mahmoud ou la montée des eaux" - Antoine Wauters

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"Le monde, cette beauté détruite par la peur." Chaque matin, Mahmoud enfile palmes, masque et tuba pour plonger dans le lac el-Assad, formé par la construction, au début des années 1970, du barrage de Tabqa. Il a alors englouti le village de son enfance, arbres, maisons et souvenirs… c’était au temps du président Hafez, qui voulait faire entrer la Syrie dans la modernité. Il raconte ses plongées au fantôme de sa femme Sarah : le sentiment de mourir à chaque immersion dans l’eau froide malgré le soleil, sa manière de se concentrer à la fois sur la beauté et sur la résonnance du traumatisme qui le hante. Car Mahmoud est un homme brisé, qui plonge pour fuir un présent que le deuil et la guerre lui ont rendu insupportable. Sous l’eau, il convoque les images de bonheurs passés, celles du temps où il était poète et qu’avec Sarah ils avaient séjourné à Paris, celles du rire et des jeux de ses enfants, moments conviviaux passés au café Farah, dont les vestiges gisent au fond de l’eau...

"La soustraction des possibles" - Joseph Incardona

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"Ce n’est pas de votre faute si vous êtes né pauvre. Mais si vous mourez pauvre, vous en êtes responsable." Les années 80. Genève et ses lieux qui attirent la richesse, ses club-houses et ses grands restaurants, ses salles de jeux et ses banques peu regardantes sur la provenance des fonds qui lui sont confiés. Il faut dire que d’un point de vue juridique l'évasion fiscale n'est pas considérée comme un délit par les autorités helvétiques, et la loi contre le blanchiment n'entrera en vigueur qu'en 1997. Et puis le capitalisme connaît alors, avec la chute du bloc soviétique, une de ses apogées : place au règne décomplexé de la finance, qui ne connait ni frontière ni garde-fou ! C’est donc une histoire d’argent ?  C’est en tout cas ce que l’on suppose d’emblée, en faisant la connaissance d’Aldo. Aldo Bianchi, 38 ans, est célibataire et professeur de tennis. Mais il peut faire mieux, et surtout ne veut pas se contenter de demi-mesures. Il veut grimper tout en-haut,...

"Malpertuis" - Jean Ray

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"Elle sue la morgue des grands qui l’habitent et la terreur de ceux qui la frôlent." On trouve dans ce roman paru en 1943 plusieurs ingrédients des classiques de l’horreur et du fantastique : une maison hantée et ses fantômes ; une entame à la fois mystérieuse et destinée à donner au récit qui va suivre une caution de réalité, puisqu’il serait la transcription de manuscrits trouvés par un premier narrateur, dont l’enchâssement confère au texte une dimension labyrinthique. Cela débute avec l’agonie de l’abject "oncle Cassave", dont le testament perpétue post mortem l’expression de son autorité malveillante. Sont présents à sa lecture les trois sœurs Cormelon, portant les voiles d’un sempiternel deuil ; le cousin Philarète, toqué de taxidermie ; le couple Dideloo et leur fille Euryale, dont la rousse et condescendante beauté obsède le deuxième narrateur, le jeune Jean-Jacques Grandsire. La sœur de ce dernier -la fière et rebelle Nancy- ainsi que Mathias, le commis ave...

"La neige était sale" - Georges Simenon

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"Au fond, ils ont tous un peu peur de lui parce qu’il est en train d’aller jusqu’au bout." Je ne pouvais laisser passer un Mois belge sans la lecture d’un des romans "durs" de Simenon… C’est un titre où contexte et personnage principal s’imbriquent dans une intrigue plombée de grisaille et de cruauté. Dans la France de l’Occupation, Franck est comme un poisson dans l’eau. A dix-neuf-ans à peine, il offre une apparence a priori peu impressionnante, avec sa grosse tête bouclée sur un corps petit et mince. Il est pourtant effrayant. C’est un individu sans morale, paresseux, brutal et sournois, qui n’a de pitié pour personne, et n’en veut pas pour lui-même. Il est comme dénué de tout sentiment. Le plus étonnant chez lui, c’est son calme : il ne s’agite et n’élève jamais la voix. Il vit chez sa mère qui tient un bordel à domicile, au troisième étage d’un immeuble où personne ne les salue, car ils inspirent le mépris. Les filles ont entre seize et dix-huit ans. Plus âgées...

"Le chien jaune" - Georges Simenon

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"Maigret était placide. Il était même, énorme sur sa petite chaise, une statue de la placidité." La petite ville fortifiée de Concarneau, habituellement tranquille, est soudainement plongée dans une atmosphère de drame suite au coup de feu tiré sur un citoyen respectable et sans histoire alors qu’il rentrait chez lui après une soirée passée avec des amis au Bar de l’Amiral. Et ce n’est que le début d’une série d’événements aussi inquiétants qu’inexplicables qui plongent bientôt la cité dans l’effroi : on retrouve du poison dans une des bouteilles de Pernod destinée aux clients du bar susnommé, puis l’un des compères de la victime de l’agression disparaît, laissant derrière lui une voiture aux sièges ensanglantés. L’enquête est confiée au Commissaire Maigret, qui, je ne sais plus pour quelle raison, est détaché dans la région. Il y est accompagné de Leroy, jeune inspecteur frais émoulu de l’école de police, qui, fort consciencieux, s’attache à recueillir témoignages et indices...

"L’été sans retour" - Giuseppe Santoliquido

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"… les passions s’affrontent selon les règles du monde où elles surgissent." Sandro, le narrateur, revient à Ravina, dans la région de la Basilicate (tout au sud de l’Italie), après quinze ans d’absence. Il a longtemps considéré ce lieu comme indissociable de son existence, s’y sentant ancré, amoureux de ses paysages et persuadé que s’y trouvaient les siens. C’est du moins ce qu’il croyait jusqu’à ce que certains événements le poussent à le quitter. Mais avec ce retour, ce n’est pas tant de lui qu’il veut parler que de Pasquale Serrai, l’homme qui lui a sauvé la vie avant de le recueillir lorsqu’il est devenu, à quinze ans, orphelin. Ils étaient tous deux dans la voiture dont l’accident coûta la vie aux parents de Sandro. Lié au père de ce dernier par une amitié aussi loyale que silencieuse, Pasquale était un homme sauvage, taiseux, écrasé par la conviction de son infériorité, et en même temps capable de tous les débordements. Habitué dès l’enfance à subir l’oppression d’un o...

"L’apparence du vivant" - Charlotte Bourlard

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"Madame remue dans sa chaise, elle veut voir comment on pourrit. Je dépose un euro dans l’herbe. Il résiste. J’ajoute un prospectus sur les Voies de la Vérité. Il enlève le plastique. Ça dégouline. Une flaque de pus arrose quelques pâquerettes. En grattant un peu, il pourrait nourrir les poissons." Elle est entrée il y a plusieurs années au service du couple Martin, alors qu’elle recherchait des personnes âgées acceptant de se faire photographier nues. Mme Martin a répondu favorablement à sa petite annonce ; elle ne l’a plus quittée. Précisons que le terme de "couple", pour évoquer les Martin, n’est sans doute pas tout à fait approprié, dans la mesure où l’une de ses moitiés n’est plus qu’une enveloppe corporelle empaillée… ce qui n’empêche pas madame de faire comme si monsieur était toujours vivant, lui dressant son couvert à table, mettant ses pantoufles au pied du canapé et se couchant chaque soir à ses côtés pour se blottir dans ses bras. Elle-même se délite, le...

"Amour, Colère & Folie" - Marie Vieux-Chauvet

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"J’ai découvert dans l’horreur de la solitude que la société ne mérite pas qu’on lui sacrifie un étron." J’ai été un peu désarçonnée : je pensais lire un roman, or "Amour, Colère & Folie" en compte en réalité trois. Bien qu’indépendants les uns des autres, ces textes forment une sorte de triptyque, par leur thématique et leur contexte communs. " Amour " est le plus long. C’est aussi celui que j’ai préféré. Nous sommes dans une petite ville de la province Haïtienne, miséreuse mais encore belle, engluée dans des habitudes ancestrales. Tout le monde s’y épie ; les hommes y sont peu nombreux : l’ambition suprême des parents est d’envoyer leurs fils à Port-au-Prince ou à l’étranger pour en faire des savants. Dans la maison héritée de leurs défunts parents où elle vit avec ses sœurs Annette et Félicia, Claire Clarmont, l’aînée, fait le guet. C’est son journal que découvre le lecteur, celui d’une vieille fille de trente-neuf ans qui n’a jamais connu l’amour. ...

"La vraie vie" - Adeline Dieudonné

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"La vie est une grande soupe dans un mixer au milieu de laquelle il faut essayer de ne pas finir déchiqueté par les lames qui vous attirent vers le fond." C’est l’un des pavillons gris, alignés comme des pierres tombales, qui composent le "Démo". Initialement habité par l’architecte à l’origine du lotissement, il en est le plus grand et le plus lumineux. Et puis il est pourvu d’une cave, privilège non négligeable puisqu’il évite de vivre dans l’odeur constante de moisissure que l’humidité introduit dans les autres maisons. Ce n’est pas pour autant qu’on y vit plus heureux… Le père, homme brutal à la carrure d’équarisseur et aux mains de géant, a trois passions : la chasse, la télé et le whisky. L’une des pièces de la maison, interdite au reste de la famille, est d’ailleurs dédiée à ses trophées, macabre musée personnel empli des vestiges de traques lointaines. La mère, femme maigre aux cheveux mous, est si insignifiante qu’elle évoque une forme de vie primitive, une...