Articles

Affichage des articles associés au libellé Nouvelles

"Pour tout l’or de la forêt" - Matthieu Delaunay

Image
"Le problème avec les hommes qui s’ennuient c’est qu’ils ne savent pas quoi faire de leurs mains." L’ouvrage compte huit nouvelles, dont la cohérence est à la fois géographique -elles ont toutes le Québec pour cadre- et thématique. Il y est question de la domination et de la violence perpétrées par les hommes aussi bien sur leurs semblables que sur le reste du vivant. "Le golfe" inaugure le recueil et a pour narratrice une baleine. Au fil d’un compte à rebours basé sur ses pulsations cardiaques, de plus en plus lentes, le cétacé nous rappelle quelques évidences que l’on a tendance à occulter, celle de la responsabilité de l’avidité et du sentiment de toute puissance de l’être humain dans son extinction en cours, celle des souffrances et des horreurs que ce dernier, de tout temps, lui a infligées, celle de notre inconséquence mortelle et de notre catastrophique indifférence, ayant mené à l’empoisonnement de l’ensemble de notre environnement… La chute, surprenante...

"Jeu sur tambours et tambourins" - Olga Tokarczuk

Image
"M. affirmait que la folie est une adaptation personnelle et saugrenue au monde." Me voilà bien embêtée pour rédiger mon avis sur ce recueil lu il y a quatre semaines environ, dont j’avoue avoir gardé bien peu de souvenirs, si ce n’est celui d’un contenu hétéroclite et d’une lecture parfois laborieuse… Me voilà donc en quête de cohérence, aidée par les très nombreux post-it (l’ouvrage compte vingt-deux textes…) laissés à certains endroits. Et c’est maintenant que je reprends rapidement connaissance de ces histoires que s’en dégagent des fils conducteurs, dont certains sont finalement évidents. Le premier est celui de la place qu’occupe l’art, notamment la littérature, dans nos vies, et la nature de nos rapports avec la création et la fiction. Dans le premier texte (un des rares qui m’a marquée), la lectrice d’un roman à la Agatha Christie, avec réunion de personnages dans un château transformée en résidence d’écriture, s’agace de la lenteur de l’intrigue et décide d’agi...

"Chiennes de garde" - Dahlia de la Cerda

Image
"La vie est une chienne. C’est pour ça qu’il faut ruer dans les brancards, même si elle est féroce, cette fille de pute." C’est un recueil tourné vers le féminin, empreint de rage et de détermination. Il est composé de treize textes portés par des voix de femmes, donc, et caractérisés par l’énergie qui résulte du mélange de crudité et de colère avec lequel elles s’expriment. La narration à la première personne du singulier a systématiquement pour destinataire un "tu" anonyme et silencieux, chaque partie se déroulant en un long monologue qui installe une oralité très prenante. On trouve parmi les héroïnes la fille d’un richissime narco-trafiquant élevée dans un luxe indécent, une jeune femme issue d’une lignée de célèbres politiciennes, une tueuse à gages, une voleuse, un travesti, une villageoise émigrée à Ciudad Juarez pour travailler dans les maquiladoras … plusieurs d’entre elles parlent d’outre-tombe. Certaines apparaissent dans plusieurs textes, personnages sec...

"Au cœur d’un été tout en or" - Anne Serre

Image
"Dans les nouvelles, les romans, il y a souvent des chutes en forme d’explication qui permettent d’avaler une histoire et de bien la digérer. Dans la vie, parfois, il n’y en a pas." C’est un court recueil, composé de trente-trois textes eux-mêmes très brefs, dépassant rarement les trois, quatre pages. Ils évoquent des épisodes assez hétéroclites : anecdotes à caractère personnel ou concernant des célébrités, souvenirs d’enfance, fictions parfois empreintes d’étrangeté… La quatrième de couverture les définit comme des "facettes", et cela me semble assez juste, car des récurrences lient l’ensemble, la plus évidente étant la présence de cette narratrice anonyme, qui semble être toujours la même, et qui est écrivaine. Des thématiques reviennent par ailleurs régulièrement dans les récits, comme celle du mystère que constitue la multiplicité des êtres, la part inconnue des autres ou de soi-même -possiblement génératrice d’angoisse, mais aussi source de richesse- ou encore...

"Voile vers Byzance" - Robert Silverberg

Image
"La chaleur était suffocante ; il erra dans le labyrinthe de ruelles grouillantes où s'alignaient les mêmes maisons sans fenêtres aux toits en terrasse et les mêmes murs aveuglants et indistincts, jusqu'à ce qu'il finisse par émerger sur une grande place où se tenait un marché. La vie de la cité foisonnait autour de lui, ou plutôt la pseudo-vie, l'interaction complexe de ces milliers de temporaires qui n'étaient que poupées gonflables animées pour nourrir l'illusion d'une Inde pré-védique." Nous voilà projetés au Cinquantième siècle. Cinquantième après quoi ? Personne ne sait. La population mondiale a drastiquement diminué, le contour des continents s’est modifié : un vaste bras de mer sépare l’Europe de l’Asie, l’Australie a disparu, l’Afrique a rétréci… Le monde est composé de villes temporaires, jamais plus de cinq à la fois, qui sont les reproductions de métropoles anciennes -la Rome de César, Rio de Janeiro, Chicago, Alexandrie… Tombouctou ser...

"C’est bon pour ton ego" - Béatrice Crespo-Binisti

Image
"Marguerite meurt d’envie de tordre le cou de sa fille, mais la garce a un cou solide, un vrai cou de taureau." Le premier texte donne le ton… En pleine prise d’otages dans une supérette, la narratrice tergiverse in petto sur le contenu du diner qu’elle va cuisiner pour l’anniversaire de son compagnon. Le surgissement incongru de cette réflexion anodine désamorce la tension dramatique, y introduit une légèreté qui surprend et fait sourire. On retrouve tout au long du recueil, en fonction des textes, cette cohabitation entre gravité et dérision, entre tragique et humour. Un humour délicieusement décalé, mais parfois aussi délicieusement noir. La légèreté est cependant loin de l’emporter à tous les coups, même si on trouve presque à chaque fois une occasion de sourire (parfois très jaune).  Certaines situations sont dramatiques -suite à une chute, une vieille dame se retrouve à la merci de sa fille acariâtre, qui la sépare de son chien ; un homme rejeté par sa maitresse projet...

"Ladies in blues" - Michel Quint

Image
"Aux premières notes qu’il en a tirées, (…) j’ai compris que ce type avait notre destin dans ses poches". "Ladies in blues" regroupe deux courtes histoires, variations autour des femmes et du blues donc, dans la double acceptation, musicale ou psychologique, du terme.   La première tire son titre de l’établissement que tient le narrateur. Le Yellow Dog est une ancienne petite ferme de la campagne lilloise reconvertie en club de jazz. Un quintet y joue pour des clients qui dinent ou boivent un verre sous des lumières tamisées. Sam -ainsi surnommé par ses acolytes en référence au barman d’un vieux western- y est à la fois associé et serveur. C’est un homme posé, visiblement sans passion, que l’on dit "estropié du sentiment". Ce que tout le monde ignore, y compris la principale intéressée -à moins qu’elle ne le cache bien-, c’est que Sam aime la chanteuse du Yellow Cab. Wanda sent le tabac froid et elle n’est plus de la première jeunesse mais elle est doulour...

"L’affaire Kovac" - Howard Fast

Image
"Qu'est-ce que l'humanité ? A-t-elle la moindre signification, n'est-ce pas un simple accident de la nature, un bouleversement de la structure moléculaire ?" Le premier texte donne son titre au recueil. On y assiste à l’assemblée annuelle que tient le Conseil d’une entreprise internationale, où règne une parfaite parité hommes/femmes, et où sont représentées toutes les nations et toutes les races. S’y traite, comme chaque année avant tout autre dossier, la question morale et légale que représente le "problème" Steve Kovac, le magnat à l’origine de la fondation de l’entreprise. Quelle est la nature de ce problème ? Et quelle question pose-t-il aux membres de cette assemblée qualifiée d’humaniste, dont l’influence dominante s’étend à l’ensemble de la Terre ? Je laisse planer le mystère, l’un des plaisirs de cette lecture consistant à découvrir, à chaque texte, le fondement des étranges intrigues imaginées par l’auteur. La deuxième nouvelle nous plonge dans...

"Bartleby le scribe" - Herman Melville

Image
"Je préfèrerai pas." On entend souvent dire que la littérature pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Si un livre est l’illustration de cet adage, c’est bien ce court texte d’Herman Melville. L’homme qui nous raconte cette histoire se définit comme un "d’un certain âge". Il a pendant trente ans été notaire à New-York. C’est dire s’il en a vu passer, des scribes. A l’époque dont il est question, deux de ces énergumènes travaillent d’ailleurs dans son étude. L’un, parce qu’il abuse de l’alcool à midi, n’est productif que le matin, tandis que l’autre, dont l’humeur massacrante du début de journée s’éclaire au fil des heures, ne l’est que l’après-midi. Mais notre narrateur renonce sans hésiter à la biographie de tous les scribes, aussi singuliers soient-ils, pour celle de l’extraordinaire Bartleby. Recruté pour pallier les performances fragmentaires de ses deux employés, ce nouveau scribe présente pourtant un aspect peu remarquable, et même "singuliè...

"Orphelins" - Charles D’Ambrosio

Image
"Je voulais un forum pour mes doutes, aussi ai-je laissé mes errances sur la page." (Avant-propos à l’édition française) C’est un recueil, non pas de nouvelles, mais de textes hybrides, entre articles et essais, dont les sujets, très divers, parcourent aussi bien le champ intime que la sphère publique, les deux s’entremêlant souvent. L’aspect personnel des récits est fortement marqué par la perte et les tragédies vécues par les hommes de la famille de Charles D’Ambrosio. L’un de ses frères s’est suicidé, l’autre est atteint de troubles psychiatriques, son père était agoraphobe… l’évocation de ces drames est exempte de toute sensiblerie -mais non de sensibilité-, et donne lieu à des textes touchants et riches de réflexions qui dépassent l’individualité, comme lorsqu’il philosophe sur l’addiction au jeu en partant de l’exemple de son frère, explique son goût pour les voyages clandestins dans des trains de marchandises, ou décortique les mécanismes de l’attachement au lieu de no...

"Les dangers de fumer au lit" - Mariana Enríquez

Image
"Ce n'est pas très cohérent d'essayer d'étrangler un mort, mais on ne peut pas être désespéré et raisonnable en même temps." La lecture de ce recueil a confirmé, après celle de son roman " Notre part de nuit ", l’appétence de Mariana Enríquez pour la noirceur et le surnaturel, et sa capacité à les entremêler. Il est ainsi abondamment question, dans "Les dangers de fumer au lit", de fantômes et de zombies, d’idoles malfaisantes, de sorts maléfiques, de cultes souterrains… Et ce n’est pas sous la forme d’ectoplasmes éthérés que s’y manifestent les errants de l’au-delà. Ils se parent au contraire d’une matérialité organique qui les rend d’autant plus repoussants, comme dans "L’exhumation d’Angelita", où la grand-tante de la narratrice, décédée en bas âge des décennies auparavant, lui apparait recouverte des sanies d’une putréfaction qui lui reste sur les doigts lorsqu’elle tente de se débarrasser de l’intruse. Les pestilences de ces appa...

"Les meilleures nouvelles" d’Anton Tchekhov

Image
"- Au revoir, poil au mouchoir. Et il agite son mouchoir." Le recueil, composé par ses traducteurs, regroupe 19 nouvelles écrites ou publiées entre 1886 et 1903. Si certains textes nous emmènent dans des lieux divers -l’infirmerie d’un navire avec ses membres d’équipage malades, une usine où les travailleurs ne mangent pas à leur faim…-, la plupart d’entre eux ont comme point commun leur environnement campagnard. La nature y est ainsi très présente, par des descriptions champêtres parfois exaltées (lorsque l’intrigue s’y prête), mais le plus souvent précises et évocatrices.  Anton Tchekhov y anime une galerie de personnages qu’il observe, par moments, avec une certaine férocité. La bourgeoisie rurale y occupe une place importante. Elle peut être désargentée, ou tenir salon dans des chefs-lieux de province en s’illusionnant sur sa légitimité à y représenter la vie culturelle et artistique. Je ne connais pas l’œuvre d’Anton Tchekhov, et j’avoue avoir été étonnée par la place im...

"La frontière de verre" - Carlos Fuentes

Image
"Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près des États-Unis", prononcera un jour avec tant de succès un autre dictateur, puis à voix plus basse un autre président : "Entre les États-Unis et le Mexique, le désert". Sous-titré "roman en neuf récits" -que la quatrième de couverture qualifie quant à elle de nouvelles-, "La frontière de verre" est en réalité un assemblage de textes dont les intrigues sont indépendantes les unes des autres, mais que lient un lieu et une thématique communs. Ce lieu est la frontière qui sépare le Mexique de son puissant voisin américain, et il n’est pas question ici que de géographie. Le premier texte nous présente un personnage que l’on croisera tout au long du recueil, de manière souvent fugace. Don Leonardo Barroso est l’homme puissant du nord du pays, son influence s’étendant jusque dans la capitale. C’est aussi un jouisseur, plus charismatique que beau, dont l’élégance et l’assurance évoquent la vieille aristocratie ...

"L’homme qui plantait des arbres" - Jean Giono

Image
"La société de cet homme donnait la paix." Bon, j’avoue avoir cédé à la facilité… j’avais initialement prévu d’inaugurer la première thématique de cette saison 5 de "Les Classiques c’est fantastique" en lisant le célébrissime "Walden" d’Henry David Thoreau, que j’ai à mon grand dépit abandonné après en avoir lu le premier tiers, découragée par son écriture désuète et certains passages abscons. Contrainte de trouver, de lire et de chroniquer un autre titre dans un délai par conséquent réduit, je me suis finalement tournée vers cette courte nouvelle de Jean Giono. "L’homme qui plantait des arbres" est la réponse à une commande du magazine The Reader’s Digest, qui réclama à son auteur un texte sur le personnage le plus extraordinaire qu’il avait rencontré. Il met ainsi en scène Eléazard Bouffier, dont le narrateur -a priori Jean Giono, donc- a fait la connaissance une quarantaine d’années plus tôt, alors qu’il parcourait, à pied, l’intérieur des ter...

"La séquestrée" - Charlotte Perkins Gilman

Image
"De jour, elle est asservie, tranquille. Je suppose que c'est ce motif qui la retient ainsi séquestrée. Cela me tourmente. M'absorbe pendant des heures." Avec ce texte d’une quarantaine de pages, l’auteure évoque, en relatant une séquestration au sens propre, un enfermement plus subtil, social et psychologique, liée à la condition féminine. La narratrice, jeune épouse d’un médecin, est récemment devenue mère. Son mari, à qui elle a exprimé un mal-être, l’emmène dans une maison de location à la campagne, et lui préconise repos et bon air, l’obligeant à garder le lit la majeure partie du temps. Il lui interdit de réfléchir, de lire ou d’écrire. Or, elle sent instinctivement qu’un travail stimulant, que le mouvement lui seraient salutaires. Elle ne contredit pourtant pas ce mari qu’elle-même dit attentif, prévenant, et auquel son double statut d’homme et de médecin confère une incontestable autorité. L’aliénation et la domination sont ainsi dissimulées sous les apparence...

"Pastoralia" - George Saunders

Image
"Parfois, elle vient me voir en rêve. Elle n’est jamais sous son meilleur jour. Parfois, elle porte une blouse sale. Une fois, elle avait des menottes. Une autre fois, elle était nue et sale et un chat vicieux lui grimpait dessus en se propulsant avec ses griffes." Il faut quelques pages pour comprendre que la première nouvelle, qui est également la plus longue du recueil et lui donne son titre, nous emmène dans un Parc d’attractions d’un drôle de genre, dont les employés jouent des scènes censées représenter les grandes étapes de l’humanité. On s’y intéresse à l’enclos "Préhistoire", où un homme et une femme passent leurs journées à communiquer par grognements, à faire semblant de cuire des chèvres en plastique et de gratter la terre à la recherche d’insectes. C’est l’homme qui s’exprime, relatant la routine abrutissante, les échanges avec sa collègue qui tournent souvent autour du fils drogué et délinquant de cette dernière, ou ceux avec une hiérarchie communiquan...

"La chronique de Belgrade" – Ivo Andrić

Image
"Marcher malgré le danger, voire le chercher et s’y plonger, voilà ce que signifiait se libérer." Dans un premier temps, je me suis questionnée sur la vision qu’Ivo Andrić avait des femmes… Les deux nouvelles qui ouvrent le recueil mettent en scène des tyrans domestiques aux traits presque caricaturaux, dont le physique repoussant n’a d’égal que la laideur de leur caractère.  Cela donne lieu à de féroces descriptions certes savoureuses… L’une est affublée de " courtes jambes, (d’un) triple menton (et d’une) petite moustache drue, de strates de graisse abondantes en quantité peu commune et à des endroits inattendus ", l’autre, également courtaude, pourvu d’un " visage blême et adipeux ", déploie une " énergie agressive malgré ses jambes éléphantesques ". … mais le recours à ces viragos, dont on comprend rapidement qu’il est prétexte à mettre en évidence, en créant une opposition entre ces héroïnes et leurs discrets époux, les qualités a priori inv...