Articles

Affichage des articles associés au libellé Prix Goncourt

"Les racines du ciel" - Romain Gary

Image
"Chaque fois que je vois un désespéré, j’ai envie de lui botter le cul. Ce sont tous des cochons." Le roman est dense, très dense… sa cohérence se dessine lentement, au fil de l’élaboration minutieuse d’une mosaïque de témoignages, d’un enchâssement de récits dont émergent le portrait et le parcours d’un homme, qui en acquiert une dimension quasi légendaire. Nous sommes dans les années 1950 au Tchad, qui fait alors partie de l’Afrique-Equatoriale française. Plus pour longtemps. Même s’il ne veut pas le savoir, le colonialisme vit ses dernières heures. Ses fondations s’ébranlent, voire s’effondrent, comme en témoigne notamment la récente révolte des Mau mau du Kenya, qui rend les impérialistes nerveux. Dans ce contexte d’agitation politique, un homme a décidé de sauver les éléphants, décimés par le braconnage et le commerce d’ivoire. Après avoir fait circuler une pétition en ce sens, il a pris non pas le maquis mais la brousse, et a fait parler de lui en agressant des tueurs ...

"Au cœur d’un été tout en or" - Anne Serre

Image
"Dans les nouvelles, les romans, il y a souvent des chutes en forme d’explication qui permettent d’avaler une histoire et de bien la digérer. Dans la vie, parfois, il n’y en a pas." C’est un court recueil, composé de trente-trois textes eux-mêmes très brefs, dépassant rarement les trois, quatre pages. Ils évoquent des épisodes assez hétéroclites : anecdotes à caractère personnel ou concernant des célébrités, souvenirs d’enfance, fictions parfois empreintes d’étrangeté… La quatrième de couverture les définit comme des "facettes", et cela me semble assez juste, car des récurrences lient l’ensemble, la plus évidente étant la présence de cette narratrice anonyme, qui semble être toujours la même, et qui est écrivaine. Des thématiques reviennent par ailleurs régulièrement dans les récits, comme celle du mystère que constitue la multiplicité des êtres, la part inconnue des autres ou de soi-même -possiblement génératrice d’angoisse, mais aussi source de richesse- ou encore...

"L’anomalie" - Hervé Le Tellier

Image
"Le président américain reste bouche ouverte, présentant une forte ressemblance avec un gros mérou à perruque blonde." Je suis sans doute l’une des dernières à lire ce titre, mais on ne sait jamais, s’il en existe encore de futurs lecteurs, je dois m’efforcer de vous en parler sans trop en dire… Cela commence par un assemblage de morceaux hétéroclites, au point qu’on se demande s’il ne s’agirait pas là, en réalité, d’un recueil de nouvelles. Chaque chapitre nous introduit dans un moment de la vie d’un personnage, situé entre mars et juin 2021. Un tueur à gages de haute volée, aussi dénué de scrupules que de cruauté, mène une double vie (il est aussi père de famille et dirige une chaine de restaurants florissante). Un écrivain quadragénaire salué par la critique pour deux de ses romans mais n’ayant pas vraiment trouvé son public, est obsédé par une femme entrevue dans un festival. Une monteuse de cinéma que son quotidien met au contact de célébrités -la dernière en date étant ...

"L’ordre du jour" - Eric Vuillard

Image
"Au premier rang, Gustav Krupp balaye de son gant un visage rubicond, il graillonne religieusement dans son tire-jus, il a un rhume." Eric Vuillard capte un de ces points de bascule de l’Histoire qui provoquent, scrutés avec le recul, l’effarement. Et pourtant, tout se passe en douceur, si l’on peut dire. " Comme on le voit, rien ici n’a la densité du cauchemar, ni la splendeur de l’effroi. Seulement l’aspect poisseux des combinaisons et de l’imposture ". Pas de déchainement donc, mais un enchainement d’événements dont on ne mesure les conséquences vertigineusement macabres qu’a posteriori. Nous sommes en 1938. Hitler a décidé d’annexer l’Autriche, et rien ne le fera reculer. Rien d’ailleurs ne l’en empêche vraiment. Les pontes de l’Industrie et de la Finance, convoqués par Goering, acceptent sans rechigner de "passer à la caisse" : ces représentants de grands noms qui nous sont aujourd’hui encore familiers (Opel, Siemens, Allianz, Agfa…) sont forcément fa...

"Rue des boutiques obscures" - Patrick Modiano

Image
"J’avais déjà vécu ma vie et je n’étais plus qu’un revenant qui flottait dans l’air tiède d’un samedi soir". On le sait, pour Patrick Modiano, le chemin compte plus que la destination, la quête davantage que son résultat. "Rue des boutiques obscures" en est un parfait exemple. C’est l’histoire d’un homme qui part à la recherche de lui-même. Bon, j’admets : dit comme ça, ça sent l’imposture à plein nez, le récit pseudo-métaphysique alambiqué et prise de tête… Mais c’est à Modiano que nous avons affaire : le fond, s’il peut sembler complexe, est servi par une écriture limpide et une intrigue linéaire dans laquelle il nous embarque sans peine. Et si énigme il y a, on finit par considérer sa résolution comme accessoire. Guy Roland quitte l’Agence où il exerçait comme enquêteur privé depuis dix ans, son employeur et ami Hutte prenant sa retraite. Cette nouvelle disponibilité va lui permettre de consacrer ses compétences d’investigateur à une quête plus personnelle,...

"Pas pleurer" - Lydie Salvayre

Image
"(...) moi qui ne savais même pas ce qu'était embrasser n'ayant jamais vu deux personnes le faire et pas de télévision pour m'instruire, moi qui savais encore moins comment se practiquait l'Acte (ma mère dit l'Acte pour l'acte sexuel), ni le 69, ni les pipes, ni rien, je suis devenue en une semaine une anarquiste de choc prête à abandonner ma famille sans le moindre remordiment et à piétiner sans pitié le corazon de mi mamà." Montse a quatre-vingt-dix ans, l’esprit qui parfois divague, la mémoire qui fout le camp. C’est pourtant avec beaucoup de clarté et de précision, comme si elle le revivait, qu’elle raconte à sa fille Lidia l’été qui marqua définitivement sa vie, celui de la funeste année 1936. Il fut pourtant pour elle un été de splendeur, qui a effacé tous ses autres souvenirs, balayé soixante-dix années d’un interminable hiver passé en exil dans un village du Languedoc, un été de jeunesse totale au cours duquel la vie et l’amour la prirent à bra...

"Leurs enfants après eux" - Nicolas Mathieu

Image
"Chez eux, on était licencié, divorcé, cocu ou cancéreux. On était normal en somme, et tout ce qui existait en dehors passait pour relativement inadmissible." Comme dans " Aux animaux la guerre ", Nicolas Mathieu nous emmène avec son deuxième roman au cœur des territoires silencieux et délaissés que constituent ces coins de province où la vie s'écoule sans perspectives… La fermeture des hauts-fourneaux de Metalor a fait d’Heillange une région sinistrée. Pendant un siècle, ils ont drainé les existences, les êtres, les heures. Les enfants ont été baignés des histoires de solidarité ouvrière, de fraternité populaire, de vies rythmées par l’usine. Les saignées laissées dans la ville par les installations désormais inutilisées ravivent les mémoires, et la nostalgie d’un temps qu’avec le recul, on considèrerait presque comme prospère. Mais l’industrie, c’est fini. Place à l’ère du tertiaire, à la société du loisir, de l’ultra-consommation, et de la joie ostenta...

"Chanson douce" - Leïla Slimani

Image
"Nous ne serons heureux, se dit-elle alors, que lorsque nous n'aurons plus besoin les uns des autres. Quand nous pourrons vivre une vie à nous, une vie qui nous appartienne, qui ne regarde pas les autres. Quand nous serons libres". Le danger tapi sous l'apparente perfection d'une nounou idéale, on nous l'a déjà fait... Et ce n'est d'ailleurs pas sur l'effet de surprise que compte Leïla Slimani, comme le démontre l'entame de son récit, puisque d'emblée, on connait l'issue de l'histoire, soit la mort des enfants de Paul et Myriam Massé, la culpabilité de leur nounou Louise ne faisant aucun doute. Ce qui, visiblement, l'intéresse, c'est de dresser le portrait de deux mondes parallèles qui se côtoient sans vraiment se comprendre, et de dépeindre le délitement psychologique qui va amener Louise à commettre l'impensable. Paul et Myriam forment un jeune couple parisien de la classe moyenne. Après des études de droit, M...

"Au-revoir là-haut" - Pierre Lemaitre

Image
"Le pays tout entier était saisi d'une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants". "Au revoir là-haut", c'est avant tout l'histoire d'une curieuse amitié entre deux hommes que tout oppose. Albert Maillard a toujours été un être insignifiant. Rabaissé en permanence par une mère veuve et pétrie de certitudes, c'est l'anti-héros par excellence. Maladroit, lymphatique, indécis, peureux, Albert a la larme facile, et a tendance à littéralement se faire dessus dès qu'un supérieur hausse la voix à son encontre. Edouard Péricourt est, à l'inverse, de ces êtres fantasques et talentueux, chanceux à en devenir agaçants. Rebelle et sûr de lui, il a été élevé par un père exigeant et rigide. Même leurs origines sociales les séparent : Albert, issu d'un milieu modeste mais laborieux, en a gardé une humilité qui passerait parfois pour de la mesquinerie, quand Edouard vient d'...

"La carte et le territoire" - Michel Houellebecq

Image
Lard -l'art- ou cochon ? J'ai éprouvé à l'issue de la découverte de "La carte et le territoire" une sensation indéfinissable, liée à l'incapacité de déterminer si j'ai aimé ou non ce roman, qui a par ailleurs suscité en moi des impressions parfois contradictoires. J'avais par exemple le sentiment qu'il en émanait une sorte d'inertie, mais je ne me suis pourtant jamais ennuyée à sa lecture. Au contraire, ma curiosité, rapidement éveillée, s'est maintenue tout au long de l'intrigue, principalement, il est vrai, alimentée par la question suivante : "où Michel Houellebecq veut-il en venir ?" La personnalité du héros, curieux mélange d'insignifiance et d'originalité, contribue pour beaucoup à cette ambivalence. L'existence même de Jed Martin allie événements extraordinaires et banalité démoralisante. Cet artiste parisien issu d'un milieu bourgeois connait un succès fulgurant et accède à la fortune en photog...

"Trois femmes puissantes" - Marie NDiaye

Image
Pourquoi faire simple... ? "Trois femmes puissantes"... ... ou trois moments de vie, trois tranches de destins qui permettent à Marie NDiaye de brosser le portrait de femmes noires qui, chacune à sa manière, oppose au malheur, à la malchance, à la violence d'un monde de domination masculine, sa force et son courage. Norah a toujours vécu en France, où elle exerce la profession d’avocate. Elle vit depuis peu avec Jakob et leurs deux filles respectives, âgées de cinq ans. A la demande de son père, reparti vivre au Sénégal avec Sony, le frère de Norah, alors qu'ils n'étaient encore que des enfants, elle se rend à Dakar. Elle y découvre que ce frère, choyé et gâté par un père qui n'a jamais juré que par son garçon, a été incarcéré à la prison de Reubeuss pour le meurtre de sa belle-mère. Ce séjour au Sénégal ravive chez Norah la douleur provoquée par l'abandon paternel et par la séparation d'avec Sony. En se réveillant, ses vieux démons l'amène...

"La vie devant soi" - Romain Gary

Image
"Je pense que pour vivre, il faut s'y prendre très jeune, parce qu'après on perd toute sa valeur et personne ne vous fera de cadeau." (...) "Mais je tiens pas tellement à être heureux, je préfère encore la vie." Je me méfie des récits dont le narrateur est un enfant. Je trouve qu'assez souvent, le ton n'y est pas juste, et que ce subterfuge, qui permet à un écrivain, en utilisant l'ingénuité du regard enfantin, de porter sur le monde un jugement à la fois lucide et interrogateur, finit dans bien des cas par ne plus avoir aucun sens, la parole donnée au narrateur se transformant soit en niaiseries, soit en l'affirmation de points de vue où l'on reconnaît sans peine le raisonnement bien adulte de l'auteur... Avant de lire "La vie devant soi", j'étais par conséquent un peu sceptique, d'autant plus que le thème abordé (la relation entre une vieille dame juive et un enfant arabe) me semblait lui aussi plutôt ca...

"Les bienveillantes" - Jonathan Littell

Image
Récit de la cruauté des hommes ordinaires. « Les bienveillantes » imposaient leur masse conséquente dans ma bibliothèque depuis un certain temps, sans que je trouve le courage de m’y atteler, et je dois bien avouer que j’ai presque hésité à remettre une fois de plus ma lecture à plus tard, car après quelques 200 pages, j’avais l’impression de me noyer dans les sigles et les grades SS, sans jamais comprendre qui était le supérieur de qui, ni me souvenir du nom des divers Gauleiter, Obergruppenfürher, Hautptsturmfürher…, cités quelques pages plus tôt. Heureusement, initier le lecteur aux différents degrés de la hiérarchie militaire allemande et/ou nazie n’est pas le but de ce roman, qui a suscité mon intérêt sur d’autres questions autrement plus essentielles. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, « Les bienveillantes » est le récit des années de guerre d’un officier SS, Maximilien Aue, dont la mission, au sein d’un einsatzgrupe , était de veiller à la sécurité des groupes d’ar...