Articles

Affichage des articles associés au libellé Adolescence

"Amiante" - Sébastien Dulude

Image
"La saison avait sécrété tous ses sucs. Le lourd feuillage des arbres bruissait de nonchalance, la faune était grasse. Tout semblait recouvert d’une infime brume de lait. Les vapeurs légères de nos corps transitaient dans l’air, échangées contre les caresses de la brise. La mine se taisait." Au mi-temps de la décennie 1980, Thetford Mines est la ville phare de l’industrie de l’amiante québécoise, activité qui non seulement sculpte son paysage, mais peut aussi déterminer la manière dont on y vit, dont on y souffre, dont on y joue. Chaque jour de la semaine à 16 heures précises, la sirène de la mine hurle la fin de la journée de travail en même temps que le moment de la faire exploser pour élargir son cratère. Ses montagnes de résidu rocheux, ses collines de poudre grise et de gravier à la fois doux et coupant, sont le terrain de jeu de Steve et de ses camarades. A environ une heure de pédales, l’un de ses terrils (on les appelle ici des dompes) abandonnés, cimetière de pneus d...

"Les éphémères" - Andrew O’Hagan

Image
"(…) être jeune est une sorte de guerre dans laquelle le grand ennemi est l’expérience." Plusieurs décennies séparent les deux parties de ce roman, qui pose en vis-à-vis deux moments clés d’une existence placée sous le signe de l’amitié.  Eté 1986. Nous faisons connaissance par la voix de Jimmy, le narrateur, d’une bande de six jeunes vivant dans le quartier ouvrier d’un comté du sud-ouest écossais. Ils sont liés par leur amour de la musique, leur obsession pour les disquaires indépendants et la connaissance de dizaines de citations tirées des films qu’ils ont vus et revus, dont ils émaillent à l’envi leurs conversations. Décomplexés et gentiment rebelles, ils partagent une détestation pour Margaret Thatcher qui vient d’entamer un bras de fer cruel et inégal avec les mineurs en grève, dont certains font partie de leurs proches. La personnalité attachante et singulière de Tully en a fait le leader naturel du groupe. Agé de vingt ans, déjà entré dans la vie active -en tant que ...

"D’acier" - Silvia Avallone

Image
"Tu crois que tu auras encore plus, toujours plus, chaque jour qui passe. Que c’est ça, la logique des choses. Mais en fait tu as moins, toujours moins, chaque jour qui passe." A Piombino, la conviction d’une municipalité communiste que les ouvriers avaient eux aussi droit à la vue sur mer a fait pousser, à l’époque du boum des logements sociaux, quatre barres d’immeuble face à la Mer Tyrrhénienne. Leur décrépitude révèle les décennies écoulées depuis leur construction. Des morceaux de balcons ou d’amiante en tombent régulièrement ; les enfants qui jouent dans la cour y côtoient jeunes qui dealent et vieilles qui puent. De la plage voisine, on fait face à l’île d’Elbe, à dix kilomètres au large, mais ce pourrait tout aussi bien être dix mille, tant elle représente un monde inaccessible, différent. L’univers de ses habitants se réduit à cet ensemble urbanistique et à l’usine dont il est indissociable, gigantesque organisme à transformer la matière ayant saturé la terre de méta...

"Je suis un monstre" - Jean Meckert

Image
"En écraser ! C'est puissant et vrai comme toute expression populaire. C'est être plaqué au sol comme une flaque de fatigue, récupérer goulûment, absent à tout, remis au sein de la terre d'où viennent les forces et le pouvoir de vie…" Narcisse, le narrateur, est éducateur dans un institut médico-pédagogique de Savoie. A peine plus âgé que les jeunes qu’il encadre, il considère cette mission, qui lui permet de financer ses études tout en finalisant la rédaction d’un essai sur la Fatigue, avec une désinvolture qui tourne au mépris. "Je n'avais aucune sympathie pour ces petits connards prétentieux."   Dans le contexte d'une Guerre froide à son paroxysme, offrant le prétexte à de violents affrontements, un des jeunes, Claude Boucheret, est assassiné à coups de pavés par plusieurs de ses camarades sous prétexte qu’il était communiste. Informé du crime par un des adolescents, Narcisse décide d’abord de le maquiller en accident. Mais rapidement, et de m...

"Mâchoires" - Mónica Ojeda

Image
"Être la fille (…) revenait à être la mort de sa mère." Dans une maison isolée de montagne, une adolescente est séquestrée par sa professeure de lettres. La suite déroule l’implacable et perverse mécanique qui a conduit à cette situation, en se focalisant sur les psychés dysfonctionnelles de la kidnappeuse et de sa victime. Fille d’un ministre et d’une célèbre avocate militante anti-IVG, Fernanda est une jeune représentante de l’élite équatorienne. A ce titre elle fréquente le meilleur lycée privé de sa ville, où l’on inculque à des élèves exclusivement féminines que leur destin se résume à être mères et à aller à la rencontre de Dieu. C’est aussi une adolescente perturbée, qui suit une psychanalyse, où il est notamment question de ses comportements sexuels précoces et de la culpabilité qu’a ancrée en elle la mort par noyade et sous ses yeux de son petit frère, lorsqu’elle avait cinq ans. Mais si traumatisme il y a, il est soigneusement dissimulé sous l’insolence et l’assuran...

"Joe Speedboot" - Tommy Wieringa

Image
"Ne parler de rien mais ne jamais oublier. Car nous n’oublions rien et accumulons en silence des informations sur ceux qui nous entourent. Entre nous courent des liens invisibles qui nous séparent ou nous unissent, dont un étranger ne saura rien, aussi longtemps qu’il vive ici…" Lomark est un village comme tant d’autres, constitué pêle-mêle d’une rivière qui déborde l’hiver, d'une entreprise -les Bitumes Bethléem- qui fait vivre nombre de ses familles, d’un réseau de potins, et d’un coq figurant dans ses armoiries, emblème mis à toutes les sauces (cousu sur du linge, prenant la forme de pâtisseries, s’affichant sur la vaisselle…) par des concitoyens pour lesquels il concrétise la fierté collective d’un passé imaginaire. Il faut y vivre depuis plusieurs générations pour qu’on vous dise d’ici.  Joe Speedboot y déboule tel une météorite. En venant s’encastrer dans le salon des propriétaires des Bitumes susnommés, la voiture conduite par son père fait de lui à la fois un orph...

"Le grand mal" - Jean Forton

Image
"Portefeuille ou idéologie, peu importe. Le résultat est identique. On pille, on torture, on tue. Le voilà, le grand mal, le mal à détruire." Une ville de la fin des années 50, que l'on devine être Bordeaux. Le récit se focalise plus précisément sur le quartier de la rue la Porte-Vieille, que la présence d'établissements scolaires rend effervescente à certaines heures de la journée. Là, les garçons du lycée Ausone et les jeunes filles du Sacré-Coeur se jaugent et se rapprochent, obéissant aux complexes protocoles de l'âge adolescent. S'y invite, comme en contrepoint à l'insouciante innocence de la jeunesse, une terrible manifestation de la cruauté humaine : des fillettes disparaissent...  Parmi les élèves du lycée Ausone, figure Arthur Ledru, surnommé Coco par ses parents, et Grande-Nouille par ses camarades, la faute à sa silhouette en fil de fer et à son allure godiche. Timide, voire froussard, il devient pourtant l'ami du rustaud et bru...

"Leurs enfants après eux" - Nicolas Mathieu

Image
"Chez eux, on était licencié, divorcé, cocu ou cancéreux. On était normal en somme, et tout ce qui existait en dehors passait pour relativement inadmissible." Comme dans " Aux animaux la guerre ", Nicolas Mathieu nous emmène avec son deuxième roman au cœur des territoires silencieux et délaissés que constituent ces coins de province où la vie s'écoule sans perspectives… La fermeture des hauts-fourneaux de Metalor a fait d’Heillange une région sinistrée. Pendant un siècle, ils ont drainé les existences, les êtres, les heures. Les enfants ont été baignés des histoires de solidarité ouvrière, de fraternité populaire, de vies rythmées par l’usine. Les saignées laissées dans la ville par les installations désormais inutilisées ravivent les mémoires, et la nostalgie d’un temps qu’avec le recul, on considèrerait presque comme prospère. Mais l’industrie, c’est fini. Place à l’ère du tertiaire, à la société du loisir, de l’ultra-consommation, et de la joie ostenta...

"Bienvenue au club" - Jonathan Coe

Image
Séance de rattrapage (1). En écoutant Jonathan Coe s'exprimer sur son dernier titre "Le cœur de l'Angleterre", lors de sa venue à l'Edition 2019 de Lirenpoche de Gradignan, j'ai bien compris qu'il était conseillé, avant de le lire, de faire la connaissance de Benjamin Trotter au moment où tout avait commencé... C'est désormais chose faite, avec les lectures successives de "Bienvenue au club" et "Le cercle fermé" (dont je vous parlerai dans les jours qui viennent).  C'est une véritable immersion dans l'Angleterre des années 70 à laquelle nous invite Jonathan Coe avec le premier. C'est toutefois la facette d'une Angleterre plutôt privilégiée qu'il nous présente, celle de la classe moyenne de Birmingham, cité tranquille, cossue, où le nombre de noirs que vous croisez dans une journée, voire en une semaine, peut se compter sur les doigts d'une main...  Nous y suivons un groupe d'...

"Une panthère dans la cave" - Amos Oz

Image
"Chaque chose possède un côté obscur, en quelque sorte. Et l'ombre elle-même ne fait peut-être pas exception". 1947, Jérusalem. L'empire britannique occupe encore (mais plus pour très longtemps) la ville, soumise au couvre-feu le soir tombé. Le narrateur, jeune adolescent surnommé "Profi" (prof) par ses amis en raison de son amour des mots, vit dans un quartier dont la plupart des habitants sont, comme ses parents, des réfugiés d'Europe de l'est et d'Allemagne. Son père et sa mère ont perdu leur famille dans les camps, et sont encore hébétés par le silence du monde face à l'holocauste. Ces déracinés sont pour la plupart des êtres discrets, cérébraux, dont le teint blême et l'allure malingre tranche avec l'air résolu, la large carrure et le visage hâlé des juifs des kibboutz. C'est du moins ainsi que Profi les imagine, s'amusant de ce que, pour réduire cette différence, les immigrés européens gavent leurs enfants de ...

"Né un mardi" - Elnathan John

Image
"On n'est pas méchants. Quand on se bat, c'est parce qu'on n'a pas le choix. Quand on cambriole des petits magasins à Sabon Gari, c'est parce qu'on a faim, et quand quelqu'un meurt, eh bien, c'est la volonté d'Allah". Elnathan John nous fait suivre le parcours de Dantala -"né un mardi" en haoussa-, jeune garçon dont on ignore l'âge exact, mais que l'on devine au début de l'adolescence. A la fin de son cursus à l'école coranique où l'avait envoyé son père, mort depuis, il n'a pas regagné son lointain village, préférant intégrer une bande de gamins des rues, dont les membres fument de la wee wee, commettent de petits larcins et participent à diverses opérations pour le compte du Petit Parti qui prépare les prochaines élections. Ces dernières étant remportées par le Grand Parti, des émeutes s'ensuivent, décimant les rangs du groupe. Dantala s'enfuit à Sokoto, la grande ville voisine, qu'il q...

"The Girls" - Emma Cline

Image
"Moi, j'avais eu droit à l'histoire étouffée de la spectatrice, une fugitive sans crime, espérant et redoutant à parts égales que personne ne vienne jamais me trouver". En choisissant de bâtir son intrigue à partir d'un célèbre fait divers qui bouleversa l'amérique de la fin des années 60 -l'assassinat par les membres d'une communauté pseudo hippie de l'actrice Sharon Tate et de quatre de ses amis-, Emma Cline a pris, avec son premier roman, un sacré risque. Et elle s'en sort plutôt bien... parce que ce qui compte, dans la phrase qui précède, c'est le terme "à partir". On comprend d'emblée que le fait divers n'est pour l'auteur qu'un prétexte, comme les "Filles" ne sont qu'un faire-valoir au véritable sujet de son histoire : Evie Boyd et, à travers elle, les mécanismes par lesquels une personne vulnérable peut se laisser séduire par l'attrait du mal. Depuis la séparation de ses ...

"Ping-Pong" - Park Min-kuy

Image
"Qu'est-ce qu'on va faire des cons." Bénis soient la littérature et les écrivains, qui permettent ces incursions dans des univers que nous ne pénétreront probablement jamais en réalité, qui nous immergent dans l'intimité d'individus que nous n'aurions sans doute jamais eu l'occasion de croiser... C'est un billet d'Yv' , et ses promesses d'originalité, d'inattendu, qui ont suscité ma curiosité pour Park Min-kuy, auteur sud-coréen. Des promesses tenues par ce texte en effet surprenant. "Ping-Pong" est le journal de Clou, collégien et surtout bizuth, ainsi qu'il se définit lui-même. Il forme avec Moaï, camarade de fortune, un "set", comprenez un "duo" : les deux adolescents partagent les coups, les humiliations, le racket, et peu à peu, une complicité tacite mais profonde. Souffre-douleurs de Ch'isu et de sa bande, Clou et Moaï sont de ceux que l'on ne remarque pas, qui subissent...

"La leçon d'allemand" - Siegfried Lenz

Image
"Je ne parle pas de n'importe quel pays mais de mon pays ; je ne relate pas n'importe quel malheur, mais mon propre malheur ; d'une façon générale, je ne parle pas à la légère. Ce qui ne vous tient pas à cœur ne vous engage à rien". Siggi Jepsen est interné dans un centre pour jeunes délinquants situé sur une île de l'Elbe. Pour avoir rendu feuille blanche en lieu et place de la rédaction attendue sur les "Joies du devoir", il est mis à l'isolement. Seulement, s'il n'a pas satisfait à la demande de son professeur, ce n'est pas par manque d'inspiration, mais à l'inverse parce que le sujet convoquait trop de souvenirs qu'il ne parvenait pas à ordonner. Dans le silence de sa cellule, il les laisse s'exprimer, et commence à noircir un premier cahier...  Début des années 40. Le père de Siggi, Jens, est officier de police à Rügbull, dernier poste avant la frontière nord allemande. La famille Jepsen a pour voisi...

"Trois jours et une vie" - Pierre Lemaitre

Image
Condamnation secrète. "Trois jours et une vie" est le premier roman que je lis de Pierre Lemaitre. "Au revoir, là-haut" attend sagement depuis quelques semaines dans ma PAL, mais le passage de l'auteur dans une émission littéraire, où son dernier titre était évoqué, a éveillé mon intérêt. L'heureux hasard qui m'a permis de l'acquérir d'occasion en bouquinerie a fait le reste... L'auteur y renouerait, ainsi qu'il l'a été dit lors de la fameuse émission, avec son goût du polar. Je ne sais pas si l'on peut vraiment qualifier "Trois jours et une vie" de roman policier, bien qu'un meurtre introduise l'intrigue, et que l'auteur y ménage un suspense fort prenant... En effet, l'objet de ce suspense ne consiste pas en la résolution du crime, dont le lecteur connait d'emblée le coupable. Plus qu'un meurtre, il s'agit d'ailleurs d'un accident : un malheureux concours de circonstances...

"Le mystère Frontenac" - François Mauriac

Image
Une affaire de famille. Son titre donne le ton : avec "Le mystère Frontenac", nous n'aurons pas affaire à un personnage central sur lequel l'auteur focalise son attention (telle une " Pharisienne " ou une " Génitrix "), mais à un clan, une entité qui revêt davantage d'importance que les individus. Et pas question d'y introduire un élément qui en altérerait la pureté ! Xavier Frontenac préférera entretenir toute sa vie, clandestinement et avec la plus grande pingrerie, une maîtresse qu'il juge indigne de porter son nom, plutôt que de spolier ses neveux chéris du moindre centime qui leur revient de droit. Il faut dire qu'il vouait une véritable adoration à son défunt frère Michel, père des dits neveux. La veuve de ce dernier, Blanche, élève seule ses cinq enfants, avec le soutien de l'oncle omniprésent et dévoué.  Et n'allez pas croire qu'il s'agit là d'une banale et sordide histoire d'adultère e...

"La ballade de l'impossible" - Haruki Murakami

Image
Retrouvailles réussies... Cela faisait un petit moment que je n'avais pas lu Murakami. Depuis, je crois, la légère déception provoquée par 1Q84. J'ai donc profité des vacances pour découvrir un de ses premiers titres (et peut-être l'un des plus célèbres, notamment depuis son adaptation cinématographique, diffusée dans les salles obscures françaises en 2011). Et j'ai retrouvé, avec beaucoup de plaisir, ce qui fait le charme de ses romans. Ses atmosphères doucement mélancoliques, qui nous imprègnent presque subrepticement, et laissent en nous des échos qui résonnent parfois longtemps après la fin de la lecture. Ses personnages, riches d'une maturité et d'un esprit d'ouverture qui les rendent touchants. Son écriture limpide et poétique, qui nous porte naturellement au fil de ses récits. Watanabe se remémore la fin de sa jeunesse, et l'étrange histoire d'amour qu'il vécut avec Naoko. Il avait fait la connaissance de cette dernière par l...

"En finir avec Eddy Bellegueule" - Edouard Louis

Image
Ça fait mâle... C'est quoi, être un homme ? Être pourvu de gros muscles, d'une voix de basse, de larges épaules ? Avoir la capacité de descendre sans sourciller un fût de bière, oser cogner le premier qui aura fait mine de vous manquer de respect ? Est-ce refuser de se laisser diriger par une femme, et surtout pas la vôtre, quitte à le lui faire comprendre à coups de poings ? Est-ce n'aimer que les personnes du sexe opposé, le foot et les bolides, la viande et les revues porno ? Il a essayé, Eddy Bellegueule, de toutes ses forces, d'en être un, d'homme. Ou du moins, de se conformer à l'image que son éducation, son milieu, lui en avait donné. Il a été le premier à traiter de "pédale" ce garçon avec lequel il se sentait secrètement des affinités. Il a porté des joggings Airness, maté des films de cul avec ceux qu'il faisait sembler de croire ses potes, il a même essayé le foot... mais il n'a pas supporté l'idée de l'épreuve ...