"Le grand cahier", "La preuve", "Le troisième mensonge" - Agota Kristof

Trilogie de la relativité.

Afin de ne pas dévoiler les surprises de cette trilogie, je ne résumerai que le début de son 1er volet. En effet, impossible d’évoquer le 2ème tome sans révéler la fin du 1er, ni de parler du 3ème sans… vous m’avez comprise !

Dans un pays en guerre, la mère de jumeaux nommés Claus et Lucas les confie à la garde de leur grand-mère, une femme méchante, avare et malpropre, surnommée "la sorcière" par le reste du village. Les deux garçons, âgés de 5 ans à leur arrivée chez cette mégère, font preuve d’une intelligence et de ressources hors du commun. Dispensés d’école, ils pourvoient eux-mêmes à leur instruction, qui va de l’étude de la Bible à l’observation des comportements humains les plus abjects. Comme exercice, ils s’astreignent à écrire, dans "Le grand cahier", des rédactions devant relater de la façon la plus objective leurs expériences diverses. Le roman est la compilation de ces rédactions.
Il en résulte un style froid, dénué de tout apport émotionnel, mais néanmoins glaçant, car les scènes décrites sont souvent empreintes de violence, et le fait de s’imaginer qu’elles le sont par de jeunes enfants ajoute à leur noirceur.
Tout au long de la trilogie, l’auteure gardera cette distance vis-à-vis des sentiments : ses personnages, qui ont décidé de ne plus rien ressentir dans le but de pouvoir faire face à un monde injuste et cruel, subissent ensuite comme un handicap cette carence émotionnelle, porteuse dans les 2ème et 3ème volumes d’une immense mélancolie.

La relation ambiguë qu’entretiennent Claus et Lucas au bien et au mal est 
troublante pour le lecteur, qui est de plus déstabilisé par les rebondissements de l’histoire, que l’on pourrait qualifier d’histoire "à tiroirs". En effet, Agota Kristof nous plonge dans une réalité qui se dérobe pour en révéler une autre, elle-même enrichie d’un nouvel éclairage qui rend caduc le récit qui précède... et finalement, ne s'agit-il pas d'une seule réalité abordée sous divers points de vue plus ou moins fantasmagoriques, mais tous recevables ? Sur quoi est-il vraiment nécessaire et intéressant de s’attarder : sur ce qui est, ou sur ce que la souffrance, les désirs, nos mécanismes d’autoprotection, nous poussent à imaginer ?
De même, l’action se déroule dans un lieu et un temps qui ne sont jamais vraiment précisés : il est question du "village", de "la ville", de "la guerre" et de "la révolution", le quotidien est celui d’un pays totalitaire, où sévit la censure… là aussi, on a l’impression d’être à la fois dans un monde imaginaire mais inspiré de la réalité, appréhendé à partir de diverses perspectives, selon que l’on se place d’un côté ou de l’autre de la frontière.


Un style extrêmement simple qui sert un récit à la structure complexe, et une lecture qui ne laisse pas indifférent… à tel point que "Le grand cahier" a souffert de la censure : il a été interdit dans certaines bibliothèques (notamment au Québec) et l'enseignant de français d'un collège d'Abbeville a été soumis à une garde-à-vue et à une perquisition à son domicile pour avoir fait travailler une classe de troisième sur ce roman (les parents des élèves ont porté plainte en raison des scènes de zoophilie et de pédophilie qui y sont décrites).

Commentaires