"Etoile distante" - Roberto Bolaño

Poésie vs barbarie, ou comment dépasser la cruauté des hommes.

Chili, début des années 70. Le narrateur est étudiant, et avec son ami Bibiano, il fréquente les ateliers de poésie de Juan Stein et Diego Soto. C’est là qu’ils font la connaissance de Ruiz-Tagle, jeune homme séduisant qui se dit autodidacte, et dont le succès auprès des femmes suscite la jalousie. Accessoirement, c’est aussi un homme de droite, ce qui dans le Chili de cette époque revêt une signification particulière.
Avec l’arrivée au pouvoir de Pinochet, le cercle d’étudiants dont faisaient partie le narrateur et Bibiano se disperse : certains disparaissent, d’autres partent en exil… C’est sous le patronyme de Carlos Wieder que Ruiz-Tagle refait alors surface, devenu un célèbre poète « d’avant-garde », ainsi que le qualifie une presse qui a perdu toute indépendance. Il faut dire que le jeune homme fait surtout dans le sensationnel, écrivant les vers de ses poèmes dans le ciel, avec en guise d’encre les gaz d’un avion qu’il pilote.

Voici un curieux petit roman, qui oscille en permanence entre réel et imaginaire, entre faits et hypothèses. D’ailleurs, dès le préambule, l’auteur introduit en quelque sorte cette ambigüité, en présentant le personnage dont il va être question dans le récit comme ayant vraiment existé (ce qui n’est pas le cas). De même, au cours de la relation, il mêle fréquemment les noms de poètes célèbres à ceux de protagonistes imaginaires, entretenant ainsi la confusion entre ce qui fut et ce qui aurait pu être… et ajoute, ironique, que « Les hallucinations, en 1974, n’étaient pas si rares » ! Et c’est sans doute effectivement un bon moyen de retranscrire le climat du Chili de Pinochet, où l’information est censurée, la liberté d’expression muselée : R.Bolaño donne l’impression que ses héros vivent dans un monde de rumeurs incertaines, créant un sentiment flou de peur et de danger. Le personnage de Carlos l’incarne d’ailleurs parfaitement, en « héros » fantasmagorique que l’on voit partout, que l’on croit deviner sous diverses identités, dont on spécule sans cesse sur les faits et gestes. Mais il n’incarne pas que cela : poète médiocre, il est aussi un assassin, qui puise son inspiration dans la barbarie, dans une cruauté qui ne sert aucune cause si ce n’est celle d’un esthétisme macabre. Face à cette double barbarie, l’une institutionnelle et l’autre individuelle, l’auteur oppose la poésie, non pas celle d’un imposteur comme Carlos, mais celle de ceux qui s’engagent au service des faibles et pour qui l’art est indissociable de l’humanisme, celle d’hommes comme Stein ou Soto.

Et tout cela conté avec une sorte de distance à la fois ironique et mélancolique, où pointe un sentiment d’absurde : « ainsi passe la gloire du monde, sans monde, sans gloire, sans un misérable sandwich à la mortadelle ». Distance exprimée aussi par de petites allusions qui sous-entendent que l’époque dont nous parle R.Bolaño est très ancienne (il évoque notamment « l’an de grâce 1974 », parle d’un argot, voire de certains vocables, propres à cette période), donnant ainsi l'impression que son narrateur s'en est détaché. Détachement, sans doute, indispensable pour continuer à vivre dans un monde qui se révèle parfois si cruel... ?

Voici un curieux petit roman… que j’ai trouvé très grand !

Commentaires

  1. Voilà exactement le genre de livre qui ne me dit rien à la base mais dont ta critique me donne envie de le lire quand même! Ca n'est pas possible de rallonger ainsi ma LAL !!!
    Sérieusement, le sujet ne semble pas gai mais très interessant, et ces années sont encore-me semble t'il- trop passées sous silence pour ne pas avoir envie de le lire et d'en apprendre plus.

    RépondreSupprimer
  2. C'est de plus un livre assez court (même pas 200 pages)!
    C'est difficile à exprimer, mais au final, Bolano parle assez peu des faits historiques. C'est plus une ambiance qu'il dépeint, un climat... et il le fait vraiment bien, sans que le récit soit lourd ou hermétique.
    Ing.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire