"Histoire de la femme cannibale" - Maryse Condé

"O (...) fille discrète,
Tu es pour moi une héroïne..."

Stephen a lâchement abandonné Rosélie, après 20 ans de vie commune, en se faisant assassiner dans une rue du Cap alors qu'il était parti acheter des cigarettes... C'est du moins ainsi que le ressent Rosélie : le décès de son compagnon la laisse complètement démunie. Le fait de se retrouver seule est une épreuve profondément intime et déstructurante ; elle ne peut plus se définir comme l'élément d'un couple, et doit s'interroger sur celle qu'elle est vraiment, afin d'exister au monde comme une personne à part entière... Il faut dire que Rosélie est une héroïne qui pourrait a priori sembler insignifiante. Elle-même s'imagine comme une "invisible woman", d'après ce qu'elle lit dans le regard indifférent, voire condescendant, que les autres lui accordent. Et le fait qu'elle soit noire (guadeloupéenne, pour être plus précise) n'aide pas ! Dans cette Afrique du Sud post-apartheid, les préjugés ont la vie dure. Du vivant de Stephen, qui lui, était blanc, combien de fois a-t-elle déjà du affronter le mépris des membres de leurs communautés respectives, outrés par cette union mixte ?
Et puis Rosélie manque de présence, de charisme, d'ambition. Elle n'a d'opinion sur rien, ne milite pour aucune cause, ne se sent pas spécialement fière d'être noire, ni d'être femme. Elle n'a d'ailleurs jamais eu d'enfant car la maternité "l’écœure"... Elle a bien un "don", pour guérir ceux qui souffrent d'insomnie, d'angoisses ou de traumatismes, mais elle ne s'est remise à l'exploiter qu'au moment où elle a eu besoin de gagner sa vie. Son seul centre d'intérêt semble être la peinture, art qu'elle pratique de façon instinctive.
En conclusion, Rosélie EST, sans chercher un instant à le revendiquer. Elle RESSENT, plus qu'elle ne raisonne. Elle VIT, sans se soucier de savoir si elle le fait en accord avec les codes établis ou une quelconque morale. Et parce qu'elle ne se réclame d'aucune terre, d'aucune race, d'aucun mouvement, elle ne paraît pas digne d'intérêt. D'apparence passive, c'est une femme dont nous découvrons pourtant peu à peu la richesse intérieure.

J'ai bien aimé, moi, Rosélie, et cette "Histoire de la femme cannibale". Au départ, l'écriture de Maryse Condé m'a un peu désarçonnée : on a parfois du mal à distinguer ce que dit l'héroïne de ce qu'elle pense seulement (cela donne à certains moments de drôles de dialogues), et c'est souvent sans transition que l'on passe du présent à ses souvenirs. Mais une fois accoutumée à ces particularités, j'ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture.

Au-delà de son personnage principal, c'est aussi une sorte d'état des lieux de la condition africaine que dresse l'auteure. En Afrique du sud, où se déroule ce roman, nombreux sont ceux qui ont immigré pour fuir des dictatures, des pays en proie à la guerre et à la violence. Elle mentionne aussi les fléaux que sont la délinquance, le sida, la pauvreté, et qui déciment pour l'essentiel les populations noires. Et puis le racisme est également omniprésent dans ce récit, sous formes diverses, plus ou moins pernicieuses...

Ceci dit j'avoue que l' "Histoire de la femme cannibale" restera surtout pour moi celle de Rosélie, femme discrète mais pas si banale, remarquable par son intime conviction de l'universalité de l'Homme.

Commentaires

  1. Ton avis est tentant, mais j'ai l'impression d'etre "entrée" dans une phase de lecture légère ! Je passe donc, mais j'y reviendrai ! (En passant : Ayé, Dalva est dans ma PAL !)

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  2. J'ai découvert cette auteure sur les conseils d'une amie, qui m'avait au départ recommandé son roman "Ségou", qui relate une partie de l'histoire du Mali. Mais comme il s'agit d'un pavé, j'ai préféré commencer par celui-là. J'ai été étonnée car je ne connaissais pas du tout Maryse Condé, et me suis rendue compte que sa bibliographie est plutôt étoffée !

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  3. De Maryse Condé, j'ai adoré "Célanie cou-coupé", excellent roman. Ses souvenir d'enfance, "Le coeur à rire et à pleurer" sont aussi très agréables à lire.

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