"Une adoration" - Nancy Huston

"Nous sommes tous des romans"

Ce que j'aime avec Nancy Huston, c'est que lorsque je commence un de ses romans, je ne sais jamais vraiment à quoi m'attendre.
La seule chose dont je suis sûre, c'est qu'il y a peu de risques pour que je sois déçue. Chacun de ses livres est différent, et possède un charme et un intérêt particulier, de la vertigineuse mise en abyme de son "Instrument des ténèbres" au compte à rebours narratif de "Lignes de faille", en passant par le long et émouvant monologue-hommage de "Cantique des plaines"...

Dans "Une adoration", elle a choisi de faire s'exprimer ses personnages comme s'il s'agissait d'une pièce de théâtre. Sauf qu'il n'y a ni scènes ni actes, et pas de décor non plus. Seulement la voix des divers protagonistes qui s'expriment, dans le cadre d'une sorte d'audition, suite au meurtre du célèbre comédien Cosmo. Nous "entendons" Elke, sa maîtresse, et les enfants de celle-ci, Franck et Fiona, ses parents, André et Josette, et aussi des témoins plus étranges, tels Don Juan, un étang, une baguette de pain... la romancière elle-même intervient comme un personnage. Tous s'adressent à celui qu'ils appellent "Votre honneur", juge chargé de recueillir les témoignages, et que l'on devine être le lecteur...

Les dépositions sont aussi l'occasion, au-delà des circonstances qui ont conduit au meurtre de Cosmo, de dépeindre l'existence sur plusieurs décennies d'un petit village où tout le monde se connaît, où l'on est considéré comme un étranger dès lors que l'on vient ne serait-ce que de la ville voisine, où la lâcheté, l'étroitesse d'esprit et la suspicion font le malheur de ceux qui osent sortir des sentiers battus, et n'adhèrent pas au "bon sens paysan" qui interdit toute manifestation de joie ou d'émotion.
Tout au long du roman, Nancy Huston joue avec la notion de relativité du réel, dont Elke est la principale porte-parole. Souvent elle insiste sur le fait que les événements, voire les individus, acquièrent en partie leur réalité grâce au regard qu'on leur accorde ou à la mémoire qu'ils ont inscrit en nous. Tout comme la tangibilité de l'oeuvre littéraire dépend de l'attention que lui porte le lecteur : "sans juge, pas d'audition"...

Et à l'inverse, l'écrivain, par le pouvoir d'évocation des mots, peut donner l'impression de rendre la fiction réelle : ce qui est mis en parole devient existant. Et pour symboliser cette idée, Nancy Huston utilise un procédé assez original : à certains moments, elle fait comme si ses personnages avaient une vie propre, et la possibilité de s'exprimer de leur propre chef... malgré tout, ils restent enfermés dans le rôle qui leur est dévolu, même s'ils s'en plaignent parfois ! Une contradiction qui m'a fait penser aux tragédies grecques dans lesquelles les héros n'ont d'autre choix que de suivre leur destin, tout en restant libres de le déplorer...

Ce qui, en tout cas, est bien réel, c'est le plaisir que j'ai pris à cette lecture... et le fait qu'une fois de plus, Nancy Huston démontre qu'elle est une auteure de talent !

>>>Un autre titre pour découvrir Nancy Huston : "L'empreinte de l'ange".

Commentaires

  1. Je n'ai jamais lu cette auteur et je ne sais absolument pas dans quel genre la classer... visiblement, elle a plus d'une corde à son arc. Par hasard aujourd'hui, dans un autre billet, une lectrice parle de "Instrument des ténèbres" : je viens de vérifier, ils ont ça à la bib de ma ville : est-ce vraiment bien ?
    (je vois que tu lis Norman Mailer : voilà un bout de temps que je prévois de lire "Le chant du bourreau" sans jamais me décider vraiment...)

    RépondreSupprimer
  2. Nancy Huston compte parmi mes auteurs préférés. J'ai bien aimé "une adoration", mais peut-être moins que les autres.

    Par contre, pour répondre à Ys, j'ai beaucoup plus aimé "instrument des ténèbres". Très sombre, mais tellement bien écrit.

    Mes préférés restent "l'empreinte de l'ange", "Dolce agonia", "lignes de faille"... Bon, je m'arrête là sinon je vais tous les citer.

    RépondreSupprimer
  3. >>>Ys : Comme Lukes, j'ai beaucoup aimé "L'empreinte de l'ange" et "Lignes de faille". J'ai trouvé "Instrument des ténèbres" est un peu plus ardu, mais effectivement très bien écrit.

    >>>Luke : Merci pour ta visite, et pour ces bons conseils !

    RépondreSupprimer
  4. J'ai adoré "Instruments des ténèbres". "Lignes de faille" est très beau mais m'a un peu moins convaincue. Il parait que son dernier "Infrarouge" est un bon cru.

    P.S: chouette, ton nouveau look.

    RépondreSupprimer
  5. >>> Merci pour ces précisions, Auguri.
    En ce qui me concerne, j'ai adoré "Lignes de faille".

    Quant à mon nouveau look, il ne me convient pas encore tout fait, je réfléchis à quelques modifs !!

    RépondreSupprimer
  6. Bonjour !
    Je viens de découvrir ton blog, tu as de très belles lectures :)
    Je commence à découvrir Nancy Huston, que j'avais envie de lire depuis très longtemps... je commence doucement avec son nouveau livre "infrarouge", qui j'espère, sera à la hauteur de tes commentaires sur l'auteur!
    A très bientôt et bel été

    RépondreSupprimer
  7. Merci pour ta visite, et bel été à toi aussi.

    RépondreSupprimer
  8. J'ai lu ce livre mais je ne m'en souviens plus vraiment. Je me souviens de son concept, sa construction, mais alors l'histoire...

    RépondreSupprimer
  9. C'est marrant ce que tu dis : je l'ai prêté à une collègue qui ne l'a pas aimé, parce qu'elle a trouvé qu'il ne s'y passait rien !
    Je n'irai pas jusqu'à dire la même chose, mais c'est vrai que c'est un roman que j'ai trouvé plus remarquable par la forme que par le fond.
    Et puis il faut dire aussi que cette Nnacy Huston écrit sacrément bien (j'ai adoré certains passages).

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire