"Manituana" - Wu Ming

« En Amérique, on était avant tout un guerrier, comme les Indiens. En Amérique, vous saviez que tôt ou tard il vous faudrait combattre, risquer votre peau. En Amérique, la richesse, le pouvoir, le prestige étaient au bout du fusil. Avoir peur n’était pas permis ».

Comme son nom ne l’indique pas, Wu Ming est un collectif de cinq auteurs italiens. Je crois qu’il importe seulement de préciser que « Manituana » ne pâtit absolument pas de cette écriture à cinq mains, l’ensemble du texte étant parfaitement homogène. Voilà pour la parenthèse, et passons maintenant à l’essentiel : « Manituana » est l’un de ces récits dont la lecture est un véritable régal !

Fresque historique passionnante, roman d’aventures parfaitement rythmé, il met en scène des personnages inoubliables, dont la plupart ont d’ailleurs réellement existé.

L’histoire se déroule à la fin du XIXème siècle, au moment où certains colons américains se rebellent contre la couronne d'Angleterre. Excédés par les taxes et impôts qui leur sont prélevés, revendiquant les différences qui les séparent d'un peuple auquel ils ne se sentent plus liés, ces colons de plus en plus nombreux ont aussi et surtout besoin de terres. Par conséquent, la limite d'expansion aux terres indiennes fixée par le roi anglais n'est pas vraiment pour leur plaire... La révolte, qui part de Boston, gagne ensuite tout le Nord-Ouest du pays.

Ce qui fait l’originalité de "Manituana", c’est que ses auteurs ont pris le parti de conter ce pan de l’histoire américaine du point de vue des vaincus, qui luttèrent, au nom de la couronne d’Angleterre, contre les colons rebelles. Certains autochtones vont en effet se battre au côté des loyalistes britanniques, dans le but de protéger leurs terres de l'avidité des whigs. C'est le cas notamment de certaines tribus iroquoises, dont les Mohawks, au nombre desquels certains membres joueront dans cette guerre civile un rôle notable.

Wu Ming s’attarde plus précisément sur le destin de la famille Johnson, dont l’aïeul William, en s’unissant avec l’indienne Mohawk Molly Brant, renforça le lien entre les communautés iroquoises et irlandaises. Peter Johnson, leur fils métis, symbole du rapprochement entre indiens et blancs, incarne pour ceux qui croient en une nation mixte et apaisée l’avenir du pays.
Au moment où commence le roman, Sir William Johnson est mort, mais son ombre plane tout au long du récit, image d'un homme dont le rêve de tolérance et de cohésion a été près de se réaliser...
Molly, elle, est toujours vivante ; cette femme de caractère, que les rumeurs qualifient de sorcière, force le respect mais aussi la crainte. Son frère Joseph, qui est l'un des enfants de l’entente construite par Sir William, se montre particulièrement soucieux de maintenir la solidité du lien entre les deux communautés, et fait ainsi office d’interprète lors des rencontres entre blancs et iroquois.
Afin d'assurer le Roi George de leur soutien, en échange de la sauvegarde de leurs droits et de leurs territoires, le clan Johnson forme une délégation qui se rend à Londres.
C'est l'occasion pour les représentants de la colonie américaine de découvrir une ville sale, grouillante, dans les salons de laquelle se pavanent des individus aux mises exagérément excentriques et compliquées...

Les descriptions liées à cette partie du récit sont particulièrement réussies, rendent avec éloquence le caractère à la fois truculent et ridicule de la société londonienne de cette fin de siècle. Le contraste avec le mode de vie que réintègrent ensuite les membres de la délégation est saisissant. Mais peu après leur retour en Amérique, la guerre d'Indépendance sombre rapidement dans la barbarie, n'épargnant même pas les civils.

Le souffle épique qui en émane rend ce roman captivant, et j'ai également apprécié que ses auteurs y introduisent parfois une part de surnaturel. La violence, liée au contexte, est elle aussi très présente. Des indiens qui écorchent vives leurs victimes, ou pratiquent parfois le cannibalisme, aux rebelles qui brûlent femmes, vieillards et enfants, on se dit finalement qu'aucune communauté n'a l'apanage de la cruauté, et que ceux qui s'efforcent à la tolérance et à la paix sont malheureusement bien peu nombreux.

Autant d'éléments qui font que lorsque l’on referme « Manituana », on en garde des échos pendant longtemps.


Une lecture également recommandée par Jean-Marc.

(Sur les images, de haut en bas :
Sir William Johnson
Joseph Brant
Molly Brant).

Commentaires