"Matins noirs" - Karfa Diallo

« La négritude est un fait, une culture. C'est l'ensemble des valeurs économiques, politiques, intellectuelles, morales, artistiques et sociales des peuples d'Afrique et des minorités noires d'Amérique, d'Asie et d'Océanie. »
Léopold Sédar Senghor.

« Ce mot désigne en premier lieu le rejet. Le rejet de l'assimilation culturelle ; le rejet d'une certaine image du Noir paisible, incapable de construire une civilisation. Le culturel prime sur le politique. »
Aimé Césaire.

« Matins noirs » ne pouvait sans doute qu’être ce long poème, sous-titré « Essai poétique pour une nouvelle négritude ».
En effet, il est ainsi, dans un premier temps, un hommage aux « pères » de la négritude, que sont entre autres Aimé Césaire, Edouard Glissant, Léopold Sédar Senghor, qui utilisaient cette forme d’expression pour porter leurs cris et leurs messages.
Il me semble dans un second temps que la poésie possède une force d’évocation qui fait que le lecteur s’imprègne plus profondément des émotions exprimées.

Karfa Diallo nous livre ainsi une succession de cours textes tantôt en prose, tantôt en vers, sans rime voire sans rythme, qui font songer parfois à une litanie, parfois à un hommage, ou encore à un chant, quand ce n’est pas tout cela à la fois. Des allusions, des références, comme autant de fils conducteurs, permettent le passage et le lien d’un texte à l’autre.

D’emblée, la plongée est brutale : « Matins noirs » débute par l’évocation à la fois crue et très imagée du martyre –la douleur, l’humiliation, la négation même de leur nature humaine- subi par les futurs esclaves noirs qui traversait l'Atlantique dans la cale des navires négriers.
Ce passé douloureux reviendra dans le récit à certains moments, constituant l’un de ces fils conducteurs mentionnés plus haut…
Car il est d’abord question dans ce recueil de mémoire, la mémoire qui reconnaît non pas l'histoire des manuels, mais celle, entachée de sang, de violence, de l’asservissement d’une partie de l’humanité par l’autre… Une reconnaissance ô combien nécessaire pour que les descendants de ces opprimés puissent se construire un avenir serein.

En s’appuyant sur l’importance de cette mémoire pour les « nègres » d’aujourd’hui, sur la résonance de ce passé sur leur identité culturelle et individuelle, l’auteur élargit sa réflexion sur les nouvelles formes d’asservissement et de domination exercées par l’homme –occidental mais pas seulement-, sur le mépris du Nord envers le Sud, et sur la nécessité pour chacun de se battre afin de faire valoir ses droits au respect et à l’intégrité.
Lorsqu’il est question de combat, c’est d’une lutte sans armes que parle Karfa Diallo, d’une révolte qui passe d’abord par le fait de s’assumer dans sa négritude, afin d’être en paix avec soi-même, et de s’accomplir dans la totalité de son héritage historique et culturel. A partir de là, il devient possible de revendiquer, avec force et conviction, un nouveau rapport à l’autre sous la forme d’un échange plutôt que sous celle d’une domination.
On ressent bien dans « Matins noirs » l’importance de cette nécessité d’instaurer entre les hommes une nouvelle forme de relation, basée sur l’apprentissage de la connaissance d’autrui, l’acceptation de ses différences, mais aussi sur l’identification de tout ce que nous avons en commun.
Et elle est d’autant plus importante que le contexte mondial actuel, avec le capitalisme et la richesse matérielle comme références, laisse peu de place à l’humanité dans sa diversité, peu de place aussi à la générosité, à l’ouverture, au respect de l’autre.

Après l’esclavage et le colonialisme, nous vivons sous le régime d’une « pensée unique », qui voudrait rassembler tous les hommes sous un modèle identique (de préférence de type européen), un modèle que nous martèlent à longueur de temps les médias, qui ne présentent bien souvent de l’Afrique, notamment, que sa face négative, celle de la famine, du sida, de la barbarie...
Une "propagande" qui non seulement conforte les blancs dans leur sentiment de supériorité, mais annihile aussi du même coup toute éventuelle poussée de fierté et de revendication chez les individus issus de l'immigration, dont la couleur de peau ne répond pas à ces critères de "normalité". Et Karfa Diallo d’exprimer la difficulté, pour les originaires de ces contrées vivant en occident, de se construire une identité et de trouver un équilibre, en dépit du mépris dont ils font l’objet…
D’où l’exhortation de l’auteur à ne pas se laisser influencer par ces images, et à pas se laisser absorber par les valeurs mercantiles, mais au contraire à apprendre à s’accepter tel que l’on est, à prôner les valeurs de fraternité, et surtout réaliser que la plus belle des richesses n’est pas celle que procurent les biens matériels, mais celle que vous donne une culture, d’une histoire, une enfance, qu’elle soit vécue ici ou ailleurs…

Il n’y a dans « Matins noirs » aucune trace de manichéisme : l’auteur revendique certes la reconnaissance de la souffrance des esclaves africains, mais il se veut aussi universel, rassembleur de ceux qui subissent toutes formes d'oppression et d’asservissement à travers le monde, de l’Afrique d’hier et d’aujourd’hui aux banlieues des métropoles occidentales.
Sa démarche l’amène à se faire le porte parole de tous les « nègres » (dans sa définition non pas raciale, puisqu'il s’agit de désigner ici les faibles, les asservis), en même temps que son recueil se fait l’écho de son parcours personnel. Il y évoque notamment sa relation ambivalente avec la ville de Bordeaux, où il est arrivé en 1996, cette ville dont certaines places honorent par leurs noms ceux qui humilièrent ses pères, et qui a longtemps considéré comme taboue la seule évocation de son passé négrier… Mais une ville qui a aussi été pour lui le point de départ de son engagement, de la prise de conscience de l'importance pour lui de porter son message.

« Matins noirs » est une très belle œuvre poétique, riche d’images très fortes. Karfa Diallo y convoque et rend hommage à nombre de ceux, « nègres », artistes, hommes justes, anonymes d’hier et d’aujourd’hui, qui se sont battus contre les dictatures et ont combattu pour la liberté.
Je suis probablement passée à côté de certaines allusions, car les références, historiques, littéraires, y sont nombreuses, et ma culture modeste, mais j’ai pris énormément de plaisir à cette lecture, et j’ai bien l’intention de relire régulièrement certains passages de façon plus approfondie...

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