"L'armée du salut" - "Une mélancolie arabe" - Abdellah Taïa

Crescendo...

Dans ces romans écrits à deux ans d'intervalle, Abdellah Taïa revient sur certains épisodes de son passé, de ses années d'enfance marocaines à celles où, jeune adulte, il découvrit l'Europe en vivant à Genève puis à Paris.

Une grande partie de "L'armée du salut" est consacrée à l'amour qu'il vouait à son frère aîné, Abdelkébir. Un amour inconditionnel, possessif, sensuel, qui semble avoir constitué les prémices à sa découverte du désir, à son attirance pour le corps masculin.
Il y évoque certains des autres membres de sa famille, parmi lesquels sa mère, M'Barka, femme charismatique et un peu sorcière, ou encore son père Mohamed, à qui est d'ailleurs dédié ce livre.
Par la description de scènes de la vie quotidienne parfois théâtrales (les disputes entre les deux parents sont de véritables moments d'anthologie !), de souvenirs parfois très intimes, le lecteur a un aperçu de l'ambiance qui régnait au sein de cette grande famille (Abdellah a au total huit frères et soeurs) où l'on vivait dans la promiscuité, mêlant les odeurs, la sensation des peaux les unes contre les autres, le souffle des respirations, le bruit familier des ronflements ...

"Dans ma tête, la réalité de notre famille a un très fort goût sexuel, c'est comme si nous avions été des partenaires les uns pour les autres, nous nous mélangions sans cesse, sans aucune culpabilité".

Le récit fait ensuite un bond quelques années plus tard : nous retrouvons Abdellah en Suisse ; il vient y poursuivre ses études dans l'université où enseigne Jean, l'amant qu'il a quitté récemment.
La personne qui devait venir le chercher à l'aéroport de Genève lui a fait faux bond, et il se retrouve seul, perdu, frigorifié. C'est ainsi qu'il échoue à l'Armée du salut.

Abdellah Taïa donne vraiment l'impression, dans ce roman, de se mettre à nu. Il s'exprime avec une sorte de candeur sincère, presque enfantine, sans tabou, laissant parler son coeur. Il en résulte un récit fort touchant, parfois troublant, qui met en évidence la spontanéité, la générosité et le criant besoin d'amour du narrateur (qui, vous l'aurez compris, est aussi l'auteur).


Le ton change de façon perceptible dès le début d' "Une mélancolie arabe". Plus saccadé -je dirais même haletant-, il semble exprimer chez l'auteur une sorte de mal-être. C'est comme si, après avoir abordé dans "L'armée du salut" ses souvenirs d'enfant avec recul et aussi une sorte de sérénité, il avait soudain réalisé que son passé recelait une grande part d'ombre qu'il acceptait enfin d'exhumer.

La scène qui ouvre ce roman est d'ailleurs particulièrement violente. Abdellah, alors âgé de treize ans, considéré comme la "pute" du quartier d'Hay Salam parce qu'il est efféminé et connu pour avoir pratiqué des attouchements avec d'autres garçons, est séquestré par un caïd et ses acolytes qui veulent abuser de lui. Il échappe au viol mais tente aussitôt de retourner de son plein gré sur les lieux de son agression, car il éprouve pour le caïd en question une attirance ambiguë. Sur le chemin qui mène à la maison où il a été séquestré, il pose sa main sur un poteau électrique en fer à haute tension, et perd connaissance.
Il revient à lui dans le salon familial, et est à partir de ce jour considéré comme un miraculé...

Des années plus tard, alors qu'il se souvient de cette épisode qu'il avait jusque-là occulté de sa mémoire, Abdellah, lui, prétend qu'il "venait de rencontrer la mort", qu'il était "parti, puis revenu", "mort dans un autre monde dont il n'avait plus de souvenir".
A compter de ce moment, c'est comme si sa vie était devenu frénésie.

"Pour moi, c'était le début de la course. Je me détachais des autres et je commençais à courir. Pour mon rêve ? Pour sauver ma peau ? Mon âme ?"

Le récit se compose ensuite d'épisodes de sa vie que l'on devine importants, de rencontres émouvantes, de relations amoureuses, qui l'ont fait souffrir, humilié, qui l'ont parfois enrichi. Il y évoque notamment sa passion pour le cinéma, l'image de sa mère, à laquelle il pense souvent, ses premiers pas dans l'écriture...

On ressent avec force le besoin de restructuration d'Abdellah, dans ce récit qui se résume finalement à une quête, d'amour, de reconnaissance, d'identité.
Il émet la volonté de se détacher de ses particularités individuelles, qu'elles soient sexuelles, religieuses, ou raciales, pour se mettre à l'écoute de lui-même dans sa dimension universelle d'homme, afin de pouvoir ensuite se rapproprier ses différences.
La plume se met au service de ses émotions, de cette poursuite de lui-même, jusqu'à en être indissociable. C'est comme si Abdellah Taïa nous faisait respirer avec lui, ressentir ses doutes, sa folie, son vertige.

"L'armée du salut" est un récit fort et émouvant, mais "Une mélancolie arabe" possède à mon sens une puissance d'évocation encore plus troublante.


>>Un autre titre pour découvrir Abdellah Taïa :
"Le jour du roi".

Commentaires

  1. Je te rejoins sur tout ce que tu dis dans ce billet :
    - Taïa est vraiment un écrivain (et bientôt, un cinéaste) à suivre,
    - Une mélancolie arabe est encore plus puissant que L'armée du salut (peut-être parce que ce dernier peut être considéré comme un "prolongement" du premier et donc perd l'effet de surprise lié à la découverte de l'univers de l'écrivain).

    Je ne sais pas si tu connaissais ICB à cette époque, mais au moment de la parution de L'armée du salut, A. Taïa m'avait consacré un long entretien (nous avions passé plus de deux heures d'affilée au téléphone et ce sont les amis chez qui il dînait qui, lassés de devoir l'attendre pour passer à table, l'ont décidé à clore la conversation !) dont j'avais retranscris l'essentiel dans ce billet .

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  2. J'avais bien lu ton billet, et je te remercie de le mettre en lien ici, c'est une excellente idée.
    En recherchant des avis sur Google, concernant ces deux romans, je me suis rendue compte qu'Abdellah Taïa était un auteur complètement méconnu, et c'est vraiment dommage.
    En ce qui me concerne, c'est un collègue qui me l'a fait découvrir, et j'en suis ravie.
    Peut-être qu'en passant de la plume à la caméra, il acquerra un peu plus de notoriété.

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