"La Bête aveugle" - Edogawa Ranpo

Plaisirs troubles.

C'est un peu comme s'il rapportait un conte qu'Edogawa Ranpo nous livre son récit "La Bête aveugle".
Dans un premier temps parce que l'histoire qu'il relate n'est jamais tout à fait crédible : les événements dépeints, sans être tout à fait à caractère surnaturel, n'en sont pas moins extraordinaires. Et aussi parce que régulièrement au cours de la narration, il interpelle le lecteur, instaurant ainsi un lien avec lui, comme pourrait le faire un conteur avec son public.

Son personnage principal lui-même est hors du commun. Nous ne connaîtrons jamais son prénom. Désigné comme "l'homme" ou, en raison de son infirmité, comme "l'aveugle", nous savons dans un premier temps qu'il s'agit d'un quadragénaire affligé d'une extrême laideur. Nous faisons sa connaissance en même temps que Mizuki Ranko, une chanteuse et actrice de music-hall dont un artiste vient d'honorer la célèbre beauté en réalisant une sculpture à son effigie.
Alors que Ranko vient admirer l'oeuvre en question dans la galerie où elle est exposée, elle surprend l'aveugle juché sur la statue, la caressant, et visiblement en proie à un intense plaisir dont la manifestation la met mal à l'aise.
A partir de ce moment, l'aveugle n'aura de cesse d'entrer en contact avec Ranko et de la conquérir...

"La Bête aveugle" est un roman qui regorge de sensualité, mais d'une sensualité qui se teinte souvent de perversité. La frontière entre érotisme et déviance y est difficile à définir. Et l'auteur joue de cette incertitude, instaurant entre l'aveugle avide de beauté et ses "conquêtes" des relations troubles. Ces dernières, une fois leur sentiment de répulsion face à la laideur de l'homme passé, semblent étrangement fascinées par la ferveur avec laquelle il "goûte" leur corps, et finissent par être elles-mêmes demandeuses de plaisirs pervers...
Quant à l'aveugle, sa soif de possession des objets de son désir est irrépressible, sa quête du corps parfait à toucher une obsession... Il se comporte avec les femmes qu'il désire à la manière d'un artiste qui cherche à s'approprier un modèle pour le sublimer.

Le principal intérêt de "La Bête aveugle" réside dans cette ambivalence qu'entretient Edogawa Ranpo entre le dégoût que peut susciter le comportement de son protagoniste, et l'admiration que semblent faire naître chez l'auteur sa poursuite de la beauté absolue, son intransigeance d'esthète.
Le procédé est d'ailleurs assez original, puisque qu'il aborde ainsi ce qui aurait pu être une simple histoire de serial killer sous un angle insolite, même s'il peut sembler dérangeant.
Et en dépit de son sujet glauque, j'ai tout de même passé à lire ce récit un bon moment dans la mesure où il est servi par une écriture limpide et un ton subtilement absurde. J'en reviens à ce que je mentionne plus haut : le fait d'avoir l'impression de lire une sorte de conte se teintant par moment d'invraisemblance permet finalement de garder une certaine distance vis-à-vis des personnages et des événements décrits.

Commentaires

  1. Chouette critique. Ce livre, comme tu le décris, m'évoque "Premier Amour : un conte gothique", de Joyce Carol Oates, que j'ai lu et récemment chroniqué.
    Je ne sais pas si on en est loin ou pas avec ce titre, mais il ne me laisse pas indifférente. Je le garde donc à l'œil ! Merci.

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  2. Bonjour Reka,

    Je n'ai pas lu Premier Amour (sauf celui de Tourgueniev !) mais je suis actuellement plongée dans Nous étions les Mulvaney, de la même auteure.

    En tous cas, j'ai fait avec Edogawa Ranpo une découverte intéressante, et j'espère qu'il te plaira aussi si tu le lis..

    A +.

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