"Europa" - Romain Gary

"La preuve est désormais faite que le monde a plus besoin de civilisation que de culture et qu'il est grand temps que les hommes rassasiés se mettent à crever d'une autre faim".

La lecture de "La vie devant soi" ne m'avait guère préparée à l'expérience que je viens de vivre avec celle d' "Europa", roman méconnu de Romain Gary, caractérisé par une intrigue riche et complexe, une écriture foisonnante et une construction labyrinthique.

Dans ce récit a la réalité fluctuante, où les faits sont sans cesse réinventés, revisités, dont vous n'êtes jamais vraiment sûrs de capter le sens, l'auteur met en scène des personnages à la texture presque impalpable, qui ignorent eux-mêmes s'ils sont réels, ou le fruit de l'imagination d'autrui.

Danthès, la cinquantaine passée, ambassadeur de France en Italie, en poste à Rome depuis un an, voit là le "couronnement de sa carrière". Il a récemment fait la rencontre d'Erika, fille de Malwina von Leyden, avec laquelle il eut une aventure trois décennies auparavant. Malwina n'a depuis lors qu'une obsession : se venger de Danthès, qui l'aurait lâchement abandonnée après qu'elle se fut retrouvée paralysée à la suite d'un accident dont elle l'estime responsable.
Malwina est un personnage ambigu et haut en couleur. Cette invalide aurait vécu de multiples existences à travers les siècles -le XVIIIème étant son préféré-, et entretenu des liens privilégiés avec certaines des plus grandes figures européennes, tels les Médicis, Goethe, Nostradamus ou encore Louis II de Bavière. Elle vit ainsi dans un monde où s'abolit la frontière entre les siècles, menant avec Erika et son mari le baron von Putz Zu Sterne une existence de saltimbanque, s'adonnant à sa passion du jeu et exerçant ses prétendus dons de voyance pour combler les pertes financières occasionnées par la dite passion, avec un succès plus que relatif.

Tous ces héros sont parés d'un caractère insaisissable dont certains subissent fortement les aléas : Danthès ressent par intermittences une sorte d'effacement, de perte d'identité, Erika a des absences desquelles elle émerge complètement amnésique...
Ils sont ainsi dotés à la fois d'une superbe que leur confèrent leur statut social, l'étalage de leur culture, et leurs manières aristocratiques, et d'une superficialité due à cette impression qu'ils ne sont pas tout à fait réels, mais aussi parce qu'ils évoluent dans un univers qui oscille constamment entre fiction et réalité, où le temps paraît tantôt se dilater, tantôt "hoqueter" (certaines scènes revenant en boucle), passé et présent finissant par se fondre dans un espace temps insolite et comme immobile.

Il est par conséquent parfois difficile de ne pas se perdre dans "Europa". On ne sait jamais vraiment qui manipule qui, ni où se situe la frontière entre hallucination et vérité, entre faits et songe, entre mésaventure vécue ou seulement anticipée...

Et non content de nous offrir un récit déjà fascinant par son intrigue à tiroirs et l'atypisme de ses personnages, Romain Gary nous livre, par l'intermédiaire de Danthès, une réflexion captivante sur la nature et le devenir d'une Europe qui voit la légitimité de ses idéaux remis en question par les événements ayant agité le XXème siècle.

L'ambassadeur prend conscience que l'idée qu'il se faisait du vieux continent est caduque et faussée, inspirée d'un romantique "vague à l'âme" déconnecté de la réalité, héritée d'un siècle des Lumières durant lequel on a conceptualisé les problématiques humaines et sociales. Il en a peu à peu émergé une Europe purement mythologique, celle des grandes et honorables idées, d'une culture rayonnante, dont la priorité était secrètement donnée à la beauté. Beauté des principes, des arts, des notions, l'homme lui-même étant davantage "pensé" dans une esthétique abstraction que reconnu dans sa nature et sa réalité...
L'"esprit européen" n'était donc finalement qu'un leurre, une imposture qui s'efface derrière une réalité sociale et économique inacceptable, et qui surtout a été foulé du pied avec une impitoyable violence par les horreurs -avec comme apogée celle des camps de concentration- perpétrées au cours du XXème siècle.
Danthès ayant lui-même passé deux ans à Dachau ne peut que constater la mort de l'idéal européen auquel il a cru si longtemps. Et il ne voit pas comment soigner l'Europe de sa schizophrénie, faire cohabiter ses aspirations hautement esthétiques et intellectuelles avec la souffrance et l'abêtissement des hommes paraissant inconcevable.

"Europa" est donc un roman dont dont la lecture n'est pas toujours confortable, mais qui force l'admiration par sa maîtrise et la diversité des sujets abordés.


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Commentaires

  1. bazatole philippe23 février 2013 à 12:02

    c'est mon préféré de romain gary,
    à caude du déjà vu ? il revient sans cesse et bute, une vague, un roman non linéaire,

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    1. Je ne sais pas si c'est mon préféré de Gary, mais il est indéniablement à part dans l’œuvre de cet auteur, et j'ai vraiment apprécié sa complexité et son originalité.

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