"Feux sur la ligne" - Vingt nouvelles portoricaines

Découverte îlienne.

J'ai acheté ce recueil par hasard à l'occasion du déstockage annuel de ma bibliothèque municipale, qui vous propose alors, pour la modique somme d'un euro pièce, pléthore de romans, bandes dessinées, livres jeunesse, encyclopédies, et j'en passe...
Attirée par la couverture colorée, et motivée par ma totale méconnaissance de la littérature portoricaine, je me suis laissée tenter... je ne le regrette pas !

Cette anthologie rassemblée pour les Éditions de l'Unesco nous propose des extraits de recueils d'écrivains contemporains (ils sont tous nés au cours de la seconde moitié du XXème siècle, la plupart dans les années quarante ou cinquante), hommes ou femmes, beaucoup d'entre eux enseignant ou ayant enseigné la littérature à l'Université de Porto Rico.

Dans l'ensemble, ces nouvelles sont portées par une écriture fluide et plutôt classique, exception faite de celles de Rosario Ferré, qui exprime par une écriture plus torturée les obsessions et la démence de ses personnages. Les récits de cette auteure sont d'ailleurs ceux que j'ai préférés. L’atmosphère lourde et malsaine qu'ils dégagent, la complexité des émotions qui y sont évoquées, en font des textes forts.
A noter également pour sa complexité, "Hollywood memorabilia", de Manuel Ramos Otero, mais qui ne m'a pas vraiment convaincue puisque je suis restée totalement hermétique au sens de cette nouvelle à mon avis trop alambiquée.

On retrouve bien sûr dans les différents textes de "Feux sur la ligne" certains thèmes communs, qui se nourrissent notamment de l'identité multiculturelle de Porto Rico, et d'une histoire riche en peuplements successifs.

>> Petite parenthèse à l'attention de ceux qui comme moi, ignore à peu près tout de ce petit bout de terre coincé entre la République dominicaine et les îles Vierges...

Aujourd'hui état libre associé aux États-Unis (avec un statut de Commonwealth), l'archipel (qui compte quatre îles) colonisé par les Espagnols au début du XVIème siècle était alors la terre des Taïnos (des Amérindiens), que l'esclavage et les infections apportées d'Europe décimèrent rapidement. Ils furent alors remplacés par des esclaves africains.
Après la rapide indépendance des États d'Amérique du sud et d'Amérique centrale dans la première partie du XIXe siècle, Porto Rico et Cuba devinrent les seuls restes du grand empire espagnol d'Amérique.
A la toute fin du XIXème siècle, Porto Rico est envahi par les États-Unis lors de la guerre hispano-américaine, à l'issue de laquelle l'Espagne cède le territoire aux Américains.
Le territoire obtient en 1952 une autonomie partielle. Il faut ensuite attendre les initiatives onusiennes (en 2000 et 2007 notamment) pour que s'engage un véritable débat sur l'accession de Porto Rico à une réelle indépendance.
Un référendum est prévu en novembre 2012, les électeurs devant choisir de garder ou non le statut actuel d’État libre associé. Dans le cas d'une réponse négative, il s'agira alors de trancher en faveur de l'indépendance nationale ou de l'accession à l'union des États-Unis.
(Fin de la parenthèse !)

A la lumière de ces quelques données historiques, la dualité qui se manifeste régulièrement dans les œuvres du recueil est plus compréhensible... 
Dualité sociale, notamment, qui oppose riches propriétaires et peuple de la rue, mais aussi dualité raciale et culturelle. Sur ce petit territoire caribéen, de tradition rurale, le développement industriel, l'attrait des valeurs consuméristes apportées par le capitalisme, ont bouleversé les modes de vie, bousculé les modes de pensée, les pratiques culturelles des précédentes générations.

D'un texte à l'autre, ce sont toutes ces contradictions -qui peuvent aussi être une richesse- que l'on retrouve dans "Feux sur la ligne", mais pas seulement. Il s'en dégage aussi des notes voluptueuses mais parfois vénéneuses, comme portées par une sensualité liée à l'atmosphère caribéenne, capable de se transformer soudain en perversion ou en violence. Des amours sont clandestines, certaines jeunes filles sont trop fardées (telle la Milagros de Carmen Lugo Filippi), des passions conduisent au meurtre, ou à la folie...
Et puis, de temps en temps, un texte vous fait la surprise de sa légèreté, de son humour (ainsi les deux nouvelles de Juan Antonio Ramos, ou encore la première d'Ana Lydia Vega, qui flirte avec la science-fiction), à moins qu'il ne vous charme grâce à quelques touches de surnaturel (comme celui de Tomas Lopez Ramirez, "Jasmins et mesquineries")...

Bref, tout cela pour vous dire que j'ai passé avec cette lecture un très bon moment, et qu'elle m'a donnée envie d'en savoir plus sur certain(e)s des auteur(e) dont les écrits composent cet ouvrage.

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