"Certaines n'avaient jamais vu la mer" - Julie Otsuka

Une pour toutes, toutes pour une...  

La plus jeune a 12 ans et n'est pas pubère, la plus âgée en a 37.
La plupart sont vierges et viennent de la campagne, même si leurs rangs comptent quelques citadines.
Si elles se retrouvent toutes sur l'entrepont crasseux d'un navire qui, depuis le Japon, doit les mener aux États-Unis, c'est qu'elles sont toutes pauvres, qu'elles espèrent ainsi ne plus être une charge pour leurs familles, et trouver là-bas une vie meilleure, plus confortable.
C'est en tout cas ce que les exilés japonais qui les attendent à San Francisco leur ont laissé croire, ces futurs maris à qui elles ont été promises, vendues, et dont elles se montrent mutuellement les photographies reçues en prévision de la rencontre en chair et en os...
Toutes ont été éduquées, modelées pour faire de parfaites épouses, soumises et travailleuses, capables de coudre et cuisiner, capables surtout de rester à leur place, "trois pas derrière leurs maris", de ne jamais parler plus que nécessaire, de dissimuler leur intelligence.

C'est presque toujours la déception qu'elles trouveront à l'issue de leur voyage, début d'une nouvelle vie de labeur pénible et précaire, hébergées avec leurs époux parfois très brutaux dans des campements de fortune repoussés hors des limites des villes des blancs. Ces derniers refusent en effet de cohabiter avec ces étrangers qu'ils n'acceptent qu'invisibles et soumis. En butte à l'hostilité des autochtones, elles subissent l'épuisement des travaux agricoles, ou l'humiliation de la prostitution, ou encore le mépris de la patronne blanche qui les a prises à son service, trop contente de profiter d'une main d’œuvre docile à bas prix...

Ce qui interpelle le lecteur d'emblée, c'est ce "nous" qu'utilise l'auteure pour sa narration, scandé tout au long du récit, et qui dans un premier temps donne l'impression d'annihiler l'individualité de ces femmes, de les considérer comme les parties interchangeables d'un ensemble. Ce "nous" les unit, les fond dans un même destin.
Le choix de cette technique est judicieux dans la mesure où il permet d'exprimer la façon dont elles sont considérées par les autres. Leurs particularités individuelles, leurs sentiments intimes, tout ce qui fait de chacune d'elles une personne unique, n'intéresse a priori ni leurs futurs maris ni leurs futurs employeurs. Elles forment, à elles toutes, un potentiel utile à des hommes en quête d'épouses ou de main d’œuvre.
De plus, ce procédé narratif confère au récit un rythme très particulier qui le rend presque hypnotique.

L'accumulation de petits détails concernant l'une ou l'autre, d'anecdotes, la relation des drames qui émaillent le parcours de certaines, compose une vaste mosaïque grâce à laquelle nous prenons toute la mesure de la dureté et de l'injustice de ces destins de femmes exilées.
Le portrait, collectif mais finalement profondément humain et touchant, s'étale ainsi sur plusieurs années. Sont évoquées la naissance -et la mort, parfois- des enfants, les maladies, la lutte quotidienne pour survivre... et puis, un jour, survient la guerre, qui va faire que l'on remarque subitement ces immigrés discrets, et que soudain, on considère leur présence comme fortement dérangeante...

>> Comme moi, Athalie, Kathel, Nina, Miss Sunalee et Esperluette ont aimé.

Commentaires

  1. Pour ce roman que oui, j'ai (beaucoup) aimé ! on a souvent vu ce "nous" inquiéter ou déranger. Je rejoins complétement ton appréciation de ce choix et l'image de la "mosaïque" collective que tu utilises est aussi l'impression que j'ai eue : dire toutes ses vies différentes mais collectivement, le même malheur. Un très beau texte. J'ai de côté le premier roman de cette auteure " Quand l'empereur était un dieu". Il semblerait qu'il soit de la même qualité.
    Merci pour le lien, à bientôt.

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    1. J'ai hâte de lire ton avis sur son autre roman. S'il est de la même trempe, il intégrera ma PAL fissa !!

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  2. Que dire de plus, à part que j'ai adoré aussi !

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    1. Mais tu as bien fait de te manifester malgré tout : j'ai rajouté un lien vers ton billet !

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  3. Ce "nous" fait toute la singularité de cet ouvrage. En revanche, il a fini par me lasser, mais seulement au dernier chapitre. Le changement de point de vue, sans doute !

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    1. Bonjour Akialam et bienvenue ici,

      J'ai personnellement trouvé le récit trop court pour m'en lasser... Et j'ai bien aimé le changement de points de vue sur la fin.

      A bientôt...

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