"Il faut qu'on parle de Kevin" - Lionel Shriver

Désamour.

Un après-midi d'avril, trois jours avant ses 16 ans, Kevin Katchadourian a abattu, dans l'enceinte du gymnase de son lycée, plusieurs de ses camarades, sa professeur de littérature, et un employé de la cafétéria scolaire.
Kevin a grandi dans un milieu aisé, élevé par des parents cultivés, il n'a jamais manifesté de fascination morbide pour les jeux vidéos ou les films violents.
Par la voix d'Eva, sa mère, qui, après le drame, éprouve le besoin de se confier, nous découvrons cependant que Kevin n'était pas un enfant comme les autres... Elle livre ces confidences sous forme de lettres qu'elle écrit à l'attention du père de Kevin, dont elle est séparée depuis la tragédie. On ressent avec force son besoin de s'épancher sans interruption, de raconter le long cauchemar que fut sa cohabitation forcée avec ce fils qui semblait la haïr...

Elle revient ainsi non seulement sur sa relation avec Kevin, mais aussi sur son rapport à la maternité. Jeune entrepreneuse épanouie dans sa vie professionnelle, Eva avoue que lorsqu'elle est tombée enceinte, elle n'avait pas de véritable désir d'enfant. L'idée même d'être mère la plongeait dans la terreur. Lorsqu'elle tente d'analyser les motivations qui l'ont malgré tout menée vers la maternité, il est clair qu'à aucun moment ce ne sont ni son instinct, ni sa volonté profonde, qui se sont exprimés. Consciente de ses limites, en tant que future mère, parce qu'elle se savait froide, égoïste, elle a surtout considéré cette grossesse comme un défi, et comme une concession faite au désir de son mari de devenir père.

"J'étais coupable d'incompétence émotionnelle".

La grossesse a confirmé ses craintes : elle n'a rien éprouvé pour l'être qui grandissait en elle, ainsi qu'elle l'exprime sans détour, réfutant les sacro-saints enseignements que nous inculque la société quant à l'évidence et la spontanéité de l'amour maternel. La naissance de Kevin, à l'issue d'un accouchement long et difficile, n'a rien arrangé.

"A l'instant précis où il est né, j'ai associé Kevin à mes propres limites -qui n'étaient pas seulement celles de la souffrance, mais celles de la défaite".

Là non plus, pas de manifestation naturelle d'amour pour ce petit d'homme braillard qui refuse de téter son sein... Et ce ne sont que les débuts d'une relation qui semble inéluctablement vouée à l'échec. Kevin est décrit par sa mère, dès les premiers mois de sa vie, comme un enfant manipulateur, un ennemi dont le principal objectif est de la pousser à bout. Elle affirme la volonté délibérée de son fils de lui nuire, par ses cris de fureur. Car selon elle, ses pleurs ne sont pas la simple expression de la faim ou d'un quelconque inconfort, mais bien une expression de sa hargne envers elle.

Ce point de vue qu'adopte Eva sur la nature malfaisante de son fils m'a mise mal à l'aise. Je suis en effet sceptique sur la propension d'un nourrisson de quelques semaines à jouer sciemment de son pouvoir -lié à la nécessité de satisfaire ses besoins naturels- pour manipuler son entourage et monter son père contre sa mère...
Mais je trouve que ce choix de l'auteur de ne laisser qu'Eva s'exprimer est finalement judicieux, puisqu'il entretient chez le lecteur un trouble et un questionnement permanents quant à la subjectivité de la narratrice, et ce d'autant plus qu'elle apparaît par ailleurs comme une femme intelligente et lucide. Son objectif, en écrivant ces lettres, est visiblement de se positionner dans une démarche analytique plutôt qu'émotionnelle. Seulement, cette démarche étant accomplie a posteriori, une fois l'acte de Kevin perpétré, on peut s'interroger sur l'influence de cet acte sur son jugement.

Se souvenant d'épisodes de l'enfance de son fils, des affrontements qui les opposaient l'un à l'autre, elle dresse le portrait d'une sorte de monstre. Blasé, vicieux, cruel, mais d'une intelligence hors normes, rien ne semblait avoir de prise sur lui. Punition ou chantage affectif étaient inutiles, puisqu'il y opposait une indifférence atterrante.
Dans ce contexte, les tentatives d'Eva pour approcher son fils, établir un échange avec lui, manquaient de sincérité, et se soldaient presque toujours par un échec...
Il émane de son témoignage une solitude intense, et la détresse de qui sent que sa vie lui échappe. Elle qui avait parcouru le monde en quête de "bons plans" pour les besoins de son entreprise de publication de guides de voyage, se retrouvait à supporter un garçon qui refusait d'être propre (il portera des couches jusqu'à l'âge de six ans, ce qu'Eva considère comme une preuve de sa perversité), saccageait tout ce qui lui tenait à cœur, et gâchait sa relation avec l'homme qu'elle aimait.

"J'aurais pu vivre sans enfant. Je ne pouvais pas vivre sans toi".

Car Eva a en revanche toujours aimé son mari profondément, en dépit de leurs divergences d'opinion, et de leurs conflits à propos de Kevin. Sa façon d'évoquer Franklin, et ses rapports avec son fils, laisse à penser qu'il faisait preuve d'un aveuglement consternant. Il se montrait particulièrement complaisant, se mettant dans la position de celui qui défend l'indéfendable, en réaction à l'attitude, selon lui injuste, d'Eva, dont il remettait la parole en doute, considérant qu'elle dramatisait...

Maintenant que Kevin a effectivement montré à la face du monde l'étendue de sa cruauté, il ne lui reste rien ni personne, hormis ce fils à qui elle continue de rendre visite en prison, et avec lequel le dialogue est toujours aussi difficile. Aucun remords ne le hante, il semble même fier de ce qu'il a accompli... Quant à Eva, elle survit, et subit les conséquences de "l'après", le regard des autres, qui ne la voient plus que comme la mère d'un monstre, et leur suspicion quant à sa part de responsabilité dans l'acte de son fils.

Ceci dit, elle n'est pas tendre, elle non plus, avec ses semblables, et ne l'a jamais été. Elle a souvent fustigé le sentiment qu'ils ont de leur importance, leur besoin de tout normaliser pour se sentir en sécurité, leur absence de doutes sur le bien-fondé de leurs actions... Souvent elle s'est révoltée contre les diktats de la normalité, dont la maternité était un des corollaires. Et son expérience avec Kevin a conforté une de ses convictions : considérer l'enfance comme un univers béni, à protéger, est une hypocrisie. Son fils lui a prouvé que les enfants ne sont pas naturellement des êtres innocents, mais avant tout des individus, dont certains peuvent être foncièrement mauvais, évoluant dans un milieu qui conditionne dès leur plus jeune âge leurs rapports aux autres.
Ce regard acéré et critique qu'elle porte sur une société américaine hyper protectrice, mais dans laquelle le pire est toujours susceptible d'arriver, est un des points communs qu'elle partage avec Kevin.

Le témoignage d'Eva est difficile à entendre. Je ne remets pas en doute sa sincérité, mais je me demande encore quelle est la part de réalité dans le regard qu'elle porte sur son fils. Pourquoi Kevin a-t-il assassiné ses camarades ? La malfaisance est-elle innée, ou la conséquence de l'association de divers paramètres contextuels -affectifs, sociaux, familiaux- ? Est-elle une combinaison de ces deux éléments, l'inné et l'acquis ?

Le roman de Lionel Shriver ne répond pas à ces questions.
Il vous hante et vous bouscule, imprime en vous la voix de son héroïne, qui ne vous lâchera pas de sitôt...

>> Les avis d'Athalie et de Reka.

Commentaires

  1. S'il hante et bouscule, il a accompli les 4/5 du chemin qui mène à (une forme de) la séduction, non?
    Les bouquins qui obsèdent et marquent les lecteurs au fer rouge sont ceux qu'on garde en soi.
    Ceux qu'on garde en soi sont les plus importants, je trouve. Pas toi?
    Laisse-toi le temps de digérer ce roman... Il se peut que tu l'apprivoises et finisses par le recommander chaudement. Parce que, quand même, c'est terriblement génial de se faire marquer au fer par un roman ! ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais je suis complètement d'accord avec toi... Et je le recommande vivement.
      C'est vrai que je ne le dis pas dans mon billet, et pourtant, je me trouve bien bavarde sur ce coup-là, j'ai juste dû oublier de dire l'essentiel... : ce roman m'a plu !
      J'aime être déstabilisée par un livre. Je crois que depuis "Kevin", j'ai lu 6 ou 7 bouquins, mais je continue toujours à penser régulièrement à celui-là !

      Supprimer
  2. Bravo pour ce billet sur un livre qui reste en mémoire... Je l'avais lu en anglais, ce qui m'avait permis de garder un semblant de distance, mais quel choc, tout de même !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, le terme est juste, c'est un choc. L'auteur nous manipule (en nous cachant des éléments essentiels de l'histoire qu'il ne dévoile qu'au dernier moment) et en même temps, il laisse la porte ouverte à de multiples interrogations.
      Il est très fort !

      Supprimer
  3. Je n'ai pas aimé ce livre. Pour moi, l'auteur a voulu démontrer que si l'enfant est devenu un serial killer c'est parcequ'il a eu une mauvaise mère, et ça c'est vraiment simpliste. Autant de pages pour ça...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce n'est pas comme ça que je l'ai vu.
      Au cours de ma lecture, je n'ai pas pensé un seul instant à l'auteur. Dès les premières pages, j'ai eu le sentiment que c'était vraiment Eva qui s'exprimait, et non Lionel Shriver.
      A aucun moment, je ne me suis dit qu'elle était une mauvaise mère. Pour moi, il s'agit plutôt d'une relation mère/fils qui débute sur un malentendu qui, à force d'incompréhension et d'impuissance, devient insurmontable.

      Supprimer
  4. Je n'ai pas (encore) lu le livre mais j'ai vu le film à sa sortie, que j'avais beaucoup aimé (Tilda Swinton est magistrale, comme d'habitude), et je ne suis pas d'accord avec le commentaire précédent. Je ne crois pas que l'auteur ait voulu prouver que si l'enfant avait commis cet acte, c'était à cause de sa mère. Le film diverge peut-être un peu du livre, mais cela ne me semble pas être ton ressenti non plus. La réponse reste justement ouverte, nous connaissons l'enfance de Kevin, ses rapports avec sa mère, narrée par celle-ci qui éprouve une énorme culpabilité. Nous ne savons rien de son côté de l'histoire à lui...Il est donc facile d'imputer à la mère les cause de l'acte de son fils.
    Enfin ceci me prouve qu'il faut que je me dépêche de le lire, même si j'avais moi aussi été très choquée par la question de la maternité et des rapports de la mère à l'enfant.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je n'ai pas vu le film, mais je suis d'accord avec toi, car le livre est effectivement basé sur l'unique témoignage de la mère, avec toute la subjectivité que cela implique.
      J'ai ressenti sa détresse, les efforts qu'elle déploie pour tenter de comprendre en restant le plus honnête possible avec elle-même. De plus, comme je le précise dans mon billet, le fait qu'elle témoigne après le massacre commis par son fils influence forcément son point de vue.
      Mais l'intérêt du roman est justement qu'il laisse ces questions ouvertes. On peut détester Eva, la prendre en pitié, la comprendre...
      En tous cas, elle ne laisse pas indifférent.

      Supprimer
  5. Je retrouve dans ton article tous mes questionnements et mon trouble face à cette mère à la fois froide, intelligente, manipulatrice, peut-être ... sincère peut-être aussi, et c'est toute la force de ce roman si singulier de poser le doigt sur une brèche si inquiétante : d'où vient le mal chez le "monstre" Kévin, de lui ? sans que l'éducation ne puisse rien y faire ? de son regard d'elle sur lui ?
    Et évidemment, ça gêne, cette histoire....
    Merci pour cette critique qui pointe justement là où ce texte fait question.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je crois effectivement avoir raremnt lu un roman qui nous fait nous questionner à ce point. Vraiment très troublant...

      Supprimer
  6. Sujet très intéressant mais j'ai peur qu'il ne soit trop fort pour moi, pas pour l'instant...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Essaie de le noter tout de même pour plus tard, c'est une lecture très forte, et une expérience marquante.

      Supprimer
  7. Comme La Lyre, j'ai vu le film, par hasard et il m'a marquée - mais en lisant ton commentaire je me rends compte que le film était plus "soft" - il suit la mère mais de l'extérieur ce qui nous prive de son expression des sentiments et pose le spectateur comme témoin des agissements du fils envers sa mère dont on prend naturellement le parti - je trouve intéressant cette remise en question de "l'amour maternel et/ou filial inconditionnel et naturel" - question peu abordée (mais présente dans American Darling de Russel justement)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je n'avais pas fait le rapprochement lors de ma lecture, mais ta comparaison avec l'héroïne d'American Darling est très juste. On retrouve chez les deux femmes la même froideur, la même intelligence, mais aussi une grande capacité à s'interroger, sans auto complaisance, sur elles-mêmes...

      Supprimer

Enregistrer un commentaire