"L'invention du père" - Arnaud Cathrine

"Toutes les vies se valent, y compris celles qui ne font que nous traverser l'esprit".

Je n'avais lu qu'un roman d'Arnaud Cathrine avant celui-ci : "La route de Midland", remake fort réussi du célèbre "Tandis que j'agonise" de Faulkner, dont il a réussi à s'approprier le contexte pour le réutiliser, brillamment, de façon tout à fait personnelle...

On retrouve ici l'un des éléments qui permet à Arnaud Cathrine, dans "La route de Midland", de construire son récit d'une manière originale et très intéressante : une grande partie du roman tourne autour d'un personnage qui n'est abordé qu'à travers le regard des autres.

Ce personnage, c'est Goyo Lasagual, vieil homme finissant ses jours dans un village perdu d'Espagne. Son fils Rafael, qui ne l'a jamais rencontré, apprend que Goyo est sur le point de mourir. Il entreprend avec sa tante Maria Pilar, dont il vient également de faire la connaissance, le voyage depuis la France, afin de mettre un visage sur ce père inconnu.
Mais à leur arrivée, il est trop tard...
Rafael est accueilli dans le village paternel par une sourde hostilité, et une atmosphère à la fois tendue et énigmatique. La maison de Goyo est saccagée par des inconnus, et un jeune gitan orphelin rôde avec insistance sur les lieux.

A partir des allusions que certains émettent du bout des lèvres à propos de son père, du témoignage parcimonieux de sa tante, mais surtout en exaltant son imagination, Rafael invente cet homme à qui il n'aura jamais adressé la parole, se répète et écrit des dialogues, d'aigres retrouvailles qui n'ont jamais eu lieu, échafaude des hypothèses sur la rancune et la haine que se vouaient, pense-t-il, Maria Pilar et son frère...
On sent chez le jeune homme un besoin irrépressible de se doter de souvenirs, même faux, pour combler le manque qu'ont laissé en lui l'absence et l'indifférence paternelles. Mais on sent aussi un désespoir suscité par l'existence même de ce besoin, par l'incapacité qu'ont les autres à vous voir autrement que par rapport à ceux qui vous ont précédé, par leur inaptitude à vous accepter sans jugement, à respecter la part d'ombre qui fait de vous un être unique et insondable.

De sa très belle écriture, Arnaud Cathrine nous livre avec "L'invention du père" un texte sensible, mélancolique, où les résurgences de l'histoire se mêlent à la complexité des rapports qu'entretiennent les êtres, où la réalité des faits se révèle finalement bien moins importante que leurs résonances sur l'esprit des individus. 

>> J'ai lu ce roman dans le cadre de l'activité Anniversaires d'écrivains organisée par Sandrine : Arnaud Cathrine a aujourd'hui 40 ans.

Commentaires

  1. "Le journal de Benjamin Lorca" est construit de même sur des témoignages à propos d'un absent : très réussi

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je note donc ce titre, en me disant que de toutes façons, avec une écriture telle que la sienne, il y a peu de risques qu'Arnaud Cathrine me déçoive...

      Supprimer
  2. Le thème me semble mélancolique et intime à souhait... Je note ce titre pour aller plus en avant dans la découverte de cet auteur dont je n'ai lu (et apprécié) à ce jour que le seul Le journal intime de Benjamin Lorca.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ton commentaire me conforte dans l'envie de lire Ce journal intime ...
      La route de Midland est aussi très très bon et mélancolique.

      Supprimer
  3. Bien, me voilà avec deux, trois nouveaux titres sur les bras de mon étagère, d'un auteur que je connais pas du tout, mais tout me dit, surtout si tu dis que c'est bien écrit. Cela me fait penser à "La belle écriture" d'un écrivain espagnol aussi, je te mets le lien
    http://aleslire.hautetfort.com/archive/2013/09/08/la-belle-ecriture-rafael-chirbes-5159308.html.
    Une lecture commune sur un de ces deux auteurs ? Qu'en dirais-tu ? ou un autre Russel Banks ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je viens d'aller lire ton billet sur le Chirbes, et cela fait vraiment envie... cela me fait penser au roman de Thomas Vinau que j'ai lu dernièrement, et dont ma critique paraîtra jeudi...
      Je suis bien sûre ouverte à tout projet de lecture commune, peu importe l'auteur : j'ai un Banks dans ma PAL que, je crois, tu n'as pas lu (Continents à la dérive).
      Mais cela peut aussi être un Cathrine ou un Chirbes, je serais ravie de découvrir un nouvel auteur !!
      Dis-moi ce que tu préfères, ton choix sera le mien.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire