"Le vent qui siffle dans les grues" - Lídia Jorge

Faire dans la dentelle...

Lídia Jorge est une brodeuse. Avec patience et minutie, elle construit son texte un rang après l'autre, s'attardant méticuleusement sur chacun, et ce n'est qu'une fois l'ouvrage terminé, après de longues heures d'élaboration tatillonne, que peuvent être perçus, dans toute leur ampleur, la cohérence et la beauté de l'ensemble...

C'est pourquoi, dans un premier temps, le lecteur se sent un peu perdu. Drôle de coïncidence -ou pas-, l'héroïne du roman elle-même s'égare... Elle s'égare en tergiversations, en pensées a priori chaotiques mais qui répondent finalement à une certaine logique, elle perd ses moyens et ses mots, hantée par une angoisse fébrile.
Vous ne comprenez rien ? C'est normal ! Il faut un temps d'adaptation pour appréhender le contexte du "Vent qui siffle dans les grues".

Le narrateur, qui parle au nom d'un "nous" difficile à cerner au départ, relate cette histoire deux ans après qu'elle se soit produite. Il a reconstitué des événements pour lesquels existaient plusieurs versions, basées sur des rumeurs infondées, nourries de préjugés simplistes.
Tout ce que l'on sait, c'est que notre conteur est le cousin -ou la cousine, puisqu'on ne sait pas si la personne qui s'exprime est un homme ou une femme- de Milene Leandro, personnage central de cette histoire.

Il y a deux ans, donc, la cousine Milene s'est retrouvée dans une situation pour le moins embarrassante. Sa grand-mère Regina, avec qui elle vivait, s'est enfuie de l'ambulance qui la ramenait chez elle, pour aller mourir devant la porte de la vieille fabrique de conserves dont elle était la propriétaire, fabrique qui ne fabriquait plus rien depuis longtemps, mais où logeaient, en accord avec la grand-mère Régina, une modeste famille de cap-verdiens, les Mata.
En ce torride mois d'août qui assèche le petit village d'Algarve où se déroule notre histoire, tous les enfants de Regina sont loin, en vacances, et injoignables. Milene doit, seule, faire face à cette mort. Milene est une jeune femme différente. Malgré ses trente ans passés, elle raisonne et se conduit comme une adolescente de quinze ans. Le monde autour d'elle va souvent trop vite, et, incapable de suivre le rythme que lui imposent les autres, elle reste souvent muette, par manque de temps pour trouver les bons mots, par manque de temps pour exprimer avec le plus de justesse possible les idées tourbillonnantes qui peuplent son esprit.
En attendant le retour de ces oncles et tantes qu'elle n'est pas parvenue à joindre, Milene s'angoisse : comment va-t-elle pouvoir expliquer la mort de la grand-mère ? A la recherche d'indices pour se justifier vis-à-vis de la famille, mais aussi pour reconstituer l'incroyable et agonisant parcours de Regina (comment cette femme à l'article de la mort a-t-elle pu parcourir deux kilomètres à pieds ?), elle se rend à la fabrique, elle aussi désertée, et s'installe dans la cour, à l'abri derrière les draps mis à y sécher. C'est là que les Mata, de retour de Lisbonne où ils ont laissé l'un des leurs à l'aube d'une carrière de chanteur célèbre, la trouvent.

"Le vent qui siffle dans les grues" est un récit foisonnant, qui s'apprivoise peu à peu, dont la conquête est parfois difficile. Lídia Jorge écrit certes très joliment, mais elle écrit aussi beaucoup, et si cette prolixité donne à son récit un rythme particulier, une torpeur envoûtante, il rend aussi parfois la lecture laborieuse.

Pourtant, je dois bien avouer que le charme, indéniablement, a pris... On ne peut que s'attacher au personnage de Milene, que sa différence rend vulnérable, mais aussi d'une ingénuité touchante. Milene est à l'opposé des valeurs revendiquées par une famille conservatrice fortement attachée à ses biens et à son rang social, pour le maintien duquel elle est capable de commettre les pires horreurs.
Par son intermédiaire, le lecteur appréhende les différences qui séparent les deux mondes que représentent les Leandro et les Mata, mais aussi leurs points communs. La notion de clan, notamment, semble importante pour les deux familles, et génère chez certains un rejet total de tout ce qui peut venir bouleverser un ordre implicitement établi, consistant à ne pas mélanger les races et les milieux...

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