"Le fouet vivant" - Milo Urban

Chronique de temps troublés.

Avec "Le fouet vivant", Milo Urban parvient à écrire un récit de guerre, sans qu'il y soit question de champs de batailles ou de combats soldatesques. La violence y est pourtant bien présente...

Ráztoky est un village slovaque dont les habitants, en ce début du XXème siècle, vivent essentiellement de la terre. C'est un village comme beaucoup d'autres, avec ses notables : son notaire (représentant de l’État sous la monarchie austro-hongroise), son maire, son vicaire, son pasteur, avec son souffre douleur, ses bigotes acerbes et envieuses, avec se lâches et ses héros anonymes.
Les hommes valides de Ráztoky sont partis au front, laissant derrière eux des mères éplorées et des épouses vulnérables. Certains profitent de leur absence et du pouvoir que leur confère leur statut social pour abuser de la détresse de certaines... Tout comme, au nom de la sacro-sainte patrie, ils profitent des réquisitions de vivres (récoltes et bétail) pour alimenter des réserves personnelles soigneusement dissimulées, pendant que les citoyens du village crient famine.
Rares sont ceux qui, même parmi ces derniers, font preuve de solidarité, de compassion. Au contraire, les difficultés exacerbent la cruauté et les instincts individualistes, révèle la bassesse des âmes.
Le village, appauvri et affamé, privé de ses forces vives, fait peu à peu entendre des rumeurs de rébellion...

Sous le couvert d'une plume simple mais éloquente, qui flirte même, parfois, avec une forme de bonhommie, Milo Urban nous livre en réalité un récit cinglant et sans concessions, le portrait vitriolé d'une société certes réduite, mais qui constitue un échantillon représentatif du meilleur comme du pire de ce que l'humanité peut offrir.

Sans argumentation philosophique, en s'attachant à dépeindre le quotidien d'individus ordinaires au destin sans gloire, en rappelant sans cesse à quel point la vie peut être belle et simple (notamment par ses descriptions d'un environnement naturel omniprésent), il parvient à exprimer tout le dégoût que lui inspire la guerre, à démontrer son absurdité et ses retentissements destructeurs, à fustiger l'annihilation de la dignité et de la fraternité humaine qu'elle implique.

J'ai beaucoup aimé son écriture d'une élégante simplicité, et sa capacité à rendre avec autant de justesse l'existence de ce village et de ses habitants, que l'on finit par avoir le sentiment de connaître depuis longtemps...

Un grand merci à Sandrine, sans laquelle je n'aurais probablement jamais découvert Milo Urban !

Commentaires

  1. Ah que je suis contente que ce livre t'ait plu ! Ne trouves-tu pas étonnant qu'il ait été écrit en 1927 ? Ce qui me parait aussi notable, c'est que ce village pourrait être n'importe quel village dans un pays en guerre, il a quelque chose d'universel...

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    1. Oui, je suis d'accord avec toi, sans doute parce que plutôt que de s'attarder sur une description du conflit en tant que tel, l'auteur s'attache à dépeindre ses répercussions sur des individus qui n'assistent pas à la guerre, mais en subissent, de loin, ses corollaires.
      Et les privations, la souffrance, font surgir des comportements et des réactions qui, effectivement, pourraient être ceux de n'importe quel groupe de citoyens, d'hier ou d'aujourd'hui, dans n'importe quel pays.

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