"Le silence des rails" - Franck Balandier

"Je suis un monstre, le temps d'une guerre antique, un joueur de touche-pipi.
Je suis le rose triangulaire, le temps d'une guerre, oui, un problème de géométrie en voie de disparition.
(...)
Je suis la couleur interdite, celle d'une layette pour filles".


Le lecteur est dans un premier temps cueilli à froid par la sécheresse de l'écriture. Les phrases courtes, elliptiques, donnent au texte un caractère abrupt, qui écorche...

Il comprend tout de suite que "Le silence des rails" ne livrera pas de longues descriptions des faits. Non, "Le silence des rails" est un texte taillé au cordeau, constitués de mots que l'auteur nous jette à la figure, avec l'intention consciente de frapper l'esprit.

On apprend en quelques lignes la naissance du narrateur sur le quai d'une gare, son abandon, aussitôt, par sa mère, au milieu de la liesse suscitée par le retour des soldats du front. Puis c'est l'orphelinat, et les premiers attouchements avec des hommes, et enfin la liberté, à dix-huit ans, et la révélation de ce qu'il nomme son "inversion" (comprenez son homosexualité) lorsqu'il rencontre le beau et viril Jules.

Voilà, pourrait-on dire, pour l'introduction. Car l'essentiel est après, et l'auteur s'y attardera davantage. Sa plume aussi, d'ailleurs. Elle conservera dans l'ensemble sa concision tranchante, ses mots qui percutent, mais se fera en même temps plus poignante, plus lyrique, empreinte d'amertume, puis d'une détresse de plus en plus forte, qui confine à la démence.

Étienne, parce qu'il est homosexuel, est déporté dans un camp en Alsace, le Struthof, où ceux de son espèce sont surnommés "les culs roses". Il ramasse les déjections et déblaie la neige, sous la garde d'Ernst, plutôt complaisante, trop sans doute, puisque Ernst n'y survivra pas. Au Struthof, Étienne découvre vite que l'on vous fusille pour un rien. Il apprend à faire profil bas, à ravaler sa révolte, à occulter la signification de la fumée nauséabonde qui sort des cheminées, à survivre au froid et à la faim, aux humiliations...

Si Franck Balandier choisit, pour nous faire part de cette portion d'histoire, d'utiliser la fiction, il étaie son récit de détails issus de témoignages bien réels, qui rendent significative l'horreur vécue par les prisonniers du Struthof. Par la voix de son narrateur, il rapporte notamment les nuits au cours desquelles on entend quasiment tout le dortoir claquer des dents, car, tenaillés par la faim, les prisonniers rêvent de nourriture, ou l'indécence macabre de ce commandant qui utilise les cendres des morts pour fertiliser son potager.

L'écriture de l'auteur, puissante, bouillonnante, rend son héros palpable. Franck Balandier met son imagination d'écrivain au service d'une réalité indicible, et parvient ainsi à toucher le lecteur, en dénonçant l'intolérance et la barbarie des hommes avec autant de force que s'il nous avait livré une réalité brute. C'est d'ailleurs grâce à ses facultés imaginatives que son héros survit, en transcendant l'horreur par la poésie et la dérision, se détachant ainsi de l'état d'animal auquel ses geôliers voudraient le ravaler.

"Le silence des rails" est un texte à la fois beau et violent, court mais intense.

Commentaires

  1. Je vous remercie, INGANNMIC, pour cette belle critique. Je viens d'en mettre le lien sur ma page FB.
    Encore un grand et chaleureux merci.

    Franck Balandier.

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    Réponses
    1. Bonjour, et bienvenue ici, votre présence m'honore...

      Je vous remercie à mon tour de nous offrir ce beau roman très touchant, sur un thème peu développé en littérature.

      J'espère que ce billet donnera envie à d'autres lecteurs de le découvrir.

      Bonne soirée.

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