"Pas de saison pour l'enfer" - Kent Anderson

« Je ne suis qu’un passager parmi d’autres – ni plus, ni moins. À la seule différence que moi, j’ai les mots pour l’écrire. C’est mon boulot. »

Kent Anderson est un vétéran du Vietnam. Sergent d'opération et de renseignement dans les Forces Spéciales (les célèbres "bérets verts"), il en est revenu avec le sentiment d'y avoir laissé une part de lui, "un brave gosse, qui faisait comme il pouvait, perdu dans des ténèbres d'une dimension diabolique, un petit frère (qu'il a abandonné, et qui) ne rentrera jamais au bercail".
Pour autant, "Pas de saison pour l'enfer" n'est pas à proprement parler un récit sur le Vietnam, ou du moins, il n'est pas que ça. Kent Anderson n'est d'ailleurs pas qu'un vétéran. Il a exercé durant huit ans comme officier de police dans les quartiers noirs de Portland et d'Oakland, puis comme professeur de littérature en faculté.

"Pas de saison pour l'enfer" est un recueil de textes, de bribes d'existence, d'anecdotes, à caractère autobiographique. On y trouve aussi quelques extraits, jamais exploités, de romans publiés par l'auteur, mettant en scène Hanson, personnage fortement inspiré de son expérience en tant que policier. Comme point commun entre ces différents textes, on pourrait citer une récurrence de la violence, sous diverses formes : ritualisation -légale ou non- de la maltraitance animale (corrida, combats de coqs), brutalité manifestée par certains des participants à une réunion d'anciens mercenaires à laquelle s'est rendu Kent Anderson, ou encore violence sous-jacente induite par la promiscuité qu'impose la vie urbaine...

Et, bien que la guerre du Vietnam ne soit pas le sujet principal de ce récit, elle y est également omniprésente, par le truchement des souvenirs qui s'immiscent dans la prose de l'auteur, convoqués par un événement qui lui rappelle un épisode vécu sur le front, ou par les réflexions que lui inspire le comportement des individus.
D'ailleurs, le rapport à l'écriture de l'auteur, ainsi qu'il nous l'explique, est lui-même fortement déterminé par son expérience du Vietnam. Écrire a d'abord été un impératif dicté par le besoin de témoigner à l'attention de ceux qui, pro ou anti guerre, jugent et expliquent sans avoir aucune idée de son horrible et démentielle réalité. Car ses concitoyens, hypocritement protégés par les œillères d'une morale facile, refusent de voir la brutalité sanglante de cette réalité, l'ampleur de la violence avec laquelle elle traumatise les individus.
Ainsi, il insiste sur sa volonté, dans ses écrits, de se montrer direct et sincère, de ne rien édulcorer. Le contexte politique, idéologique n'a aucune place dans son témoignage : Kent Anderson s'intéresse aux hommes sur le terrain, à la façon dont le quotidien de sauvagerie et d'absurdité que leur fait vivre la guerre les transforme, et les révèle, parfois.
Écrire est ensuite devenu comme une obsession, un moyen de payer sa dette à ce "brave gosse laissé au Vietnam", rapporter son histoire étant une manière de le maintenir, en quelque sorte, vivant...

Si la guerre est omniprésente, c'est aussi parce qu'elle fait partie intégrante de l'homme qu'est devenu Anderson. Il a gardé en lui un sombre désespoir, qu'il exprime parfois par des idées suicidaires, ainsi qu'une nette tendance à la paranoïa, lui faisant imaginer en permanence la possibilité d'un danger. Il donne le sentiment de vivre sur un fil, tenaillé par une peur sourde, la moindre agression (imaginée ou non) pouvant le faire basculer à nouveau dans la violence.

Kent Anderson ne porte pas de jugement, ne s'apitoie jamais, ni sur lui-même ni sur les autres. Il énonce des faits, et tente de comprendre, à leur lumière, les mécanismes qui poussent l'homme à la cruauté, à la barbarie. Il est sans illusion sur ses semblables, mais il s'y intéresse profondément, et semble même leur porter une certaine tendresse.

"Pas de saison pour l'enfer" se lit comme on écouterait un vieil ami marqué par la souffrance de ses expériences passées, touché par sa capacité à dire des choses terribles avec autant de franchise que de poésie.

Commentaires

  1. J'ai découvert ce livre cet été : c'est certes cru et violent, mais aussi fascinant...

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    1. Tout à fait d'accord, et ce qui m'a aussi marqué, c'est la beauté de l'écriture..

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    2. Oui ! Et la façon dont parfois il évoque les horreurs du Vietnam avec distanciation et, par contraste, sa façon très douce et poétique de magnifier de petites choses... Je pense notamment à sa façon d'évoquer les chevaux...
      (mauvaise identification dans mon précédent message : je suis BlueGrey, et non Rose)

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    3. Je t'avais reconnue, ayant suivi le lien vers ton blog...

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  2. J'ai acheté il y a 2-3 jours son premier roman "Sympathy for the devil". Je crois que je ne vais pas le faire attendre dans ma PAL trop longtemps.

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    1. J'espère qu'il te plaira autant que ce titre m'a plu. Je n'en ai personnellement pas terminé avec Anderson.
      Et que dirais-tu, tiens, d'une lecture commune ?
      Pas forcément à prévoir pour tout de suite, bien sûr !!?

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    2. Ce serait avec grand plaisir ! Dis-moi quand ça t'arrange pour la date ! ;-)

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    3. La mi-février me paraît pas mal... disons le 15/02 ?

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    4. ça me va très bien ! C'est noté !

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