"Le roman de Bolaño" - Eric Bonnargent et Gilles Marchand

"Le monde serait-il envahi de personnages de roman ? Et vous, êtes-vous certain de ne pas en être un ?"

Voilà un titre qui ne pouvait qu'attirer mon attention ... et en même temps éveiller ma méfiance ...

Me voyant tourner et retourner entre les mains l'objet de ma curiosité, d'autant plus attisée après la découverte du nom de l'un de ses auteurs (car il s'agit d'un roman écrit à quatre mains), ex-rédacteur du blog collectif L'Agnanoste grâce auquel j'ai découvert plus d'une pépite, la libraire est venue me faire l'article : "Oui, elle avait lu "Le roman de Bolaño", et "oui, il est passionnant, très bien écrit, il lui a donné envie de découvrir l'oeuvre du vrai Roberto" (être libraire et ne pas avoir lu Bolaño, c'est pas une faute professionnelle, ça ?).

Dommage pour la libraire, car lire "Le roman de Bolaño" lorsque l'on connait un tant soit peu la bibliographie de l'écrivain chilien lui confère une saveur particulière...

Pierre-Jean Kauffmann vit à Paris. Cet alcoolique sous traitement anti-dépressif est hanté par l'amnésie qui rend mystérieusement angoissant un pan de son passé. Il a exercé pendant plusieurs années la non profession de voleur de clients de taxi, se faisant rémunérer par des histoires. Il y a trois ans, l'un de ses passagers a laissé sur sa banquette arrière un livre qu'il vient de se décider à ouvrir. A l'intérieur d'"Etoile distante", du chilien Roberto Bolaño, il trouve alors, griffonnée sur un morceau de papier, l'adresse à Barcelone d'un des personnages du roman, Abel Romero. 
Il décide de lui écrire.

"Le roman de Bolaño" est constitué de l'échange épistolaire qui s'ensuit entre Pierre-Jean et Abel.

Ce dernier, d'origine chilienne, admirateur de Javert, a effectivement un passé digne d'un personnage de roman... Policier sous Salvador Allende, il a connu les geôles -et la torture- du régime Pinochet, puis l'exil forcé en France. Les années de bonheur qu'il a connues par la suite, en compagnie de sa femme Pilar, ont pris fin avec la mort de celle-ci, qui l'a anéanti. Abel n'avait jamais entendu parler de Roberto Bolaño, mais après quelques réticences face à la curieuse démarche de son correspondant, il se laisse guider par la curiosité et entame la lecture de l'oeuvre de son compatriote.
De plus en plus intrigué -pourquoi l'écrivain chilien a-t-il choisi de le faire apparaître dans plusieurs de ses titres ? Quel était le but du mystérieux passager de Kauffman en provoquant sa rencontre avec Abel ?-, il se lance dans une enquête sur les traces de Bolaño, et plus précisément à la recherche de Belano, son double littéraire qui, lui, est toujours vivant, et qu'il a déjà rencontré par le passé. 

Truffé de références, de correspondances, ce roman nous emmène sur divers théâtres de récits Bolañiens, jusqu'à la mortifère Ciudad Juarez, dont nous retrouvons l'atmosphère glauque, irrespirable. Baigné par l'obsession du Mal, par cette détresse qui semble inséparable de l'histoire de l’Amérique latine et de ses poètes, par le constat désespéré que la cruauté de l'homme est infinie qui hantent l'oeuvre de Roberto Bolaño, ce texte qui lui rend si bien hommage n'en est pas moins un roman à part entière. Et ce grâce à ses deux héros, qui auraient pu n'être que de fades faire-valoir, et se révèlent être des personnages consistants, véritablement attachants. En nouant cette alliance à distance pour percer le mystère Bolaño, ils apprennent à se connaître, à se soutenir mutuellement, pour enfin oser affronter le Minotaure qui les attend dans leur labyrinthe respectif, ce spectre de leurs peurs qui les empêche de vivre.

De même, ce n'est pas, malgré ce qui précède, un roman morose... Car la relation qui se construit entre les deux protagonistes est empreinte de compréhension et d'espoir, mais aussi parce que les nombreux clins d’œil qui parsèment le récit -mise en scène d'écrivains réels,...- y apportent une touche d'humour bienvenue. 

"Le roman de Bolaño" est une belle réussite, jeu de pistes entremêlant fiction et réel, à la fois ludique et profond, qui ravira aussi bien les lecteurs de l'auteur chilien que les autres...


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