"Feu pâle" - Vladimir Nabokov

Brève de comptoir, avec Zaph.

J'étais au Blue Lagoon avec Zaph et franchement, je ne sais pas ce qu'ils mettent dans leurs cocktails...


Zaph - "Je connais un bar plus sympa qui s'appelle le "Garder l'encre", mais ils ne font que de l'Irish Coffee. Ici par contre, il y a un bon choix de cocktails."

Ingannmic - "Je suppose que ce sera un Daiquiri pour toi ?"

Zaph - "Ah non, Nabokov demande une boisson à base de vodka. Tiens, pourquoi pas un Blue Lagoon, puisque c'est le nom de ce bar ? Et pour toi ?"

Ingannmic - "Pour moi, ce sera un Passion Royale, en l'honneur de celle que manifeste le narrateur de Feu pâle (tiens, ça ferait un joli nom de cocktail) pour les têtes couronnées de sa lointaine patrie..."

Zaph - "Dis, je ne sais pas quel effet t'a fait ce livre, mais pour moi, c'est une énorme et excellente surprise! A vrai dire, de Nabokov, je n'avais lu que le célèbre et sublime "Lolita", ainsi qu'un recueil de nouvelles assez plaisant. Je me disais depuis longtemps que je devrais lire un autre livre de Nabokov, mais je repoussais toujours. Pourquoi? Peut-être parce qu'on n'entend jamais parler de ses autres livres, qui sont probablement éclipsés par la réputation sulfureuse de Lolita ?"

Ingannmic - "Peut-être parce que son œuvre est réputée complexe ? J'ai lu également Lolita et un autre de ses titres, dont j'ai gardé très peu de souvenirs, excepté la difficulté à vraiment comprendre certains passages... Mais je te rejoins : "Feu pâle" a été une excellente surprise. Bien que complexe, par sa structure notamment, c'est un roman complètement abordable, mais c'est surtout une lecture extrêmement plaisante !"

Zaph - "Oui, la structure est certainement assez complexe, et il y a surement plein de niveaux et de références qui m'ont échappés. Mais l'idée de base est géniale, ce pseudo poème posthume et son commentaire  (bien plus long que le poème) qui dévie complètement du sujet pour se focaliser sur les préoccupations du commentateur, c'est grandiose. J'ai d'ailleurs fini par trouver ce Charles Kinbote presque touchant, ce qui est un tour de force tant ses commentaires sont égocentriques et hors-propos."

Ingannmic - "Je l'ai personnellement trouvé plutôt agaçant. Mais cela ne m'a pas gêné car cela n'a aucun importance : faire du narrateur ce personnage présomptueux est de la part de l'auteur une ruse habile. Il utilise  la conviction que Kinbote a de son importance et de son influence sur le poème rédigé par le défunt Shade pour bâtir un récit qui, censé être un commentaire de ce poème, devient une histoire à part entière...
Et j'ai constaté au cours de ma lecture un phénomène étrange : à certains moments, de manière inconsciente, je ne savais plus si Kinbote évoquait le personnage de Shade ou celui du roi de Zembla, personnage central  de son récit.  Parce qu'il nous entraîne dans une mise en abyme qui mêle plusieurs niveaux d'intrigues. "

Zaph- "Agaçant, oui, mais il y a quelque chose d'un peu tragique dans ces histoires d'ambitions déçues, qu'elles soient d'ordre royal, littéraire, sentimental ou amical. Comment Kinbote tente de se réfugier dans cette pseudo-amitié du grand poète, alors qu'on sent bien, même vu par le prisme de son propre récit, qu'il n'est qu'un gros casse-pieds. Ce qui m'amène à te poser la question du poème. On aurait presque tendance à l'éclipser, mais il est quand-même central dans le livre. Alors, comment l'as-tu trouvé ?"

Ingannmic - "Étonnant. parce qu'au fil des étapes de son existence qu'y raconte Shade -de son enfance à son expérience tragique de père, de son amour pour sa femme à son expérience de la mort-, il mêle de brefs passages assez triviaux, qui décrivent des faits de manière simple, à de  longues envolées lyriques et très imagées. Je suis sans doute désavantagée par rapport à toi, qui l'a lu en VO, mais même traduit en français, je l'ai aussi trouvé envoûtant. riche de métaphores souvent inattendues, et très touchant. Ce poème est finalement ce qui nous permet sans doute de connaître Shade de la manière la plus juste, sans le filtre de subjectivité et de narcissisme dont Kinbote pare son commentaire."

Zaph - "Bien, je crois que c'est ce qui m'a le plus déstabilisé dans le livre. En le lisant, je n'arrêtais pas de me demander "et si j'avais lu ce poème dans un vrai recueil de poésie, est-ce que je l'aurais trouvé bon ?" Comme si "Pale Fire" n'était pas un vrai poème parce que mis sous la plume de John Shade, un poète imaginaire. En plus, Shade est présenté comme un grand poète, même si c'est surtout l'opinion de Kinbote, et on ne peut pas trop s'y fier. 
Est-ce que Nabokov écrivait de la poésie en dehors de ce livre ? J'avoue que je ne sais pas, je connais très mal son oeuvre finalement. Je pestais sur moi-même de me poser ce genre de questions; c'est l'équivalent littéraire de juger un vin sur son étiquette; je me décevais. En plus, il me semble comme toi qu'il y a des passages assez inégaux dans le poème. Et comme tout le bouquin joue sur les faux semblants, je me demande si ce poème n'a pas été très intelligemment composé par Nabokov pour entrer dans ce jeu et susciter ce genre de réaction chez le lecteur. Je sais qu'il en est capable, il aime jouer avec les lecteurs."

Ingannmic - "Je ne me suis pas posée tant de questions, je me suis docilement laissée mener par la volonté de Nabokov ! Et j'y ai récolté un grand plaisir ... L'un des aspects qui m'a le plus réjouie, c'est cet humour fait d'un mélange de dérision et de rocambolesque. Certains passages sont à la fois drôles et riches d'aventure, notamment les anecdotes évoquant la fuite du Roi de Zembla, où encore celles mettant en scène Gradus sur les traces de ce dernier.. on nage par moments en plein vaudeville !
C'est tout de même extraordinaire cette façon qu'a l'auteur de mêler les genres : le romanesque et la poésie, la fable, aussi, en créant ce royaume de Zembla, et sa dynastie de rois atypiques."

Zaph - "Oui, vraiment un chouette bouquin, en résumé. Il n'y avait aucune raison d'en avoir peur. Du coup, j'ai ajouté deux autres Nabokov dans ma listalire: "Pnine" et "La défense Loujine". Tu veux un autre Passion Royale ?"

Ing - "Avec plaisir ! Et accompagnons-le de quelques zakouskis..."

Commentaires

  1. Je suis justement en train de le relire et déjà que c'était l'un de mes romans préférés à vie (ou sinon mon préféré), j'y découvre de nouvelles choses en le relisant. Et je suis tombé sur cet excellent texte où le journaliste se demande : qui est vraiment l'auteur du poème Feu pâle? : est-ce le narrateur des commentaires, est-ce vraiment Shade ou collègue, quelqu'un d'autres ? Bien sûr que c'est Nabokov en réalité, mais dans le roman en tant que tel, qui est l'auteur de ce fameux poème ? Et surtout, est-ce qu'il a une valeur littéraire ? La préface de Mary McCarthy était aussi intéressante et l'article en question en parle un peu aussi. Alors si ça vous intéresse, le voici : http://www.slate.fr/story/26581/feu-pale-nabokov-polemique

    Pour les autres romans de Nabokov, j'ai adoré Ada ou l'Ardeur....

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    1. Oui, bien sûr que cela m'intéresse, j'irai lire cet article... En tous cas cette lecture a été un belle expérience, originale et déroutante. Athalie et toi aviez raison de me le conseiller.
      Je note les autres titres que tu évoques.. et bonne relecture !

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  2. Je me demandais ce que tu allais en penser .... Et tu as aimé, tant mieux ! Comme Jimmy, c'est l'un de mes romans préférés à vie, la mise en abyme est un redoutable piège de lecture, et oui, c'est un livre à la fois drôle et inquiétant, par moment, on ne sait plus où l'on en est. Je me souviens avoir bien aimé "Ada", également. (mais de quoi, ça cause ? Plus aucun souvenir ....) Sur un principe similaire à "feu pâle", il y a un Chevillard "les absences du capitaine Cook", jubilatoire ! A demain pour "La pharisienne"

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    1. Merci pour le conseil, en tous cas. Je dois avouer qu'avec vos deux références, j'étais plutôt confiante !
      Ce fut une expérience très étrange, un moment de lecture vraiment original. Comme tu le dis, on ne sait plus par moments où on en est, mais contrairement à certains auteurs qui nous embrouillent en complexifiant leurs récits à l'extrême, on est plus ici dans une sorte d'imprégnation à notre insu : on comprend tout, car la construction de Nabokov est impeccablement structurée, mais on est comme plongé dans une sorte de théâtre dont les acteurs échangeraient leurs rôles.
      C'est difficile à expliquer...

      Et à demain, oui, pour notre RDV Mauriacien !

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  3. Une façon très sympa de présenter un livre :) Alors l'inculte que je suis, ne connaissait pas celui-ci ni les autres livres de Nabokov. Moi à part "Lolita" et la retranscription de ces cours à l'université (si tu ne connais pas et si tu as l'occasion, je te conseille vivement de te les procurer dans la collection Bouquins. Une merveille !), ma culture s'arrête là !

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    1. J'ai lu Lolita il y a bien longtemps, et en fait, je crois qu'à l'époque, m'attendant à un bouquin plus ou moins érotique, je m'étais dit un truc du genre : "c'est tout ? Tout ça pour ça ?!"
      Tu vois, mon inculture vaut la tienne ...
      Mais peu importe après tout, le principal est de prendre du plaisir à lire... et Feu pâle en procure beaucoup !!

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