Autour du handicap

"Le printemps russe" - Norman Spinrad

Prolongation de guerre froide...

Ils avaient un rêve...
L'américain Jerry Reed celui de poser le pied sur Mars.
La russe Sonia Gagarine celui de vivre en Europe.

Lorsqu'ils se rencontrent à Paris, Sonia a réalisé le sien, puisqu'elle travaille en Belgique pour le compte de l'Etoile rouge, société commerciale soviétique. Quant à Jerry, il est lui aussi sur le point d'accéder à la plus chère de ses aspirations : l'ESA lui propose d'intégrer son équipe, et d'apporter au programme spatial européen son expérience d'une technologie permettant de rendre possible le transport des masses vers les cieux étoilés...

Vingt ans plus tard, leur enthousiasme et leur passion ont fait long feu...

Ils sont parents de deux adolescents : Robert, nostalgique d'une Amérique idéalisée qu'il ne connait que par les récits paternels, et Franja, imprégnée comme sa mère de l'idéal communiste, mais admirative du rêve spatial de son père, dont elle a s'inspire, avec pour objectif de devenir cosmonaute.
Les origines américaines de Jerry l'ont freiné dans son évolution de carrière, tout comme Sonia et leurs enfants pâtissent de leur parenté avec cet homme forcément suspect, malgré le fait qu'il n'ait plus aucun lien avec les Etats-Unis.

Ecrit en 1991, "Le printemps russe" allait rapidement devenir une uchronie...
Norman Spinrad réécrit l'issue d'une guerre froide propice à une Europe et une U.R.S.S. -dont la perestroïka a été une réussite-, devenues puissantes, économiquement dynamiques et politiquement éclairées.
Les Etats-Unis quant à eux, depuis l'explosion de la navette Challenger, déclinent. Leur programme spatial est au point mort, leur économie en nette récession. Le gouvernement entretient la haine de ses citoyens envers les boucs émissaires tous désignés que représentent cette Europe ingrate qui s’accoquine avec l'ennemi rouge, et une Amérique latine soi-disant gangrenée par les mouvements gauchistes, qu'il faut s'empresser d'aller combattre, ce qui permet au passage de relancer l'industrie de l'armement.

L'auteur nous livre avec ce roman sa vision d'une Amérique qui l'a déçu. Contestataire sous
l'administration Reagan, il vit à Paris depuis 1988. Sous couvert de fiction, il se montre avec son pays natal d'une virulence qui tourne parfois à la caricature. Même si l'on admet la justesse de l'analyse à partir de laquelle il tisse son intrigue -la montée de de la la paranoïa et du protectionnisme américain, la politique ultra-libéral et semi-dictatorial impulsée par des gouvernements successifs-, on peut regretter qu'en tombant dans l'excès, sa critique en perde de sa crédibilité et donc de sa force. Le peuple américain, surtout dans la première partie de son roman, est présenté comme une bande d'abrutis ignares et haineux, les seuls citoyens sauvant l'honneur de cette nation déchue fantasmant sur une union soviétique idéalisée. A l'inverse, Paris y est décrit comme le summum de l'art de vivre, ville de projets et de plaisirs, dont il nous livre de -trop- longues descriptions d'une vie nocturne trépidante et branchée en début d'intrigue.

Certes, la déception de ses héros en butte à la ségrégation anti-américaine pratiquée par les européens atténue quelque peu le manichéisme de sa démonstration, et son propos se fait également un peu plus nuancé en fin de récit. Mais j'ai trouvé dans l'ensemble qu'il développait des pontifes assez simplistes -bien que plutôt sympathiques-, sur l'honneur, le patriotisme et les valeurs familiales.

Récit dense et foisonnant (son édition au format poche a nécessité deux volumes), "Le printemps russe" se présente comme un roman feuilleton, avec comme personnages centraux les membres de la famille Reed-Gagarine, que nous suivons à diverses étapes de leur existence. La lecture se déroule avec aisance, au fil d'une écriture sans flamboyance mais efficace.

Pour résumer, une lecture pas vraiment désagréable, mais qui manque de subtilité et de profondeur.

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