"Le procès" - Franz Kafka

Présumé coupable.

J'imaginais "Le procès" fastidieux, alourdi d'une intrigue tournant volontairement en rond pour servir son propos : démontrer l'absurdité d'un système...
J'avais tort... 

Joseph K. et fondé de pouvoir dans une banque. Le matin de ses trente ans, sans que rien ne l'annonce, des individus viennent à son domicile lui signifier son arrestation. Simples exécutants, ils ne sont pas en mesure de lui préciser le motif de son inculpation. Et les modalités en sont d'ailleurs plutôt étranges : Joseph K. n'est pas placé en détention. Libre, il peut continuer d'exercer son métier, et de mener une vie normale, du moins en apparence...

Aussi, cette "arrestation" passe dans un premier temps pour un mauvais rêve vaguement dérangeant, dont l'étrangeté et l'illogisme suscitent une sourde inquiétude.
Cette impression d'être invité dans un univers absurde est accentuée par la survenance d'épisodes loufoques, de détails bizarres... Joseph K. assiste ainsi à une scène de flagellation punitive dans un débarras exigu, ou se retrouve à déambuler dans les couloirs labyrinthiques du grenier où sont stockés les archives de la justice, le long desquels patientent de longues heures durant des quidam en attente d'on ne sait précisément quoi... De même, la récurrence, au cours de ses tribulations judiciaires, d'opportunités sexuelles faciles, amplifie la dimension déconcertante de l'intrigue.

Le procès lui-même est une suite de démarches vaines et insensées. Les interrogatoires se déroulent dans une ambiance à la fois théâtrale et anxiogène. Quant à son avocat, le seul intérêt que présente sa fréquentation réside en la charmante et peu farouche jeune femme qui lui sert d'infirmière... Joseph K. ne parvient même pas à savoir de quoi on l'accuse, et sans doute est-ce là le pire aspect de cette farce macabre et effrayante : le fait que cette arrestation semble complètement arbitraire. 

Peu à peu, nous assistons à la mise en branle d'une mécanique insidieuse, minante, dans laquelle le héros, englué dans ses efforts pathétiques car inutiles pour sortir de cette situation absurde, est broyé. Les ramifications de l'appareil judiciaire semblent le cerner de toutes parts : presque chaque personnage rencontré a des liens avec l'administration judiciaire, certains ont eux-mêmes des procès en cours, et tout le monde semble admettre que ce n'est finalement pas la présence d'un motif d'accusation qui compte, ni le fait d'être coupable...

Le procès devient à la fois omniprésent et insaisissable, entité qui vampirise l'existence de K. plus qu'il ne la bouleverse brusquement, qui finit par coloniser ses pensées, mobiliser toute sa réflexion, par empiéter sur chaque minute de sa vie.

Quelle était, lorsqu'il a écrit cette fable absurde et angoissante, la cible de Franz Kafka ? Visait-il, d'ailleurs, une cible en particulier, ou ce roman était-il une manière d'exprimer certaines de ses angoisses existentielles... ?
Je crois qu'il n'existe pas de réponse définitive à cette question. Et après tout peu importe : "Le procès", loin d'être fastidieux, est un roman qui se prête à de multiples interprétations. A chacun de trouver la sienne...

J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Aaliz : son avis est ICI.

Commentaires

  1. Trop déconcertant pour moi ce "Procès". Je suis quand même soulagée de constater qu'au moins une de nous deux a apprécié cette lecture ! Le passage de la flagellation m'a pas mal marquée tout de même, je me suis demandée si en fait K. n'était pas fou.
    J'aurais aimé comprendre quand même à quoi rimait toute cette comédie, trop de frustration pour que je puisse apprécier. L'absurde : définitivement pas pour moi !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Dommage que cette lecture n'ait pas été plus fructueuse en ce qui te concerne...
      Je crois qu'il faut accepter, pour apprécier ce genre de littérature, de ne pas avoir de réponses à toutes les questions, et ne pas considérer cela comme une frustration ! Pas toujours facile, en effet..
      En tous cas, on remet ça quand tu veux !

      Supprimer
    2. Après avoir lu le commentaire de Jimmy, je me dis que peut-être plus tard en relecture ce livre me parlera plus et que je serai moins sensible à la frustration ...
      En tout cas, merci de t'être jointe à moi pour cette lecture et tu sais que c'est avec grand plaisir que je remettrai ça ! Tu as déjà lu Don Quichotte ? Je voudrais le lire en juillet si ça te tente ... Ou sinon n'hésite pas à me proposer des titres !

      Supprimer
    3. Don Quichotte, pourquoi pas ? Je ne l'ai jamais lu, et j'avoue que sans ta proposition, je n'y aurais sans doute pas pensé mais c'est une bonne idée.
      Pour quand penses-tu le lire en juillet ?

      Supprimer
    4. Comme il s'agit de deux tomes bien épais je ne m'étais pas fixée de date limite. Je pensais le commencer en juillet et le finir ... quand je l'aurai fini ^^ Je ne sais pas trop, je t'avoue. On peut peut-être tabler sur un mois par tome et donc se dire fin août ? Ou alors on verra pour une date en fonction de notre avancement ? Dis-moi ce qui te conviendrait le plus.

      Supprimer
  2. Je l'ai préféré en relecture ce roman ! Demande moi pas pourquoi je ne le sais pas. ;) Mais bon, je crois que (comme tu le dis) chacun à sa propre lecture de ce roman, alors une relecture est peut-être une nouvelle lecture...

    Oh et je vois que tu vas parler de Feu pâle prochainement...J'ai vraiment très hâte de voir ce que tu vas en dire et si tu vas aimer !

    à bientôt...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne sais pas si je le relirai un jour, mais je crois sans peine qu'une 2e lecture permet de l'aborder différemment...
      La critique de Feu pâle, à 4 mains, est en cours de rédaction, mais je peux déjà te dire qu'il ne m'a pas déçu (c'est suite à ton conseil et celui d'Athalie que je l'ai lu, d'ailleurs...)

      Supprimer
    2. En effet, je me le suis procurée à midi... moi qui croyais qu'il s'agissait d'un court roman, voire d'une pièce de théâtre (quelle inculture !)
      Ta proposition me va très bien : on se fixe fin août, et au pire, si nous ne sommes pas prêtes à ce moment-là, on repousse, comme d'habitude !

      Supprimer
    3. Super ! On fait comme ça et on se tient au courant donc ! :)

      Supprimer
  3. Ahalalala ! J'adore ton article, il me donne envie de relire ce livre !! ça me fait penser que j'ai encore Le journal de Kafka dans mes étagères, faute d'un autre roman de l'auteur...
    Si tu as aimé Le procès, je te recommande la nouvelle de Kafka intitulée Le terrier, elle a le mérite d'être achevée, et est très caractéristique de l'univers kafkaïen. On y suit les tribulations d'un rat dans son terrier, et toutes les stratégies qu'il met en place pour ne pas être attaqué par le monde extérieur. Claustrophobe s'abstenir ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est en effet très tentant... merci pour le conseil !

      Supprimer
    2. Mais ça a l'air chouette cette histoire de rat ! Peut-être bien une solution pour relire Kafka en espérant que ce "Terrier" soit plus dans la veine de la "Métamorphose" que du "Procès" (?)

      Supprimer

Enregistrer un commentaire