"Kinderzimmer" - Valentine Goby

Lorsque l'enfant parait...

J'ai eu un peu de mal au départ, avec cette écriture qui me donnait l'impression de me racler l'esprit, flux continu constitué d'une alternance d'ellipses et de longues successions de verbes imposant des affirmations brutales, de phrases brèves, d'un enchevêtrement d'images, de faits, de paroles, de prières, accumulation donnant au texte une dimension pressante, oppressante... Un peu d'appréhension aussi, à l'idée que cela tourne à l'exercice de style, au dépens du propos.

Puis l'immersion s'est produite, presque à mon insu, au fil de la voix de la narratrice...

"Kinderzimmer" relate le séjour de Suzanne, alias Mila, au camp de Ravensbruck, où elle a échoué comme déportée politique. Elle égrène ses souvenirs d'anecdotes tragiques, évoquant la maladie, l'extrême saleté, l'intense promiscuité, l'omniprésence de la mort, et surtout cette faim qui tenaille incessamment, et la lutte quotidienne qui en découle, pour gagner une miette de pain, se mettre n'importe quoi dans le ventre, lutte qui exacerbe les mauvais instincts, replonge dans des réflexes d'animal... Mais qui fait naître aussi de beaux gestes de solidarité.
La gageure, c'est de rester vivante, jour après jour, heure après heure.

Se battre pour sa propre existence, c'est déjà presque l'impossible... C'est pourquoi, quand Mila sent qu'une vie bat dans son ventre, elle préfère l'occulter et le taire.
Comment imaginer pouvoir donner la vie dans cet univers de mort ?  

Et pourtant, l'enfant naît, et commence alors une autre lutte, pour le nourrir, le protéger des maladies, des rats, du sadisme de certaines gardiennes.

Valentine Goby, à travers la voix de son héroïne, tente d'exprimer l'indicible, d'imaginer, sans le recul que confère la connaissance de l'Histoire, ce que fut la découverte des camps par ceux qui y furent détenus. Comment exprimer le retentissement dans les esprits, dans les tripes, de l'horreur qui leur fut dévoilée ? 
Y parvient-elle ? Nous ne le saurons sans doute jamais... il n'empêche qu'elle a su faire de "Kinderzimmer" un roman fort et touchant, dont l'aspect le plus poignant est à mon sens ce décalage qu'elle nous fait subtilement deviner, entre le vécu et le récit, et l'impossibilité pour les victimes des camps de concentration de faire véritablement partager leur expérience.

C'est chez Jérôme que j'ai noté ce titre.

Commentaires

  1. Ce que j'ai beaucoup aimé dans ce livre, c'est l'interrogation sur la mémoire, présente dans le premier chapitre, quand la lycéenne demande "comment saviez-vous que c'était Ravensbruck ?" et que la survivante s'interroge sur les mots,du coup, le langage appris dans les camps, l'apprentissage des camps, quand on ne sait pas, et que l'on ne peut pas savoir où l'on est. Pour avoir beaucoup travaillé avec une personne qui a survécu à Birkenau, j'ai trouvé que cette partie du livre correspondait à ce qu'elle en racontait. Et aussi la fin, le retour, avec les assiettes.
    Pour la vie dans le camp, ce livre est en grande partie basé sur celui de Marie José Chambart de Lauwe, me semble-t-il. Une très grande bonne femme, c'est elle qui tenait la "pouponnière" dans le camp.

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  2. Tiens, coïncidence, je l'ai justement fini hier !
    J'ai trouvé également l'immersion laborieuse, bien que finalement, nous soyons charriés dans le flux presque à nos dépens, comme tu dis.
    Goby gratte, racle et ressasse. Mais son souci de la forme suinte à chaque page. Je pense qu'elle aurait gagné à rendre son livre un tant soit peu plus "accidenté". J'aurais voulu que cette lecture me salisse la peau, me noircisse les ongles, me démange la tête et le corps à l'évocation des poux, du typhus, de la gale. Ca n'a pas été le cas.
    S'il tend parfois à flirter avec l'exercice de style, il permet quand même d'éprouver l'oppression / l'horreur, et de mettre au jour des questionnements fondamentaux...
    N'empêche que je lui ai de loin préféré son livre "Qui touche à mon corps je le tue".

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  3. >> Athalie : je suis complètement d'accord, ce roman est l'occasion d'une interrogation très forte sur la mémoire et sa transmission, et sur la difficulté à transmettre ne serait-ce qu'un aperçu des émotions vécues, dans la mesure où l'interessé lui-même ne peut restituer qu'un souvenir, forcément "faussé" par le recul ...

    >> Reka : je n'ai pas lu d'autres titres de Valentine Goby, mais je note celui que tu cites.
    J'ai eu un peu peur au début d'éprouver ce que tu décris, concernant les efforts visibles de l'auteur sur la forme, mais finalement, cette appréhension a disparu, peut-être parce que l'histoire a fini par m'accaparer suffisament l'esprit pour oublier le style..

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