"Les mémorables" - Lídia Jorge

Amnésie collective versus souvenirs individuels.

Quel dommage !
Il s'en est fallu de peu que "Les mémorables" me passionnent. Un peu pourtant essentiel, puisqu'il tient au style, et à tous ces moments où, pendant ma lecture, me venait une subite envie de tailler dans le texte, d'y pratiquer des coupes franches pour le rendre plus efficace, plus percutant. Je lui en voudrais presque, à Lídia Jorge, d'avoir amoindri la portée de son texte avec d'inutiles fioritures stylistiques, et sa propension au bavardage...

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Ana Maria, journaliste, se laisse convaincre de participer au projet d'une série de reportages commandée par la chaîne CBS. "L'Histoire réveillée" mettra en valeur des événements historiques "positifs", de ces "miracles" qui, le temps d'une pause, certes souvent fugace, interrompent le cours de l'habituelle barbarie humaine.

C'est ainsi que la jeune femme, installée depuis cinq ans à Washington, retourne dans son Portugal natal où, avec l'aide de deux de ses amis de fac devenus journalistes mondains, elle doit interviewer certains des acteurs de la Révolution des Œillets. Trente ans auparavant, ce soulèvement populaire mit fin, sans aucune effusion de sang, à plusieurs décennies de dictature. Munis d'une photographie subtilisée par Ana Maria dans l'appartement paternel, ils partent à la rencontre des survivants qui y figurent, exception faite des parents de la reporter. C'est pourtant bien chez son père, l'éditorialiste Antonio Machado -autrefois célèbre pour sa capacité à prévoir le futur-, qu'elle réside à Lisbonne, mais ce dernier ignore tout de sa mission : tous deux cohabitent en limitant leurs échanges à des banalités, évitant tacitement tout risque de laisser s'exprimer les ressentiments et le malaise sous-jacent que l'on devine, sans en cerner dans un premier temps la nature précise. Quant à sa mère, une comédienne belge, elle a quitté le foyer pour les douze ans d'Ana Maria, qui a depuis refusé tout contact.

Du recueil des témoignages, souvent très touchants, émanent humilité et nostalgie, et bien souvent la désillusion provoquée par l'incertitude que le soulèvement qui a cristallisé tant d'espoirs, ait permis l'avènement d'un monde vraiment meilleur. Car que reste-t-il, trente ans après, de l'élan qui a présidé à la révolution, et des attentes qu'elle a générées ? Le décalage entre les souvenirs de ses participants, et l'absence, dans Lisbonne, de toute trace, de tout hommage à l'événement, a une dimension cruelle, mais sans doute inévitable. En temps de paix, et sous couvert d'une certaine prospérité, n'est-il pas naturel chez l'individu d'occulter, avec insouciance et ingratitude, la réminiscence des jours difficiles ?

Les trois journalistes eux-mêmes ont parfois du mal à se situer vis-à-vis de ce pan d'Histoire qui est la leur, mais qu'ils considèrent avec une sorte de distance, comme si elle s'était déroulée dans une autre dimension. Ils posent sur leurs interlocuteurs un regard tantôt admiratif et ému, tantôt critique voire sévère face à leur difficulté à dépasser le mythe d'une société nouvelle qu'aurait dû permettre la révolution.

L'auteure invite ainsi le lecteur à une réflexion sur l'impact de l'Histoire sur les évolutions sociétales, et sur l'amnésie qui, avec l'oeuvre du temps, génère incompréhension intergénérationnelle et reniement de l'héritage idéologique des aînés.

Parce qu'il les sort de l'oubli, "Les mémorables" est pourtant bel et bien un hommage à ces hommes et ces femmes qui osèrent concrétiser leur rêve de liberté, et qui parvinrent à le faire sans violence. Et peu importe de connaître le nom des protagonistes qui jouèrent, ce jour-là, un rôle essentiel : le roman de Lídia Jorge permet d'apprehénder la dimension populaire et véritablement collective de cet épisode. 

Malheureusement, comme indiqué en préambule à ce billet, la lourdeur stylistique de l'ensemble m'a empêché d'apprécier pleinement les qualités de ce titre.


Cette lecture s'inscrit dans le cadre de l'activité proposée par Sandrine : L'Europe des écrivains.

Un autre titre pour découvrir Lídia Jorge : "Le vent qui siffle dans les grues".

Commentaires

  1. Celui-là, avec sa portée historique, m'aurait certainement plus accrochée que celui que j'ai choisi, qui est assez lent. C'était la première fois que je me frottais à Lidia Jorge, j'ai trouvé son style difficile et suis donc ravie de trouver ici un écho de cette difficulté...

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    1. C'est vrai que malgré la lourdeur du style, je suis allée jusqu'au bout parce que la thématique de ce titre présente un réel intérêt, qui est traité d'une manière intéressante...

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  2. Je l'ai abandonné, pour les raisons que tu pointes !

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    1. Je peux comprendre. J'ai persévéré car le sujet m'intéressait vraiment, et parce que lorsque j'ai lu Le vent qui siffle dans les grues, de la même auteure, j'avais fini par trouver un certain charme à son écriture bavarde (mais pas cette fois...)

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  3. J'ai lu La couverture du soldat et on y retrouve aussi ces émotions sous-jacentes non exprimées mais contraintes et refoulées. J'ai l'impression que c'est une des marques de fabrique de lidia Jorge, avec son style évidemment assez difficile mais en même temps très prenant, que j'aime beaucoup par ailleurs à l'inverse de toi. Je trouve qu'il marque le lecteur longtemps après la lecture. En terminant le livre, j'ai le sentiment d'avoir gagné/mérité quelque chose, d'avoir été poussée au-delà de mes habitudes de lecture aussi. Et surtout j'ai envie d'y retourner une seconde fois, avec plus d'agilité puisque je serai en terrain connu. ;)

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    1. Ce que tu décris ressemble beaucoup à ce que j'ai ressenti à la lecture du Vent qui siffle dans les grues, mais cette fois, le charme n'a pas vraiment pris. Je le répète, c'est vraiment dommage, ce roman aurait pu être passionnant...

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  4. Le sujet m'intéresse car j'avais envie d'en savoir plus sur cette terrible période espagnole mais le style me fait peur.

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    1. Le mieux, pour savoir si ce style te convient, est d'essayer, d'autant plus que le sujet est en effet intéressant (je rectifie le lapsus en passant : c'est du Portugal dont il est question) et pas abordé si souvent que ça dans la littérature, à ce qu'il me semble.

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