"Sphex" - Bruce Bégout

"Sphex : n.m. Grand hyménoptère voisin des guêpes, fouisseur, dont la femelle paralyse divers orthoptères pour y pondre et offrir ainsi aux larves une nourriture fraîche."

Bruce Bégout est le seul auteur à figurer dans mon TOP 100 au titre d'un recueil de nouvelles. "L'accumulation primitive de la noirceur", le recueil en question, est son dernier ouvrage en date, et m’apparaît, suite à la lecture de "Sphex" (publié en 2009), comme le parachèvement d'un travail entamé depuis longtemps.
Aussi, nous retrouvons dans Sphex les thématiques qu'il développera cinq ans plus tard avec davantage de profondeur et d'habileté, et paradoxalement davantage de folie aussi.

Pour autant, les textes qui le composent n'ont pas à pâlir de la comparaison : bien que moins prégnants, ils sont tout aussi cruels, et tout aussi ciselés. Car ce qui frappe d'emblée, c'est la maîtrise dans l'art de l'épure et de la précision. Pas un mot de trop, chacun semblant avoir été soigneusement choisi, et en même temps, l'écriture de Bruce Bégout est étonnamment musicale. Les phrases, parfois longues mais toujours limpides, se balancent au gré d'une rythmique sans doute très travaillée, mais qui ne semble jamais laborieuse.
Voilà pour l'aspect "ciselé"... quant à la dimension cruelle de ces nouvelles, l'auteur la puise en abordant avec une vision paroxystique les effets sur ses contemporains d'une existence essentiellement vouée à la consommation et à l'adaptation à un milieu ultra urbanisé.

Il nous livre de brèves séquences de vie, d'insolites épisodes mettant en scène des personnages dont l'anonymat (ils sont systématiquement nommé par une lettre unique) est lui-même un symptôme significatif de son propos. Évoluant dans un monde dont la rapidité l'empêche de maîtriser son propre destin, l'individu capitule sans vraiment combattre, en se laissant porter par les impératifs qui lui sont insidieusement imposés : la possession, le pouvoir, la surinformation. Ce faisant, il développe lubies, névroses plus ou moins inoffensives, perd sa capacité à reconnaître l'intégrité de l'autre, se fond dans les nouvelles valeurs induites par un environnement saturé d'objets et de mouvements.

Avec un humour très noir, d'autant plus glaçant qu'il n'est pas désespéré, mais délivré avec une sorte de cynisme distant, Bruce Bégout exploite les travers de nos sociétés modernes et les illustre en les amplifiant, imaginant des situations extrêmes, et pourtant parfois presque crédibles ! Il émane ainsi de ses textes une violence dont l'évidence est variable, mais qui est toujours palpable, et qui place l'homme face à ses limites dans un milieu qu'il a créé mais qui, visiblement, le ronge : la ville et ses corollaires (banlieues, centres commerciaux, friches urbaines...).

Il brosse ainsi de la modernité, qui semble n'occasionner qu'aliénation, indifférence et désillusion, un portrait fort pessimiste. Le lecteur pourra faire le choix de modérer ce funeste propos, ce qui ne l'empêchera pas d'apprécier la plume de l'auteur, ainsi que son art de la synthèse et de la chute !

Commentaires

  1. J'ai lu (survolé) Les chroniques mélancoliques d'un vendeur de roses ambulants de Bruce Bégout et ce texte ne m'avait pas marqué... Mais là, tu m'interpelles sérieusement avec ce billet ! Je ne savais pas du tout que Bégout jouait dans le registre du cynisme et de la critique sociétale.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Le texte avec le vendeur de roses est dans L'accumulation primitive de la noirceur, et il est loin d'être mon préféré du recueil, qui compte à mon humble avis de véritables pépites, qui naviguent entre surnaturel et cynisme... il a une façon originale de rendre compte de notre temps, en poussant à l'extrême, en utilisant aussi le ton de la farce, mais d'une farce plutôt macabre... et puis, comme il s'agit de nouvelles, rien ne t'empêche de tenter à nouveau l’expérience en picorant deci delà, et d'arrêter si tu n'es pas convaincue!

      Supprimer
  2. J'ai lu Le ParK qui m'avait fait une forte impression mais je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas poursuivi avec Bruce Bégout. Tu me donnes envie d'y revenir.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'espère dans ce cas que ce sera concluant... je n'ai pas lu Le ParK, mais j'y viendrai sans doute.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire