"La forme d'une ville" - Julien Gracq

"Les endroits que l'on préfère dans un corps qui vous est amical sont sans lien avec les canons de l'esthétique".

Depuis que j'ai lu "la forme d'une ville", je me considère comme l'une des lectrices les plus chanceuses du monde ! Car j'ai trouvé MON livre. 
Celui que, si les dieux de la plume m'avaient donné une once, non pas du talent de Julien Gracq -je n'oserais pas viser si haut-, mais même d'un écrivain mineur, j'aurais pu écrire. 
Celui qui a insinué, sans pudeur, les méandres de ses phrases au cœur même de mes souvenirs, qui a touché avec une acuité presque douloureuse le centre nerveux de mes émotions les plus intimes.

Et pourtant, voici un roman qui paraîtra sans doute aux yeux de la plupart des autres lecteurs comme inintéressant, voire ennuyeux. Qui passera pour le guide obsolète, partial et fragmentaire, d'une ville qu'il ne donnera probablement pas envie de découvrir.

L'auteur y évoque Nantes, où il vécut au début des années 20, alors qu'il était pensionnaire au lycée Clémenceau, situé en centre ville. Pour être juste, il évoque surtout l'empreinte qu'ont laissée en lui les souvenirs qu'il a gardés des différents lieux de la ville qu'il fût amené à parcourir, à fréquenter. 

Ainsi, plus que sur la description des rues, places, et autres bâtiments, c'est sur les interactions qui s'établissent entre l'individu et l'endroit qu'il habite qu'il s'attarde. Sur la façon dont les lieux créent en vous des images mentales qui deviennent avec le temps des réminiscences, constituant des références à l'aune desquelles, durant toute votre existence, vous comparerez d'autres lieux, d'autres ambiances... Sur la façon dont, à l'inverse, le regard que vous portez sur la ville, modelé par votre expérience, votre état d'esprit, la transforme, la rendant à chacun unique et personnelle.

"... ce n'était pas là seulement une ville où j'avais grandi, c'était une ville où, contre elle, selon elle, mais toujours avec elle, je m'étais formé".

Une ville qu'il dépeint pourtant comme peu flamboyante, ne présentant d'un point de vue monumental que des beautés de second ordre. Ville de taille moyenne, qui, ayant artificiellement comblé son fleuve, n'est ni de mer ni de campagne, ni bretonne ni vendéenne... Mais c'est justement, selon Julien Gracq, cette singularité qui la rend si attachante : sorte d'électron libre, indépendante de ses racines terriennes et fluviales et donnant ainsi l’impression, centrée qu'elle est sur elle-même, de se nourrir d'une vie autonome, purement citadine. C'est aussi cette absence de grandeur architecturale qui lui a rendu la ville sensuellement plus proche, plus familière.

Nantes, décrite par l'auteur, ne s'appréhende pas dans son ensemble, mais au fil de d'itinéraires familiers, de points de repères attachés à des épisodes de sa vie, par ailleurs peu remarquables, de lycéen. Il nous en livre une connaissance viscérale, émotive, libre de toute érudition, l'histoire ou la culture étant alors occultées car associées aux contraintes d'un enseignement scolaire qui ne le passionnait guère...


J'ai déambulé avec lui dans les rues familières, entendu résonner profondément en moi les noms des parcs, des boulevards. J'ai reconnu ces résonances que laissent en nous avec une force discrète mais pérenne les lieux de l'enfance. J'ai pourtant connu Nantes, où je suis née, à la fin des années 70 et 80. C'est donc par conséquent surtout la ville où Julien Gracq revient, au moment d'écrire ce roman, en 1985, que j'ai connu. Lui-même y constate à l'occasion de ces retrouvailles le poids des évolutions -pour certaines regrettables- qui ont modifié la ville, énumère les plaies et les déchirures, les défigurations, pourtant sans regret ni nostalgie. Car peu importe l'époque, et ce que la ville est devenue... il démontre en effet que ce qui laisse en vous sa trace, n'est pas la ville telle qu'elle est, mais telle qu'à un moment, vous l'avez vue, et ressentie.

Comme l'auteur, mon existence à Nantes, bien qu'un peu plus longue, fut temporaire, puisque je la quittais à l'âge de 14 ans. Et je me demande du coup si cet éloignement n'est pas ce qui rend sa présence en moi d'autant plus marquante. L'image qu'on garde d'un lieu où l'on a vécu et vers lequel on ne revient que rarement, se pare d'une dimension immuable, et peut-être idéalisée. 

En lisant "La forme d'une ville", j'ai eu l'impression que Julien Gracq avait su capter non pas tant ce qui fait l'essence de Nantes, et la caractérise, mais l'exacte vision qu'elle a imprimée en moi. Rien que ça...

Alors, je ne sais pas si son roman parlera à d'autres lecteurs. Je pourrais vous en conseiller la lecture rien que pour en apprécier l'impeccable broderie que constitue l'écriture si justement minutieuse de l'auteur, mais ressentirez-vous cette puissance d'évocation qui m'a tellement remuée ? J'en doute... sauf si, bien sûr, vous avez passé vous aussi, ne serait-ce qu'un instant de votre vie, à flâner dans les rues de Nantes...

>> Un autre titre pour découvrir Julien Gracq : "Les terres du couchant".

Commentaires

  1. J'ai eu un sentiment semblable avec "Un balcon en forêt". Le lieu décrit ressemble très fort à l'endroit où j'habite. :)

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    1. Je pense que je le lirai aussi... et au-delà du fait que je connaisse les lieux qu'il décrits, ce qui ma vraiment bluffée, c'est qu'il restitue presque exactement la façon dont, avec le recul et les souvenirs, je ressens la ville. Drôle d'expérience...

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  2. ben tu vois, je n'ai jamais vécu à Nantes, et pourtant, ce livre m'avait profondément touchée. Une reflexion sur l'espace et les souvenirs, et sur les traces qui dépasse l'autobiographique, je pense. Une drôle d'expérience pour moi aussi sur le même thème, l'espace, la ville ... "Espèce d'espaces" de Perec, que je te recommande chaudement !

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    1. Comme quoi, ce Gracq est encore plus fort que je ne le pensais !! Quelle puissance d'évocation, tout de même... et je note le Pérec.

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  3. De Gracq, je n'ai lu que Le rivages des Syrtes qui m'avait semblé long et un peu ennuyeux de prime abord. C'est bien après la lecture que j'ai pris conscience de l'emprunte du livre sur moi. J'ai maintenant envie de lire d'autres romans de Gracq. Tu me tentes beaucoup avec celui-ci qui me renvoie à d'autres lectures récentes sur le sujet (les traces que l'on garde du passé et des lieux/milieux où l'on a vécu). Malheureusement, je ne connais pas Nantes et me demande si ce livre pourrait avoir autant d'impact sur moi qu'il en a eu sur toi. Je le note tout de même...

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    1. Je comprends parfaitement ce que tu veux dire, lorsque tu évoques ton expérience avec Le rivage des syrtes. C'est un peu ce que j'ai ressenti avec Terres du couchant. J'ai l'impression que Gracq recherche une justesse telle qu'elle peut rendre la lecture parfois laborieuse, ses phrases étant construites avec une précision et une complexité d'orfèvre, mais il parvient à atteindre son but, en laissant effectivement dans l'esprit du lecteur une trace profonde, imprimée presque à son insu...

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