"L'ensorcelée" - Barbey d'Aurevilly

Brrrr....

"L'ensorcelée" débute comme ces histoires à murmurer dans la pénombre, de préférence en des lieux isolés, et réputés maléfiques...

Presqu'île du Cotentin, première moité du XIXème siècle...
Ce pays de vallées fertiles et d'herbages verdoyants qu'est la Normandie compte aussi des espaces nus et stériles, "où l'homme passe et où rien ne vient, sinon une herbe rare et quelques bruyères, bientôt desséchées". 
La lande de Lessay est un de ces paysages arides et désolés, idéal pour détrousser un voyageur.

Il y a de cela quelques années, de retour de Coutances, le narrateur voyageait dans ces parages. Devant traverser la fameuse lande, il trouva pour l'accompagner un fermier du cru, maître Tainnebouy. Lors d'une halte froide et nocturne nécessitée par la blessure d'une de leurs montures, les deux compères entendirent le son, inattendu et inexpliqué en un tel endroit, d'une cloche. L'occasion pour maître Tainnebouy d'évoquer la figure légendaire de l'abbé Jéhoël de La Croix-Jugan, ancien moine de l'abbaye de Blanchelande, sise aux abords de Lessay, qui comptait autrefois de puissants chanoines, dorénavant à l'abandon.

Dernier-né de fratrie, et donc destiné à la prêtrise, l'abbé de la Croix-Jugan délaissa dans sa jeunesse les obligations de son état, pour mener au sein de la chouannerie vendéenne le combat contre les "bleus" républicains. Il s'en fut de peu qu'il y laisse la vie, et dut faire le deuil de sa séduisante physionomie. C'est atrocement défiguré par l'ennemi qu'il réintégra les ordres. Opposant au monde une distance hautaine et silencieuse, et le mystère de son abominable figure abritée sous un capuchon, l'abbé suscita à la fois répulsion et fascination, d'aucuns l'assimilant à une apparition quasi diabolique.

Jeanne de Feuardent, issue d'une famille aristocratique mais orpheline, était l'épouse d'un paysan nouvellement enrichi aux rustres manières. Connue pour son éternelle bonne humeur, sa droiture et sa discrétion, elle succomba pourtant, à s'en rendre malade, au charme étrange mais puissant de cet homme qui ne semblait s'intéresser à personne...

A l'instar de son charismatique personnage central, "L'ensorcelée" est un roman fascinant, qui envoûte et oppresse à la fois. Barbey d'Aurevilly fait planer sur son intrigue tout le magnétisme d'un héros dont on entend à peine le son de la voix, et dont les apparitions restent finalement sporadiques. Par un subtil jeu de suggestions, et en faisant porter son récit par la voix de tiers qui évoquent les événements à travers le prisme de leurs souvenirs, ou dont ils ont eu connaissance eux-mêmes par le vent de la rumeur, il élabore sans doute l'une des figures les plus marquantes de la littérature. Le cadre de l'intrigue, terre de superstitions, où planent encore les rancœurs et les haines avivées par les affrontements révolutionnaires, se prête par ailleurs à merveille à l'atmosphère qu'a voulu rendre l'auteur.

La dimension maléfique et surnaturelle de son histoire prend une ampleur croissante qui tient en haleine jusqu'à une conclusion qui imprègnent le lecteur de relents d'angoisse prégnante. 

A lire, évidemment !

Commentaires