"Au-revoir là-haut" - Pierre Lemaitre

"Le pays tout entier était saisi d'une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants".


"Au revoir là-haut", c'est avant tout l'histoire d'une curieuse amitié entre deux hommes que tout oppose.

Albert Maillard a toujours été un être insignifiant. Rabaissé en permanence par une mère veuve et pétrie de certitudes, c'est l'anti-héros par excellence. Maladroit, lymphatique, indécis, peureux, Albert a la larme facile, et a tendance à littéralement se faire dessus dès qu'un supérieur hausse la voix à son encontre. Edouard Péricourt est, à l'inverse, de ces êtres fantasques et talentueux, chanceux à en devenir agaçants. Rebelle et sûr de lui, il a été élevé par un père exigeant et rigide.

Même leurs origines sociales les séparent : Albert, issu d'un milieu modeste mais laborieux, en a gardé une humilité qui passerait parfois pour de la mesquinerie, quand Edouard vient d'une famille fortunée et très en vue. Leurs routes se croisent sur le front de la Grande Guerre, et s'entremêlent, en novembre 1918, à quelques jours de l'armistice.

Un troisième homme est le catalyseur des événements qui aboutiront aux liens indéfectibles unissant Albert et Edouard. Le lieutenant Henri d'Aulnay-Pradelle, dernier-né d'une lignée aristocratique désargentée, n'a qu'une idée en tête : redorer le blason familial, et reconstituer la fortune dilapidée par ses ascendants. Arrogant, ambitieux, il est prêt à tout pour tirer profit de la situation.

L'attaque de la côte 113, une des dernières offensives lancées contre des allemands déjà quasiment vaincus, va bouleverser le destin de ces trois individus...

Nous les suivons durant la période d'après-guerre, souvent douloureuse et riche en désillusions pour les survivants des combats. Si quelques-uns, plus opportunistes, voire plus malhonnêtes, tel le lieutenant d'Aulnay-Pradelle, ont su tirer leur épingle du jeu, la plupart des simples soldats, à l'instar d'Albert et d'Edouard, sont laissés pour compte. Ceux qui, pour des motifs parfois fumeux, sont restés dans le civil au moment du conflit, font preuve d'un déni méprisant envers ces témoignages vivants de leur propre lâcheté, que l'on a en leur absence bien vite oubliés. Fiancées opportunistes ou impatientes ayant trouvé du réconfort auprès d'un quidam non mobilisé donc plus accessible, employeurs réticents à rembaucher ces hommes revenus détruits, diminués... privés de reconnaissance, atteints dans leur dignité, beaucoup d'anciens soldats, au chômage, vivotent, ayant recours, pour survivre, à de pitoyables expédients. Pour peu que la guerre leur ait de surcroît laissé des séquelles physiques, ils n'ont plus qu'à se cacher d'une société qui préfère occulter leur culpabilisante existence. Et en même temps, la nation exprime officiellement haut et fort sa volonté d'honorer ses morts, offrant des opportunités d'enrichissement à ceux qui, souvent sans scrupules, se lance dans le commerce de sépultures pour les cadavres enterrés sur le front.

Des milieux politiques et bourgeois aux bouges sordides des quartiers miséreux, Pierre Lemaitre dépeint avec une ironie mordante l'hypocrisie et la cruauté de cette période d'immédiate après-guerre. Et on ne s'ennuie pas un seule seconde à la lecture de ce roman pourtant dense.

Il faut dire que l'auteur est de ceux qui savent raconter des histoires, parce qu'ils maîtrisent ce fragile équilibre entre crédibilité et inventivité, entre fluidité et densité. La minutie avec laquelle il s'applique à dépeindre événements et protagonistes, la précision avec laquelle il déroule son intrigue, contribuent en grande partie à rendre son récit vivant. Ses personnages sont par ailleurs croqués avec l'impitoyable acuité d'un regard qui dénote sa capacité à faire preuve d'humanité sans tomber dans la complaisance, et avec une justesse propre à en convoquer promptement l'image dans l'esprit du lecteur.
Et puis... il y a ce ton, qui donne au récit tout son sel, cet accent parfois presque populaire qui confère à ce texte à l'écriture par ailleurs élégante humour et vivacité.

Une belle réussite !

>> Un autre titre pour découvrir Pierre Lemaitre : "Trois jours et une vie".

Commentaires

  1. Tu as tout très bien dit ! Un roman qui donne du "goût à lire", un roman romanesque avec de tout dedans, du fantasque, du social, de l'humain et du sordide ...

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    1. Et tout cela sans qu'à aucun moment on n'ait le sentiment d'un gigantesque fourre-tout ! Très fort, ce Lemaitre...

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  2. Han je n'ai jamais pu finir ce roman, lu à sa sortie avant son prix. J'ai du mal à savoir pourquoi. En lisant ta très belle chronique, j'ai l'impression d'être passée complètement à côté... :s

    Un petit mot également sur notre prochaine LC. Est-ce que c'est possible pour toi qu'on décale de quelques jours ? Genre le 9 ou le 10 juillet ? Je ne pensais pas être autant prise par le temps, et j'ai encore une lecture sur le feu (un petit pavé) que j'aimerais bien finir avant d'attaquer "Le chemin des âmes".

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    1. Il y a des romans que l'on n'apprécie qu'à certains moments... et parfois, jamais, malgré toutes leurs qualités !!
      Pas de souci pour le report. Est-ce possible le 11 ? J'ai une LC programmée pour le 8, et j'essaie d'espacer mes publications d'au moins 3 jours, sinon, je n'arrive pas à suivre !!

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  3. Ah super merci. C'est noté pour le 11 !

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  4. Un livre que j'ai dans ma PAL!et que je lirai bientôt!
    Tu t'étais intéressée à La poupée de kafka quand j'ai publié un billet sur ce roman. Il est devenu livre voyageur et Miriam me demande à qui le faire parvenir. S'il t'intéresse toujours peux-tu m'envoyer ton adresse rapidement car Miriam va bientôt partir? Tu trouveras mon adresse mail dans Pages Qui suis-je? de mon blog.

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    1. Je l'ai lu, peu de temps après avoir lu ton avis.. j'ai d'ailleurs mis un lien vers ta note dans le billet que j'ai publié à son sujet. Merci en tous cas pour la proposition, c'est très gentil d'avoir pensé à moi !

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  5. Lemaître a vraiment l'art de "crouer" ces personnages ! Son roman est un subtil mélange entre réalisme et romanesque... un roman magnifique et féroce !

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    1. Oui, comme une épopée tantôt pitoyable, tantôt grandiose, mais toujours très émouvante...

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