"La leçon d'allemand" - Siegfried Lenz

"Je ne parle pas de n'importe quel pays mais de mon pays ; je ne relate pas n'importe quel malheur, mais mon propre malheur ; d'une façon générale, je ne parle pas à la légère. Ce qui ne vous tient pas à cœur ne vous engage à rien".

Siggi Jepsen est interné dans un centre pour jeunes délinquants situé sur une île de l'Elbe.
Pour avoir rendu feuille blanche en lieu et place de la rédaction attendue sur les "Joies du devoir", il est mis à l'isolement. Seulement, s'il n'a pas satisfait à la demande de son professeur, ce n'est pas par manque d'inspiration, mais à l'inverse parce que le sujet convoquait trop de souvenirs qu'il ne parvenait pas à ordonner. Dans le silence de sa cellule, il les laisse s'exprimer, et commence à noircir un premier cahier... 

Début des années 40. Le père de Siggi, Jens, est officier de police à Rügbull, dernier poste avant la frontière nord allemande.
La famille Jepsen a pour voisin et connaissance de longue date Max Nansen, un célèbre peintre, qui se voit interdire d'exercer son art, considéré comme "dégénéré", par les autorités nazies. Jens est chargé de faire respecter cette interdiction, mission qu'il exerce avec plus de zèle que nécessaire. Il charge son fils, qui est proche du peintre, de surveiller ce dernier. 
La confrontation entre les deux hommes est empreinte d'une sourde hostilité que masque leur sens des convenances. On ne comprend pas très bien les motivations du brigadier. Qu'est-ce qui le pousse à montrer un tel attachement à faire respecter les ordres reçus ? Quel plaisir retire-t-il de la rigoureuse et aveugle application de cette mesure quasi kafkaïenne ? Dans quels sombres méandres de son esprit puise-t-il la force de son inébranlable et effrayante bonne conscience ?

Le jeune Siggi, qui au moment des faits, n'est même pas encore adolescent, est quant à lui comme inspiré par une prescience lui soufflant d'agir à l'encontre des ordres paternels. Discrètement, dans la mesure de ses faibles moyens, intuitivement convaincu qu'il est capital de ne pas museler l'art, cet espace d'expression infini, il dissimule des toiles. Cet instinct qui le pousse à les mettre à l'abri prendra avec le temps une dimension obsessionnelle.

Avec le recul des années, il raconte cet épisode de son existence, et dans sa frénésie d'écriture, transparaît un besoin de délivrance, et de témoigner pour rendre leur légitimité existentielles aux acteurs de ce drame d'aspect bénin, mais symbolique, symptomatique d'une plus grande tragédie qui se joue à l'échelle nationale.

La façon dont le narrateur dépeint les événements, sans grandiloquence ni débordement d'émotion, les dote d'une tension qui reste sous-jacente. Les protagonistes agissent parfois comme animés par des motivations qui les dépassent... la mère, dépressive, mais d'une glaçante intransigeance... Hilke, la sœur fantasque dont Siggi est très proche... Klaas, le frère en fuite, déserteur renié par ses parents... et tant d'autres, qui font des apparitions tantôt fugaces, tantôt marquantes.

Les souvenirs s’enchaînent par séquences comme décorrélées les unes des autres, et qui s'interrompent parfois de manière brutale, laissant en plan l'un des personnages dont on ne sait pas ce qu'il devient, sauf s'il réapparaît lors d'une scène ultérieure.

"La leçon d'allemand", c'est aussi la peinture d'une atmosphère, d'un lieu, indissociables de ceux qui les habitent et des événements qui s'y déroulent. La nature y est omniprésente, plaines brunes de tourbe fouettées par le vent que pousse la mer du Nord, terres de vase surplombées d'un ciel bas, marais qui mijotent... On éprouve une sensation de bout du monde, et en même temps celle d'assister à un huis-clos, tant les êtres et leur environnement semblent entremêlés, irréductiblement liés.

Siegfried Lenz nous offre avec ce récit un roman dense, minutieux, qui s'apprivoise peu à peu, qui invite à tendre l'oreille et à faire silence...

Commentaires

  1. Apparemment, il n'est pas du tout question de leçon d'allemand en fait. J'avais noté ce titre dans ma LAL, justement à cause du titre. A la lecture de ton billet, j'ai un doute quant à mon envie de le lire un jour. (Désolée si ce message apparaît deux fois. J'ai du mal à te laisser des commentaires.)

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    1. En effet, il n'est pas vraiment question de leçon (quoique, cela dépend dans quel sens on l'entend...) ! C'est en tous cas un roman original, certes un peu lent, mais qui immerge le lecteur dans une ambiance très particulière.

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  2. Moi, elle me dit bien cette atmosphère ! Plus qu'une leçon d'allemand, en fait !

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    1. Oui, beaucoup plus. J'ai apprécié : c'est une lecture qui demande de prendre son temps, qui nous transporte vraiment ailleurs, et comme dans un temps différent...

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  3. Très beau billet. Je te recommande vivement "Une minute de silence" qui est un bijou !

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    1. Je note, car ce premier essai avec cet auteur a été concluant. C'est le genre de roman qui marque sans que l'on s'en rende vraiment compte au moment où on le lit..

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