"Charøgnards" - Stéphane Vanderhaeghe

"Il n'y a en tout cas rien de beau dans ces pages-là, la peur, la hantise, la couardise aussi, et le pire est probablement dans ce que j'omets, dans ce que je me refuse à relater".

"Charøgnards" est un récit nébuleux, de ceux qui vous engluent dans une réalité incertaine et obscure.

Ce journal dément et intime d'une descente dans un enfer intérieur mais attisé par par des circonstances a priori indépendantes de la volonté de son narrateur, nous est introduit par une préface rédigée en un étrange langage dérivé du nôtre, par les êtres du futur qui nous auront succédé, et qui considèrent le récit qu'ils présentent comme une curiosité anthropologique, le témoignage d'un monde disparu et imparfait.

L'auteur du journal est scénariste pour la télévision. Ou du moins l'était, jusqu'à l'invasion de son village par des hordes de charognards -corbeaux, feux, corneilles...-, qui finissent par coloniser la moindre parcelle d'espace. L'invasion survient insidieusement comme si, du jour au lendemain, sans que l'on ait réalisé la force de leur prolifération, ils étaient là, sous la forme de ces impensables nuées... et il est alors trop tard.

Ce phénomène inexplicable s'impose comme une évidence, aucun but ne semble présider à cette vampirique occupation, établie sans violence visible... le narrateur évoque pourtant, de manière sporadique, les réminiscences de scènes sanglantes, mais par bribes opaques, son esprit occultant peu à peu tout souvenir d'un avant de rassurante normalité. Son journal est la transcription de ce délitement de de sa lucidité, qu'il égrène au fil d'une chronologie qui elle aussi perd ses repères, pour se métamorphoser en une sorte d'infini présent à la lourdeur presque palpable.

Les charognards ont comme figé la marche du monde, dont ils ont par ailleurs éteint les lumières et fait disparaître les couleurs. Terré dans sa maison au cœur du village déserté, seul depuis le départ d'une épouse et d'un enfant dont il finit par oublier l'existence même, le narrateur se débat avec les mots dans une impuissante tentative pour conserver un semblant de cohérence mentale, d'humanité. Il écrit comme s'il pouvait diluer l'existence des volatiles dans le langage, mais la maîtrise de sa conscience lui échappe, la fantasmagorie et la réalité s'entremêlent, ce qui fut se confondant avec ce qu'il réinvente...

En osmose avec l’obscurcissement croissant de sa perception d'un environnement plus annihilant que véritablement agressif, sa narration, empreinte d'une poésie ténébreuse et désespérée, se fait de plus en plus saccadée. 
Son journal n'est ni appel, ni un témoignage, c'est l'expression primitive d'un vague instinct de survie qui lui aussi, peu à peu se désagrège.

Après avoir lu "Charøgnards", texte âpre, énigmatique, pas toujours facile d'accès, hommage  à l’œuvre Hitchcock, revisitée "de l'intérieur", nul doute que vous ne verrez plus de la même manière les corbeaux, corneilles, et autres freux... dont vous croiserez le chemin.

Commentaires